CHAPITRE XVIII.
MANIÈRES DIFFÉRENTES DE RECEVOIR DES AMIS PAUVRES.
Les premières leçons se passèrent à merveille. Les petits maîtres mettaient à enseigner une patience admirable; les petits écoliers, de leur côté, étaient d'une docilité exemplaire et, leur intelligence vive et prompte aidant, chaque leçon fut excellente. La joie était revenue chez les pauvres Morville avec le courage et l'amour du travail. Mme de Morville s'occupait entièrement de son petit ménage et employait le temps resté sans emploi à des ouvrages de couture, de broderie, de tapisserie. Après la première leçon, les enfants se dirigèrent gaiement, suivis d'Anna, vers les Tuileries: Irène et Julien étaient pourtant un peu mal à l'aise en regardant, l'une sa robe de laine brune, son talma de drap noir et son modeste chapeau de feutre noir, sans ornements, et l'autre son vêtement de gros drap gris et sa casquette de cuir verni. Leurs parents avaient dû se défaire de tous leurs vêtements élégants et les remplacer par d'autres, appropriés à leur très-modeste position.
Il faisait un temps magnifique, aussi les Tuileries étaient-elles en fête: les allées regorgeaient d'enfants, plus coquettement habillés que jamais. Les quatre amis se trouvèrent tout à coup face à face avec leurs anciens camarades.
IRÈNE, saisie.
Ah! voilà toutes mes amies!
«Bonjour; Constance, bonjour Noémi, bonjour Herminie, bonjour Lionnette, Jenny, Diane et Clara, vous allez bien? voulez-vous jouer?»
Les élégantes levèrent la tête avec une surprise qui se changea en indignation quand elles eurent reconnu Irène et contemplé ses vêtements.
LIONNETTE, majestueusement.
Bonjour, mademoiselle. (Elle se détourne.)
CONSTANCE, à demi-voix.
A-t-on jamais vu! oser vouloir jouer avec nous dans une toilette semblable!
HERMINIE, de même.
Ah! l'horreur! elle est encore pis que son inséparable. C'est hideux à voir! on ne devrait pas permettre de laisser entrer aux Tuileries des fagots comme ça!
Irène et Julien étaient un peu mal à l'aise. (Page 223.)
LES AUTRES PETITES FILLES, de même.
Qu'elle s'en aille. Nous ne voulons pas d'elle!
IRÈNE, pleurant.
Ah! que vous êtes méchantes de me traiter ainsi! Est-ce parce que je ne suis plus riche? Noémi, vous qui avez toujours été si affectueuse pour moi....
NOÉMI, embarrassée et froide.
Ma chère, vous comprenez.... Il y a longtemps que nous ne nous sommes vues. Nous n'avons guère l'occasion de nous rencontrer maintenant.
IRÈNE, douloureusement.
Assez, oh, assez, Noémi, je vous quitte, je vous délivre de ma présence, en remerciant le bon Dieu, toutefois, qui m'a permis de voir combien je dois peu vous regretter: je sais maintenant à quoi m'en tenir sur votre amitié à mon égard. Toutes vos prévenances d'autrefois s'adressaient à mes toilettes, à ma fortune, et moi, folle, je prenais cela pour moi!... Dieu merci, vous venez de me faire voir ce que vous êtes.
ÉLISABETH.
Chère amie, c'est une triste expérience: je m'attendais à ce résultat! tu as raison de te réjouir: tu vois clair à présent, et désormais tu sauras juger les autres non selon ce qu'ils ont, mais selon ce qu'ils valent.--Plaignons ces pauvres petites, et ne leur adressons plus la parole.
HERMINIE, ricanant.
Ah! ah! ah! Vous voudriez bien être à notre place, mademoiselle la dédaigneuse!
ARMAND, s'avançant.
Ce n'est pas vrai, petite insolente! Élisabeth serait bien désolée d'être aussi ridicule que vous avec votre énorme cage à serins, vos panaches de chevaux de corbillard et votre teint de souris noyée: ah! mais... tiens, elles se sont toutes sauvées.... (Chantant):
La victoire est à nous!...
IRÈNE, souriant.
Je crois bien! tu avais l'air de vouloir les dévorer!
ARMAND.
Pourquoi attaquent-elles Élisabeth, aussi!
ÉLISABETH, avec reproche.
Tu n'aurais pas dû leur dire des sottises.
ARMAND, se récriant.
D'abord, je n'en ai dit qu'à Herminie.
ÉLISABETH, souriant.
Elle est bonne, ta raison!
ARMAND, avec sang-froid.
Et puis, ce n'étaient que des vérités.
JULIEN, riant.
Elles étaient joliment crues, tes vérités!
ÉLISABETH.
Voyons, ne restons pas là sans jouer et allons rejoindre mes cousins et cousines que je vois là-bas.
IRÈNE, avec effroi.
Oh! non, Élisabeth, non, je t'en prie!
ÉLISABETH, surprise.
Et pourquoi donc pas, ma bonne Irène?
IRÈNE, les larmes aux yeux.
Ils vont nous dire des choses humiliantes et désagréables, comme ces demoiselles et les amis de Julien nous en ont déjà dit!
ARMAND, se récriant.
Oh! oh! par exemple, Irène, on voit bien que tu ne les connais pas. Il est impossible d'être plus gentil et plus aimable qu'eux. Ils te portent, ainsi qu'à Julien, le plus grand intérêt et ils seront enchantés de vous voir tous deux, je te le promets!
JULIEN, hésitant.
Mais... ils vont se moquer de nos vêtements!
ÉLISABETH.
N'aie donc pas peur, Julien; tu vas voir s'ils y font la moindre attention. Ils sont trop polis pour cela, d'abord.
ARMAND.
Et puis, ils font comme nous; ils n'attachent d'importance qu'aux bons coeurs et à la vraie amitié.
Sur ces entrefaites, les petits de Marsy, qui avaient aperçu les enfants, arrivèrent en courant.
Venez donc, chers amis, s'écrièrent-ils de loin; aux Tuileries, on ne doit pas causer, on joue.
JEANNE.
Bonjour, chère Irène (elle l'embrasse), je sais qu'Élisabeth et Armand te tutoient et je te demande la permission d'en faire autant!
JACQUES.
Elle a raison, Jeanne. Je vais l'imiter; ce bon Julien, que je suis content de le revoir! (Il lui serre la main.)
PAUL.
L'autre main à moi. Là! il n'y a pas de jaloux, comme ça.
FRANÇOISE.
Irène, Julien, embrassez-moi aussi, n'est-ce pas?
Les petits de Morville, les larmes aux yeux, répondaient avec effusion aux affectueuses démonstrations des petits de Marsy, tandis qu'Élisabeth et Armand les contemplaient en souriant avec bonheur. Irène et Julien comparaient dans leur coeur cet accueil si chaleureux fait par des enfants qu'ils connaissaient à peine, et pour lesquels ils s'étaient montrés souvent hautains, dédaigneux presque grossiers, avec la réception que leur avaient fait subir leurs prétendus amis: ils voyaient clairement de quel côté étaient la bonté, la noblesse de sentiments, et ils sentirent que dans leur malheur le bon Dieu leur avait envoyé de vraies amitiés; ils apprirent alors qu'il faut juger les gens par la bonté de leurs coeurs et non par leurs dehors brillants.
Grâce aux petits de Kermadio et de Marsy, la journée s'acheva gaiement pour tous les enfants. Irène et Julien revinrent chez eux, ramenés par Anna, et se mirent avec courage et gaieté à leurs sérieuses études.