CHAPITRE XV.

LA MALADIE D'ÉLISABETH.

«Mais qu'as-tu donc, Élisabeth? disait Mme de Kermadio à sa fille, au moment où celle-ci s'apprêtait à se rendre aux Tuileries avec son frère: tu es pâle, tu as mauvaise mine.

--Je ne me sens pas bien, en effet, maman, répondit Élisabeth, j'ai un malaise général, et je ne serais pas étonnée d'avoir un petit accès de fièvre; c'est probablement un peu de rhume.»

Mme de Kermadio, inquiète, examina attentivement le visage de sa fille, lui tâta le pouls et reconnut qu'elle avait, non pas un peu de fièvre, mais une très-forte fièvre. Justement alarmée, elle envoya chercher à la hâte le docteur Trébaut, l'excellent médecin de la famille. Elle voulait faire faire à Armand sa promenade accoutumée, mais le petit garçon était aussi tourmenté que sa mère de la santé d'Élisabeth et obtint de Mme de Kermadio qu'il resterait près de sa soeur.

Le docteur arriva; son coup d'oeil exercé vit tout de suite chez la petite fille les germes d'une grave maladie, et son visage s'assombrit.

«C'est la scarlatine qui commence, madame, dit-il. Monsieur Armand ne doit pas s'approcher de sa soeur, ni même rester dans la même chambre qu'elle. Consacrez-vous à la malade, tandis que votre fils demeurera près de son père.

ARMAND, pleurant.

Oh! mon Dieu! quel malheur, ma pauvre Élisabeth! ne plus te voir, justement quand tu es malade et que tu vas être toute seule!

MADAME DE KERMADIO.

Voyons, mon cher enfant, du courage! au lieu d'attrister ta soeur, donne-lui l'exemple de la fermeté: prions bien le bon Dieu qu'il la guérisse vite, cela vaudra mieux que de se désoler.

ÉLISABETH.

Armand, console grand'mère; je te confie aussi la mère Préval, ma paralytique: dis-lui pourquoi je ne vais pas la voir; soigne-la à ma place, je t'en prie.

ARMAND.

Oui, ma chère Élisabeth, sois tranquille, je la dorloterai bien, va! tu la retrouveras en bon état!

Élisabeth, sa mère et le docteur ne purent s'empêcher de rire du ton lamentable avec lequel le pauvre garçon disait cela. Mme de Kermadio fit sortir Armand de la chambre d'Élisabeth; il alla tristement chez son père, qui venait de rentrer et lui annonça la maladie qui frappait la petite fille. M. de Kermadio se hâta d'aller chez sa fille, mais le docteur l'empêcha résolûment d'entrer.

«Vous ne pouvez voir Mlle Élisabeth, cher monsieur, lui dit-il, sans courir un danger sérieux et en faire courir un aussi sérieux à M. Armand, car aucun de vous n'a encore été atteint de la scarlatine; Mme de Kermadio, l'ayant eue, peut au contraire soigner impunément sa fille; on n'a, Dieu merci, qu'une fois cette terrible maladie.»

La tristesse régnait donc dans cette maison, la veille encore si gaie: on suivait scrupuleusement les prescriptions du docteur, et le silence était religieusement gardé, pour ne pas fatiguer la tête de la pauvre malade. Cela était d'autant plus facile, qu'Élisabeth était l'âme de la maison, et l'animation, la gaieté bruyante d'Armand avaient disparu depuis qu'il savait sa soeur sérieusement malade. Le pauvre enfant refusait de sortir et se contentait de jouer dans le petit jardin de l'hôtel, afin, disait-il, d'avoir à chaque instant des nouvelles de sa chère Élisabeth: en outre, il lui préparait des surprises et jardinait avec ardeur pour qu'elle pût trouver à sa convalescence une corbeille des fleurs hâtives qu'elle aimait le plus.

Il eut tout le temps de préparer ses surprises, car la maladie d'Élisabeth fut longue et dangereuse: mais cette charmante nature était digne de la croix que Dieu lui envoyait: elle supporta ses souffrances avec un courage de vraie chrétienne. Sa patience, sa douceur attendrissaient profondément Mme de Kermadio, sa bonne et Mlle Heiger: cette dernière ayant eu la même maladie, pouvait soigner et soignait avec bonheur son élève bien aimée. Pendant cette douloureuse maladie, jamais Élisabeth ne se montra égoïste: elle s'oubliait, au contraire, pour ne songer qu'aux autres et leur témoigner de la façon la plus tendre, la plus charmante, sa reconnaissance pour l'affection et les bons soins dont elle était entourée.

Chaque jour, Armand se donnait la consolation de lui dire un petit bonjour par le trou de la serrure, et bien souvent il lui criait:

«Grand'mère va bien, je la fais rire souvent.

«Ta paralytique est en bon état. Elle engraisse un peu.--Mon ivrogne se conduit toujours très-bien.--Guéris-toi vite, ma petite Élisabeth, pour que nous puissions aller les voir ensemble!»

La tristesse régnait dans cette maison. (Page 193.)

Enfin arriva cet heureux jour où Élisabeth, convalescente, put voir et embrasser son père, son cher Armand et toute sa famille, surtout son excellente grand'mère. Ce fut une vraie fête dans la maison, redevenue aussi joyeuse, aussi bruyante qu'elle était grave et triste pendant la maladie de la bonne et charmante petite fille.

