CHAPITRE XX.

LES DEUX ARTISTES.

M. de Morville fut aussi charmé que sa femme de la perspective d'une soirée chez Mme de Marsy; une seule chose l'inquiétait: lui et sa femme avaient des vêtements simples mais convenables pour la soirée, tandis que les enfants n'avaient que leurs habits du matin, Mme de Morville s'étant défait des vêtements d'Irène et de Julien, qui ne convenaient plus à leur modeste position. M. et Mme de Morville étaient donc fort tourmentés à ce sujet sans oser se l'avouer, lorsque la bonne des petits de Kermadio arriva, portant un grand carton qu'elle remit à Irène; puis, elle partit à la hâte.

Irène porta le paquet à sa mère qui l'ouvrit, et poussa un cri en voyant une toilette simple et charmante pour Irène, avec un costume aussi simple et aussi charmant pour Julien. Un petit billet attaché à la robe contenait ces quelques mots:

Prière instante à des amis d'accepter ce souvenir d'amitié.»

IRÈNE, attendrie.

Maman, c'est encore, c'est toujours Élisabeth: quel coeur, quel coeur!

JULIEN.

Voici un billet sur mon habit. Qu'est-ce qu'il y a d'écrit?

«Un écolier à son professeur. Juste témoignage de reconnaissance; aussi, pas de remercîment, chut!...»

Cher, excellent Armand!

MADAME DE MORVILLE.

Oh! mes enfants! comme nous devons remercier le bon Dieu d'avoir de tels amis!...

M. DE MORVILLE.

Tu le vois, Suzanne, j'avais bien raison d'être heureux de cette chère pauvreté. Aurions-nous la joie de voir des dévouements pareils, si nous avions encore nos richesses?

MADAME DE MORVILLE.

Va! j'en remercie Dieu autant que toi. Écrivez vite à vos amis, chers enfants, et dites-leur que je les aime et les bénis!

Il n'y avait plus que la matinée qui séparât nos héros de la réception de M. et de Mme de Marsy: les enfants écrivirent à Élisabeth et à Julien, puis Irène étudia de nouveau avec ardeur ses morceaux les plus difficiles, tandis que Julien achevait avec soin ses dernières aquarelles. Il était tard quand les enfants cessèrent leurs travaux et se hâtèrent de rejoindre leurs parents, qui, eux aussi, avaient travaillé toute la journée; après un modeste repas, tous s'habillèrent promptement et se rendirent chez Mme de Marsy.

Il était encore de bonne heure, aussi eurent-ils la satisfaction de ne trouver que la famille réunie, et d'arriver les premiers parmi les invités. Irène et Julien murmurèrent à l'oreille de leurs amis de chaleureux remercîments, interrompus par un baiser d'Élisabeth, et un terrible «chut» d'Armand.

Le salon ne tarda pas à se remplir de monde: Lionnette et Noémi arrivèrent bientôt avec leurs parents.

LIONNETTE.

Eh! bonjour, chères belles; bonjour, messieurs; nos grands artistes sont-ils arrivés?

ARMAND.

Oui, mademoiselle, ils sont là.

NOÉMI.

Ah! quel bonheur! je craignais qu'ils ne manquassent de parole!... Tiens! Irène Ici... et Julien!

Noémi leur adressa la parole avec embarras; les petits de Morville répondirent timidement à son bonjour contraint. Lionnette avait pris un air de dédain et de protection.

«Vous ici, dit-elle, quelle merveille! je croyais que....»

Elle s'arrêta, troublée par le regard flamboyant d'Armand de Kermadio.

ARMAND, d'un air formidable.

Mais continuez donc, mademoiselle, nous vous écoutons avec beaucoup d'intérêt (ses yeux lancent des éclairs), infiniment d'intérêt!...

LIONETTE, balbutiant.

J'aimerais mieux parler d'autre chose.

ARMAND, de même.

Et pourquoi, et pourquoi?

LIONETTE, naïvement.

Je viens de vous vexer, évidemment, et si je continuais, vous me diriez, comme cela vous arrive toujours dans ce cas-là, des choses piquantes, d'une façon très-drôle qui égaye les autres à mes dépens; c'est ennuyeux, ça.

Ces paroles de Lionnette firent rire les enfants, et même le terrible petit Breton.

MADAME DE MARSY, s'approchant.

Ma chère Irène, nous voilà tous réunis; vous savez ce que vous nous avez promis; je compte sur vous, et le piano vous attend.

Le piano vous attend. (Page 253.)

IRÈNE, tremblante.

Me voici, madame, je vous suis. (Elle se lève.)

NOÉMI, bas à Élisabeth.

Ah! mon Dieu! un des grands artistes, c'est Irène?

