CHAPITRE XIX.

LES JOIES DE LA PAUVRETÉ.

Quand M. de Morville rentra, il vit dans son pauvre logis un spectacle si charmant qu'il s'arrêta, doucement ému, pour le contempler à loisir.

Irène, assise devant son piano, étudiait avec ardeur. Sa jolie figure, intelligente et attentive, était délicieuse d'expression. Julien, penché sur une aquarelle, souriait à demi de la difficulté vaincue, et Mme de Morville, assise près de ses deux enfants, avait interrompu sa couture pour les regarder avec un orgueil maternel.

Dans ce moment, Irène termina sa sonate par un trait brillant.

«Bravo, petite soeur! s'écria Julien enthousiasmé, tu es un pianiste de premier ordre, n'est-ce pas, chère maman?

--Oui vraiment, dit Mme de Morville, les progrès d'Irène me causent autant de surprise que de joie!

--On est si heureux de travailler pour ceux que l'on aime,» répondit la petite fille avec tendresse.

M. de Morville s'avança.

«Chers amis, dit-il, je commence à comprendre mon bonheur, moi aussi.

--Bonjour, cher papa, s'écrièrent les enfants; vous voilà revenu: quel bonheur!

--Vous devez être bien fatigué, mon pauvre Adolphe! dit Mme de Morville.

--Je l'étais tout à l'heure, répondit son mari, mais ce que je viens de voir m'a reposé.

--Qu'avez-vous donc vu, papa? dit Irène en le faisant asseoir près de leur petite cheminée et en s'agenouillant près de lui pour allumer un peu de feu.

--J'ai vu, répliqua son père qui tendit la main à Mme de Morville, une courageuse femme qui ne rougit pas de se consacrer à d'humbles travaux, et de courageux enfants qui imitent leur excellente mère; j'ai compris alors la grâce que Dieu m'a faite, en vous donnant à moi, puis....»

Là, M. de Morville s'arrêta.

«Puis, dit sa femme qui souriait, achève.

--Puis, en me ruinant,» dit M. de Morville, qui répondit par un sourire au sourire de sa femme.

Mme de Morville poussa une exclamation, et les enfants, aussi surpris que leur mère, regardèrent M. de Morville avec de grands yeux interrogateurs.

«Oui, continua-t-il gravement, j'apprécie maintenant cette grâce. Sans ma ruine, aurais-je jamais joui de voire dévouement, de vos sacrifices, de votre tendresse? Quand nous étions riches, nous étions chacun les forçats de la richesse et du plaisir: j'étais plongé dans le tourbillon des affaires, toi, Suzanne, dans le tourbillon du monde, vous, pauvres chers petits, dans celui de la vanité. Au milieu de tout cela, nous étions séparés les uns des autres, nous n'avions pas le temps de nous aimer ni de nous le prouver.

MADAME DE MORVILLE, pensive.

C'est vrai ce que tu dis là, cher Adolphe; cette vie futile et vide m'avait accaparée; comme toi je bénis le ciel de nous avoir rappelés à nos devoirs; quoi qu'il arrive désormais, je mènerai une vie sérieuse et utile, me consacrant à ton bonheur, à nos enfants et au soulagement de ceux qui souffrent.

IRÈNE.

Oh! papa, comme vous avez raison! que c'est vrai, ce que vous venez de dire! je comprends maintenant que cette épreuve est une vraie grâce, elle nous a été envoyée pour notre plus grand bien!...

JULIEN.

Et pour notre bonheur, Irène! je n'ai jamais aimé notre bel hôtel comme j'aime maintenant notre petit logis, pourtant si pauvre. C'est qu'ici l'on comprend et l'on remplit son devoir, c'est une joie pure qui m'était inconnue autrefois.»

M. et Mme de Morville écoutaient leurs enfants avec émotion; ils se regardaient avec un sourire sur les lèvres, et des larmes dans les yeux.

IRÈNE.

Ne faisons pas pleurer papa et maman, Julien; regarde, ils sont très-émus! vite, papa, souriez-moi (elle l'embrasse); à votre tour, chère maman: là, c'est très-bien.

JULIEN.

Qu'est-ce que ce gros rouleau de cahiers que vous avez sous le bras, papa?

M. DE MORVILLE.

Des projets de chemins de fer: je dois faire un rapport là-dessus et divers travaux de ce genre pour M. de Valmier.

IRÈNE, étonnée.

