CHAPITRE XVII.

CHEZ IRÈNE ET JULIEN.

Élisabeth et Armand, accompagnés de leur bonne Anna, se rendirent avenue de Breteuil et demandèrent avec émotion les petits de Morville. Ils y étaient, heureusement: le frère et la soeur, le coeur ému, les larmes aux yeux, montèrent un misérable petit escalier tournant et frappèrent à une porte disjointe.

On leur dit d'entrer; ils ouvrirent et s'avancèrent timidement vers Mme de Morville qui, tout en larmes, était assise dans un mauvais fauteuil, seule dans une petite pièce misérablement meublée.

Elle leva la tête et reconnut les amis de ses enfants.

«Vous voici, chers petits? s'écria-t-elle avec surprise et émotion: votre amitié dévouée a donc su trouver notre triste demeure? Je le disais bien à mes pauvres enfants ces jours-ci: qu'ils vont être heureux de vous voir!

ÉLISABETH.

Pouvons-nous aller les embrasser, madame?

--Vous n'irez pas loin pour les trouver, répondit Mme de Morville, en souriant tristement; ils sont là à côté; entrez-y, mes chers enfants.»

Anna était restée discrètement sur le palier: les enfants lui dirent tout bas de s'asseoir sur une petite banquette de bois qui se trouvait là et de les attendre, puis ils coururent chez leurs amis.

On entendit deux cris: Armand! Élisabeth!... puis, plus rien que des sanglots et des baisers; les pauvres enfants s'étaient jetés dans les bras des petits de Kermadio et pleuraient à chaudes larmes en les embrassant. Élisabeth et Armand leur rendaient leurs caresses avec effusion: ils pleuraient aussi.

Quand ils furent un peu calmés, Irène fit asseoir son amie sur l'unique chaise de paille qui se trouvait dans la petite chambre, et Julien offrit à Armand un vieux tabouret. Deux petits lits de fer séparés par un paravent, une table de bois avec une cuvette, un pot à eau et un verre complétaient leur triste ameublement.

Mme de Morville, tout en larmes... (Page 213.)

IRÈNE.

Vous voilà, ma bonne, ma chère amie! vous avez réussi à nous découvrir! vous avez donc eu la bonté de nous chercher?

ÉLISABETH.

Ma pauvre chère Irène!... tiens, permets que nous nous tutoyions fraternellement! tu me connais bien peu si tu as pu douter de mon amitié un seul instant: je te suis aussi attachée que par le passé.

ARMAND, avec reproche.

Pourquoi ne pas m'avoir écrit, Julien! je serais accouru tout de suite pour te voir, te consoler, te dire que je t'aime toujours!

JULIEN, pleurant.

Je n'osais pas, Armand. Si tu savais comme j'ai été reçu par mes anciens amis des Tuileries lorsque j'ai été les voir, après notre ruine! Alors j'ai pensé que peut-être tu en ferais autant, et cette idée-là m'a fait tant de peine....

ARMAND.

Tais-toi, méchant. Bats-moi, dis-moi des sottises, mais ne doute pas de mon attachement, entends-tu?

JULIEN, l'embrassant.

Pardonne-moi, mon cher ami; j'ai été si malheureux, si maltraité que je n'avais plus la tête à moi!

IRÈNE, s'essuyant les yeux.

Voilà le premier instant de joie que nous avons depuis notre ruine: c'est à toi que je le dois, chère Élisabeth! je ne l'oublierai pas.

ÉLISABETH.

Je serais venue bien plus tôt, va, si je n'avais été si malade!

Et elle raconta à ses amis ce qui lui était arrivé. Puis Armand leur dit à son tour les recherches qu'il avait faites à leur sujet. Les petits de Morville étaient vivement émus de se voir l'objet d'une amitié si pleine de sollicitude.

ÉLISABETH.

A présent, chère Irène, parlons raison. Quelles sont tes ressources? Que comptes-tu faire?

IRÈNE.