Les premiers instants d'effusion passés, les enfants se mirent à jouer dans la chambre d'étude, convertie en salle de jeu pour ce jour de fête.

Élisabeth étant encore un peu faible, les amusements fatigants cessèrent vite, et l'on s'assit pour causer.

ARMAND.

Une chose m'étonne beaucoup, mes amis, c'est que pendant toute la maladie de ma chère Élisabeth, pas une fois Irène et Julien ne sont venus s'informer de ses nouvelles; ils n'en ont pas même fait demander. C'est mal et ingrat!

ÉLISABETH.

Ne les accuse pas étourdiment, Armand; ils ne savent probablement pas que j'ai été malade.

ARMAND.

Ils ont dû le savoir bien vite par nos cousins aux Tuileries; d'ailleurs, pourquoi ne pas venir nous voir?

JACQUES.

Doucement donc, Armand, tu parles comme une corneille qui abat des noix: si Irène et Julien ne sont pas venus ici, ils n'ont pas non plus mis les pieds aux Tuileries depuis le jour des charades. Tu vois qu'ils ne peuvent savoir ce qu'a eu Élisabeth; j'ajoute que l'on dit aux Tuileries M. et Mme de Morville dans une très-triste position; ils ont, paraît-il, vendu Morville, leur hôtel et même tout leur mobilier; enfin, on ne sait ce qu'ils sont devenus.

ÉLISABETH, désolée.

Mon Dieu! quel malheur... quel coup terrible! Depuis quand sais-tu cela, Jacques?

JACQUES.

Depuis près de quinze jours.

ARMAND, vivement.

Et tu ne me l'as pas dit! et tu me les laisses accuser sans souffler mot?

JACQUES.

Avec cela que tu es discret comme un boulet de canon, toi: tu n'aurais jamais pu t'empêcher de crier cela à Élisabeth, qui était encore très-malade! cela l'aurait agitée, désolée; cela aurait fait une belle affaire!

ARMAND.

Tu as raison. Pauvre Irène! pauvre Julien! qu'ils doivent être malheureux!... Ruinés tout d'un coup! quelle terrible chose!

PAUL.

Et ils tiennent tant au luxe! ce malheur les frappera d'autant plus!

JEANNE.

C'est vrai! quel changement de vie ce doit être pour eux!...

FRANÇOISE.

Où demeurent-ils, puisqu'ils ne sont plus dans leur hôtel?

JACQUES.

Je n'en sais rien.

ÉLISABETH.

Peut-être papa le saura-t-il; il voyait assez souvent M. de Morville. Je vais le lui demander.

Les enfants suivirent Élisabeth, qui courut au salon. M. et Mme de Kermadio, Mme de Gursé et même M. et Mme de Marsy avaient entendu parler de la ruine subite et complète de M. de Morville, mais ils ignoraient où il s'était installé depuis qu'il avait quitté son hôtel.

M. DE KERMADIO.

Ce sont des spéculations qui l'ont ruiné, chère enfant, voilà la cause de ce malheur subit.

ARMAND.

Qu'est-ce que c'est que des spéculations, papa?

M. DE KERMADIO.

C'est quand on risque imprudemment de l'argent, mon ami; on court la chance de beaucoup gagner, comme on risque de beaucoup perdre. C'est cette dernière chose qui est arrivée à M. de Morville.

ARMAND.

C'est vilain, les spéculations; je n'en ferai jamais. Il vaut bien mieux gagner beaucoup moins et à coup sûr, n'est-ce pas, grand'mère?

MADAME DE GURSÉ.

Je suis de cet avis, cher petit; M. de Morville, non content de sa grande fortune, a voulu l'augmenter encore; il en a été, tu le vois, cruellement puni.

JACQUES.

Julien faisait en petit pour les timbres ce que son papa faisait en grand pour les affaires; te rappelles-tu, Armand? il nous a dit un jour: «Moi, je fais aux Tuileries comme papa à la Bourse; j'ag... j'agia....

M. DE MARSY, en riant.

J'agiote....

JACQUES.

C'est cela, papa. Quel drôle de mot!

M. DE MARSY.

J'agiote ou je spécule veulent dire, je fais des affaires hasardeuses. Je prie Dieu, mes enfants, de ne jamais vous entendre dire ces tristes mots-là.

ÉLISABETH.

Que je voudrais voir et consoler la pauvre Irène! Chère maman, voulez-vous que nous tâchions de découvrir sa nouvelle demeure?

MADAME DE KERMADIO.

Oui, mon enfant, dès que tu seras complètement rétablie.

ÉLISABETH, soupirant.

Attendre huit ou dix jours encore, peut-être: Dieu! que c'est long!...

ARMAND.

Maman, j'ai une idée: voulez-vous me permettre d'aller avec Mlle Heiger, à la recherche d'Irène et de Julien? comme cela, Élisabeth aura leur adresse sans se fatiguer, et pourra y aller avec moi, dès qu'elle sortira!

ÉLISABETH, l'embrassant.

Oh! Armand! que tu es bon!

Tout le monde approuva le petit garçon, et Armand, triomphant de son idée, alla dès le lendemain aux Tuileries, afin de savoir par les élégants, où demeuraient ceux avec lesquels ils étaient si intimes au temps de leur prospérité.