Le père de Noémi? vous le voyez donc encore, papa?

M. DE MORVILLE.

Non, mon enfant, c'est un de ses employés de banque qui m'a donné ce travail. M. de Valmier ignore même que ce travail m'est confié.

MADAME DE MORVILLE.

Chère Minette, assez causé pour l'instant, ton pauvre père doit être non-seulement fatigué, mais affamé; servons bien vite le dîner.

IRÈNE.

C'est cela, maman; vous allez voir, papa, nous vous avons préparé un bon petit plat!

JULIEN.

Attendez, maman, je vais aider Irène, ne vous inquiétez de rien.

La mère et les enfants se disputaient gaiement le modeste service de la table, tandis que M. de Morville les écoutait et les regardait faire avec un profond sentiment de bonheur.

IRÈNE.

Là, voilà les couverts mis.

JULIEN.

Et les chaises que tu oubliais, petite ménagère; nous assoirons-nous comme des Turcs, pour manger?

MADAME DE MORVILLE.

Voilà le potage et le rôti. Viens, cher Adolphe, tu dois avoir grand'faim, j'ai hâte de te voir à table.

On s'installa et l'on dîna avec autant d'appétit que de gaieté.

IRÈNE.

Quel excellent potage! ce bon père Michel est un portier précieux, maman; non-seulement il fait le ménage, mais il surveille notre petite cuisine d'une façon étonnante.

JULIEN.

C'est vrai; et il est aussi amusant à entendre qu'à voir. Il a des manières à lui de se poser, armé de son balai, pour raconter ses aventures!...

MADAME DE MORVILLE.

C'est un bien brave homme: traitez-le avec amitié, mes enfants; vous savez qu'il n'est dans cette modeste position que par suite de désastres éprouvés par sa famille, pendant la grande révolution.

JULIEN.

N'ayez pas peur, maman, vous avez déjà dû voir.... (on frappe). Ne bougez pas, papa, je vous en prie, je vais ouvrir.

IRÈNE.

Non, ce sera moi; tu n'as pas fini de manger (elle va ouvrir). C'est le père Michel. Bonjour, bon père Michel, qu'y a-t-il?

LE PÈRE MICHEL.

Je venais, d'amitié, desservir votre table, messieurs et mesdames. (Il salue.)

MADAME DE MORVILLE.

Merci, père Michel, ne prenez pas cette peine, c'est bien assez de faire le ménage et de préparer nos repas. Nous nous servirons nous-mêmes.

LE PÈRE MICHEL.

C'est ce que je ne permettrai pas, ma chère dame: justement parce que je connais le malheur, j'y sais compatir.

(La famille de Morville sort de table, le père Michel dessert en continuant:)

«Car ma famille est illustre, je me plais à le dire: je suis, tel que vous me voyez, seul et unique descendant des comtes de Barninville, noble race s'il en fut, alliée aux plus grandes familles de France. (Il essuie une assiette.) Nos ancêtres ont été aux croisades, tel que vous me voyez. Ils ont brillé à la cour du grand roi!.. Vanités des vanités et tout est vanité.... (S'interrompant.) Où est la moutarde, que je la serre, monsieur Julien?

JULIEN.

Je vais la ranger, père Michel.

LE PÈRE MICHEL.

Quand je vous dis que je veux vous épargner cette peine, je vous l'épargnerai. Ah! je suis têtu, moi. Là, voilà tout rangé. Messieurs, mesdames, j'ai l'honneur de vous saluer, tel que vous me voyez.

M. DE MORVILLE, lui serrant la main.

Bonsoir, père Michel; merci de votre obligeance, de votre empressement à nous être utile et agréable.

MADAME DE MORVILLE.

Je joins mes remercîments à ceux de mon mari, père Michel, nous sommes heureux d'être si bien servis.

LE PÈRE MICHEL, se rengorgeant.

Entre gens de noblesse, c'est tout simple: bonne nuit, mademoiselle Irène, et à vous aussi, monsieur Julien.

LES ENFANTS.

Merci, bon père Michel, bonsoir.»

Le brave portier parti, la famille s'installa pour la soirée. La petite lampe éclairait bien; le feu brillait joyeusement, et chacun s'arrangea pour en profiter, tout en reprenant son travail. M. de Morville, lui, écrivait avec ardeur, et la veillée se prolongea jusqu'à dix heures, tous travaillant, causant et riant. Le lendemain, Élisabeth et Armand vinrent prendre leurs leçons; ils avaient, en entrant, un air mystérieux, moitié inquiet moitié heureux; Irène et Julien en furent intrigués.

