CHAPITRE XVI.

LES RECHERCHES D'ARMAND.

Arrivée aux Tuileries, Mlle Heiger voulut bien laisser à Armand la gloire de rechercher tout seul l'adresse tant désirée par Élisabeth, et le petit de Kermadio alla tout droit à Vervins, à Jules et à Jordan, qui discutaient gravement sur le plus ou moins de grâce que pouvait avoir le noeud d'une cravate.

ARMAND.

Bonjour, monsieur Jules, pouvez-vous avoir l'obligeance de me donner la nouvelle adresse de Julien?

JULES, maussade.

Est-ce que je sais, moi! informez-vous auprès de ces messieurs.

VERVINS, froidement.

Je ne fréquente que les gens qui sont dans ma position, je ne puis donc vous renseigner en rien.

JORDAN.

Moi non plus; je les ai tout à fait perdus de vue.

JULES, ricanant.

Je crois bien! Voir des gens ruinés!

ARMAND, saluant.

Merci, mille fois, messieurs; il est impossible de rendre service avec meilleure grâce et plus de politesse, j'en suis charmé.

Et il s'en alla en riant, laissant les trois amis grommeler contre lui, sans oser engager une dispute, la mine résolue et l'air vigoureux du petit Breton leur laissant voir qu'il ne ferait pas bon l'attaquer.

Armand, sans se décourager, se dirigea vers le groupe des élégantes, fort occupées ce jour-là à donner des avis sur une partie de plaisir projetée au bois de Boulogne; aussi le pauvre garçon fut-il encore plus mal accueilli par les amies d'Irène que par les amis de Julien.

CONSTANCE, indignée.

C'est inouï! on ne peut pas jouer tranquillement ici! il faut toujours que ce petit garçon nous dérange ou nous taquine!

HERMINIE, légèrement.

Laissez-nous tranquilles avec votre Irène: je ne la vois plus et j'en suis enchantée; c'était une orgueilleuse!

ARMAND.

Voyons, mademoiselle Noémi, vous au moins, vous serez bonne et aimable, vous me donnerez peut-être un renseignement sur mes pauvres amis!

NOÉMI, avec impatience.

Que voulez-vous que je sache? ils ont disparu sans me faire rien dire, ce qui est peu gracieux, vu que j'ai toujours été charmante pour eux, n'est-ce pas, Lionnette?

LIONNETTE.

Trop charmante, ma mignonne, ils ne le méritaient certainement pas.

ARMAND, insistant.

Vous ne savez rien, rien du tout à leur sujet, dites, mademoiselle?

NOÉMI, habillant sa poupée.

Attendez donc! je crois avoir entendu dire à papa, hier au soir: «Et dire que ces malheureux Morville en sont réduits à loger avenue de Breteuil! dans un épouvantable quartier perdu!»

ARMAND, avec joie.

De notre côté! quel bonheur!...

NOÉMI, avec horreur.

Vous logez par là?

ARMAND, riant.

Non, non, rassurez-vous. Nous demeurons rue de Grenelle, 91.

NOÉMI.

A l'hôtel Saint-Marcel, il est très-beau, je le connais: nous allons y voir quelquefois Mme de Nogent à laquelle il appartient.

ARMAND.

C'est ma grand'tante.

CONSTANCE, radoucie.

C'est magnifique, cela. Allez donc chercher mademoiselle votre soeur, monsieur, et dites-lui que je serai charmée de jouer avec elle.

HERMINIE.

Moi aussi, je lui donnerai des bons conseils pour sa toilette. Quand on a une si belle position, on doit tenir son rang.

LIONNETTE.

C'est évident; je la protégerai, moi, cette petite. Allez nous la chercher, monsieur.

ARMAND.

Cela m'est malheureusement impossible, mesdemoiselles; elle est convalescente et ne sort pas encore. Mais je lui dirai avec quelle amabilité vous l'accueillerez... à cause du bel hôtel de notre tante!...

Armand salua ironiquement les élégantes, honteuses du juste mépris du petit Breton pour leurs vils sentiments: elles venaient de les démasquer en flattant bassement la richesse.

Victoire, chère mademoiselle, s'écria-t-il, en rejoignant Mlle Heiger; Noémi a fini par m'apprendre l'adresse! ah! j'ai eu de la peine: sont-ils insolents et désagréables, ces élégants-là! enfin, je l'ai; tout le reste m'est égal!