Jusqu'ici je n'ai fait que pleurer... je suis si malheureuse, si abattue par la douleur!

ÉLISABETH, avec tendresse.

Du courage, Irène: ne te laisse plus abattre ainsi. Crois-moi, cela ne remédie à rien de se désoler; non-seulement on est inutile, mais on attriste et on décourage les autres.

IRÈNE.

Je vais tâcher, va, d'être calme et raisonnable. Ta visite, ton amitié me remontent tellement!

ÉLISABETH.

Tant mieux! Quelles seront tes occupations?

IRÈNE.

Maman a pu garder mon piano, je vais l'étudier très-sérieusement. Peut-être voudra-t-on, dans quelques maisons où me conduisait maman, me laisser donner des leçons de piano. J'ai très-bien enseigné la musique l'année dernière, tu te le rappelles, aux petites de Kerden, aux bains de mer. C'était pour m'amuser que je le faisais; maintenant, hélas, ce sera pour vivre!

ÉLISABETH.

Chut! pas d'hélas! le courage est toujours gai, et il est convenu que tu vas être courageuse. Maman avait bien prévu que tu songerais à t'occuper ainsi: elle me charge donc, 1° de mettre à ta disposition toute ma musique, cahiers et sonates (Irène veut remercier). Chut! Puis elle te demande, et je te supplie de nous accorder cela, de me donner des leçons de piano deux fois par semaine. Tes jours et tes heures seront les nôtres, tu me permettras de venir les prendre ici, afin de ne pas déranger ta mère. Pour le prix, il sera fixé, si tu le veux bien, à 5 francs par leçon.

IRÈNE, d'une voix entrecoupée.

Mon amie.... Élisabeth... cette bonté... cette délicatesse.... (Elle pleure.)

ÉLISABETH, riant et pleurant.

Chut donc, ma chérie, je ne veux plus qu'on pleure ici, moi! (Elles s'embrassent.)

ARMAND, gaiement.

A nous deux, Julien! que feras-tu, toi, quand tu auras fini de pleurer?

JULIEN, souriant à demi.

J'ai, Dieu merci, un certain talent de dessin et d'aquarelle: je cultivais, par vanité, ces heureuses dispositions; ce sera par nécessité, maintenant.

ARMAND.

Très-bien, voilà mon affaire, tu seras mon maître.

JULIEN.

Je crains de ne pas savoir suffisamment....

ARMAND.

Ta, ta, ta, ta! ne fais pas le modeste: papa dit que tu dessines remarquablement: il m'a déclaré qu'il serait charmé de te voir me donner des leçons. Pendant qu'Élisabeth pianotera, moi, je barbouillerai. Les prix de leçons seront les mêmes que pour Élisabeth. Tu veux bien?

Un sanglot fit tourner la tête aux enfants. M. et Mme de Morville se tenaient à la porte, les yeux baignés de larmes.

MADAME DE MORVILLE.

Oui, ils acceptent, chers enfants, ces bienfaits de votre admirable tendresse; et je les accepte avec eux. Pour la première fois depuis ma ruine, je me sens heureuse. Je suis fière de voir mes enfants se mettre courageusement à l'oeuvre pour gagner leur vie: je suis heureuse de les voir aimés de vous, qui êtes si noblement dévoués au malheur!

M. DE MORVILLE.

Je pense comme vous, chère Suzanne: le courage me revient en admirant le dévouement et l'affection de ces excellents coeurs: merci à vous, de me rendre la force qui me faisait défaut!

Les enfants embrassèrent tendrement M. et Mme de Morville et après d'affectueuses paroles échangées, il fut convenu, avant de se quitter, que les petits de Kermadio viendraient le lendemain, prendre leurs premières leçons: après, ils emmèneraient leurs amis aux Tuileries, afin d'éviter à Mme de Morville la peine de les y conduire; les quatre enfants s'applaudissaient, d'ailleurs, de cette occasion de se voir plus longtemps et tout à leur aise.