«Où est Mme de Morville? dit Armand qui ne tenait pas en place.

Nos ancêtres ont été aux croisades. (Page 239.)

--Sortie pour quelques instants, dit Julien de plus en plus étonné. Veux-tu lui parler?

--Je crois bien, s'écria Armand, j'ai hâte de vous faire venir....

--Armand, affreux bavard, dit Élisabeth avec précipitation, ne sauras-tu jamais tenir ta langue?

ARMAND.

Il me démange, mon secret, ma petite Élisabeth. Oh! si tu savais comme il me démange, tu aurais pitié de moi!

ÉLISABETH.

Tiens, sois heureux, voilà Mme de Morville qui rentre: dis-lui tout; nos amis ont l'air très-intrigués.»

Les petits de Morville étaient en effet fort désireux de connaître la raison des allures, des paroles singulières d'Élisabeth et d'Armand. Après les bonjours échangés, Armand s'écria: «Madame, vous voyez en moi un ambassadeur.

MADAME DE MORVILLE, s'installant au travail.

De bonnes nouvelles, j'espère, cher enfant?

--Je le crois, madame, il dépend de vous de les changer en mauvaises pour nous.

ÉLISABETH, riant.

Voyons, Armand, ne parle pas par énigmes; va droit au fait.

ARMAND.

Eh bien, m'y voilà. Madame, mon oncle et ma

tante de Marsy désirent: d'abord, que vous ayez la bonté de laisser Irène et Julien donner à Jeanne et à Jacques des leçons de piano et de dessin, deux fois par semaine; ils viendront ici à l'heure que vous jugerez la plus commode; leurs prix seraient les nôtres.

MADAME DE MORVILLE, émue.

Cher enfant....

ARMAND, précipitamment.

Je n'ai pas fini! mon oncle et ma tante donnent une petite soirée jeudi prochain: ils désirent que M. de Morville et vous, madame, vous ameniez Irène et Julien, parce qu'Irène jouerait du piano, et cela lui procurera quelques élèves, car il y aura deux ou trois amies de maman et de ma tante, qui sont décidées à envoyer leurs filles à Irène, dès qu'elles l'auront entendue. Et puis, Julien, lui, aura la bonté d'apporter sa collection d'aquarelles, parce qu'il y aura jeudi quelques amateurs qui lui en prendront avec grand plaisir, à de très-bonnes conditions. Voilà.»

Et Armand, rouge de joie, se frotta les mains avec violence, ce qui indiquait toujours chez lui un ravissement complet.

Mme de Morville avait posé son ouvrage: quand Armand cessa de parler, elle l'attira vers elle, ainsi qu'Élisabeth, et les embrassa en silence tandis que quelques grosses larmes tombaient de ses yeux sur leurs joues roses. Irène et Julien n'étaient pas moins émus que leur mère! Ce dévouement délicat, cette façon charmante de rendre service leur allait droit au coeur: eux aussi embrassèrent leurs excellents amis avec une tendresse pleine de reconnaissance.

Quand elle fut un peu remise, Mme de Morville essaya de parler.

ARMAND.

Oh! chère madame, dites seulement oui, je vous en prie! nous sommes si heureux déjà, que si vous nous dites quelque chose, cela nous fera éclater.

Tout le monde se mit à rire. Mme de Morville et ses enfants ne purent toutefois s'empêcher de dire combien ils étaient joyeux et reconnaissants; puis les leçons commencèrent.

Elles se passèrent, bien entendu, à merveille: aussitôt finies, Élisabeth et Armand emmenèrent triomphalement leurs amis pour faire leur promenade accoutumée.

Arrivés aux Tuileries, ils retrouvèrent les petits de Marsy et leur firent part du consentement de Mme de Morville: Irène et Julien les remercièrent avec effusion de ce qu'ils faisaient pour eux.

Après avoir joué longtemps, les petits de Marsy allèrent dire à Noémi de Valmier, et à Lionnette dont les parents étaient connus de Mme de Marsy, que leur mère recevrait le jeudi suivant et serait charmée de les voir venir: Armand s'amusa à piquer leur curiosité en leur déclarant que deux grands artistes honoreraient la soirée de leur présence: chacun se sépara en riant et en se donnant rendez-vous pour le jeudi.