MADEMOISELLE HEIGER.

A merveille, Armand: où demeurent vos pauvres amis?

ARMAND.

Avenue de Breteuil.

MADEMOISELLE HEIGER.

Mais ce n'est pas loin de nous, c'est dans le même quartier. Élisabeth va être enchantée! et le numéro?

ARMAND, stupéfait.

Le numéro?

MADEMOISELLE HEIGER.

Eh bien, oui, le numéro; il faut le savoir pour y aller.

ARMAND, consterné.

Le numéro... mon Dieu, mon Dieu, j'ai oublié de le leur demander!

MADEMOISELLE HEIGER.

Allez vous en informer près de Noémi.

ARMAND, piteusement.

Ça m'ennuie, car je leur ai dit des choses désagréables avant de m'en aller, et je suis sûr qu'elles vont m'accueillir comme un chien dans un jeu de quilles.

MADEMOISELLE HEIGER.

Vous avez eu tort, Armand. A quoi sert de dire des choses blessantes? rappelez-vous le proverbe: mieux vaut douceur que violence.

ARMAND.

Vous avez raison, mademoiselle, je me résigne à y aller. (Il se dispose à partir.)

MADEMOISELLE HEIGER.

Non, mon enfant, restez ici et goûtez tranquillement tandis que j'irai, moi, savoir ce numéro.

ARMAND.

Merci, mademoiselle; vrai, vous me rendrez un fameux service.

Armand, enchanté, goûta joyeusement pendant que la bonne et aimable institutrice demandait à Noémi le renseignement qui lui manquait: elle revint bientôt, mais elle paraissait contrariée.

«Qu'y a-t-il, mademoiselle, s'écria Armand, remarquant sa figure chagrine; est-ce que ces petites péronnelles auraient été impertinentes pour vous?

--Ce n'est pas cela, Armand, répondit en souriant à demi Mlle Heiger, mais Noémi ne sait pas le numéro et dit que son père ne le sait pas non plus.

Il roula pêle-mêle avec un charbonnier. (Page 211.)

ARMAND, désolé.

Que faire alors?

MADEMOISELLE HEIGER.

S'armer de patience et venir demain avec moi parcourir l'avenue de Breteuil pour demander de porte en porte Mme de Morville. L'avenue n'est pas excessivement longue, heureusement; nous finirons bien par trouver ce que nous cherchons.

ARMAND, radieux.

C'est cela, mademoiselle; en voilà, un bonheur; c'est Élisabeth qui va être contente!»

Élisabeth fut enchantée, en effet, des patientes recherches d'Armand et de son succès: le jour suivant, Mlle Heiger et le petit garçon se rendirent avenue de Breteuil. Armand, toujours impétueux, eut à subir une série de mésaventures tragi-comiques. Il se lança étourdiment dans une allée sombre et roula pêle-mêle avec un charbonnier et un sac de charbon; il marcha sur la queue d'un chat qui, pour se venger, le griffa à la main, et il finit par écraser l'orteil d'un vieux portier goutteux qui poussa des cris horribles et assura qu'Armand périrait sur l'échafaud.

Mais tous ces malheurs n'affaiblirent en rien l'ardeur d'Armand à la recherche de ses amis, et son courage fut enfin récompensé par cette bonne parole d'un concierge: «C'est ici.»

MADEMOISELLE HEIGER.

Entrez-vous, Armand?

ARMAND.

J'en serais bien content, mademoiselle; mais je ne veux pas y aller seul sans Élisabeth. Cela lui ferait de la peine.

MADEMOISELLE HEIGER.

Bien, mon cher Armand, je reconnais là votre coeur et votre tendresse pour votre soeur. Elle le mérite! allons, venez; il faut lui raconter votre plein succès.

ARMAND, riant.

Et mes maladresses!

Élisabeth accueillit avec bonheur les nouvelles rapportées par les promeneurs: elle rit de tout son coeur au récit des aventures de son frère, et après quelques jours de soin, elle put enfin sortir. A son grand regret, l'avenue de Breteuil était trop loin pour elle et elle ne put se rendre chez les petits de Morville que le surlendemain.