Un accord brillant répondit pour Élisabeth, et le morceau commença; Irène, d'abord très-émue, s'était tout à coup rassurée en jetant les yeux sur ses parents et sur Julien, aussi tremblants qu'elle; la pauvre enfant sentit que son avenir dépendait de son talent, de son courage, et subitement inspirée, priant tout bas le bon Dieu, elle joua l'admirable sonate en do dièze mineur, de Beethoven. Au lieu de lui nuire, son émotion la servit. Oh! que ses sentiments étaient différents alors des misérables pensées qui remplissaient son esprit le jour du bal de Noémi. Elle jouait aujourd'hui pour sa chère famille, et cette noble préoccupation rendait son jeu délicieusement doux et touchant! Irène se surpassa; toutes les profondeurs de cette admirable musique, toutes les délicatesses de ce grand style, furent mises en relief par ses doigts inspirés; à peine eut-elle terminé, qu'un tonnerre d'applaudissements retentit, et des exclamations s'élevèrent de toutes parts!

On complimenta chaleureusement M. et Mme de Morville sur le talent hors ligne de leur fille, tandis que les petits de Kermadio et de Marsy se montraient aussi fiers d'Irène que ses parents l'étaient à juste titre.

Noémi et Lionnette aimaient beaucoup la musique; émerveillées de l'admirable talent d'Irène, elles mirent de côté toute morgue et l'accablèrent de félicitations.

NOÉMI, enthousiasmée.

Vous aviez bien raison, monsieur Armand, de dire que c'est une grande artiste; je l'avais entendue jouer quelquefois, mais seulement des bluettes, et je ne lui soupçonnais pas ce beau talent.

LIONETTE, de même.

C'est écrasant, j'en suis épatée; dites donc, monsieur Armand, je vous accorde que voilà une grande artiste. Mais l'autre, le second, où est-il?

ARMAND.

Tenez, mademoiselle, ma réponse est sur cette table.

NOÉMI, regardant.

Oh! que c'est joli! que c'est charmant! Papa, vous qui aimez tant ces choses-là, venez voir ces aquarelles, elles sont merveilleuses!

Les exclamations de Noémi avaient attiré M. de Valmier.

«Mais c'est ravissant! dit-il, outre que ces vues sont admirables, elles sont faites par un véritable artiste; qui est-ce qui fait ces belles choses?

ARMAND.

Allons, Julien, ne fais pas le modeste; pourquoi n'as-tu pas signé tes aquarelles?

M. DE VALMIER, à Julien.

Bravo! mon ami, je vous félicite; vous avez un talent remarquable! J'aimerais beaucoup à posséder cette belle collection! Me la cédez-vous?

JULIEN, rougissant.

Elle est à mon père, monsieur: je pense qu'il consentirait à s'en défaire.»

M. de Valmier alla vers M. de Morville, le salua et se mit à causer à voix basse avec lui, tandis que d'autres personnes venaient voir et admirer les aquarelles.

LIONNETTE.

Ah! ah! voilà donc votre second grand artiste, monsieur Armand?

ARMAND.

Oui, mademoiselle, qu'en dites-vous?

LIONNETTE.

Je suis plus épatée que jamais.

ARMAND, avec sang-froid.

N'est-ce pas, mademoiselle, que c'est escarbouillant?

LIONNETTE, étonnée.

Hein? vous dites?

ARMAND.

Je dis que c'est escarbouillant, ces aquarelles!

LIONNETTE, stupéfaite.

Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu! escar... escar...

ARMAND, tranquillement.

Dame! mademoiselle, c'est du patois; vous venez bien de dire un mot aussi étonnant que le mien, en vous déclarant épatée; alors, moi, pour être à votre hauteur, je me dis escarbouillé. (Les enfants rient.)

LIONNETTE, très-rouge.

Là! je le savais bien! avec ce M. Armand, on est toujours sûre d'avoir des affaires. C'est assommant que vous ayez de l'esprit, vous!

ARMAND.

Mais, mademoiselle, si vous....

ÉLISABETH.

Chut! Armand, ne plaisante pas trop longtemps; tu vois bien que cela finit par être désagréable. J'espère que Mlle Lionnette t'a déjà excusé; offre-lui ton bras et allons prendre du thé, car je vois que tout le monde se dirige vers la salle à manger.

Après le thé, on demanda à Irène de se faire entendre de nouveau, et elle fut aussi justement applaudie que la première fois.

On finit gaiement cette charmante soirée, et M. et Mme de Morville se retirèrent, heureux et fiers de leurs enfants; avant leur départ, M. de Valmier avait pris rendez-vous avec M. de Morville, au sujet des aquarelles, et Mmes de Nardray, Darsal et Drangard s'étaient concertées avec Mme de Morville, pour que leurs filles pussent aller chez Irène prendre des leçons de piano. Ce fut donc en bénissant mille fois leurs amis, qu'Irène et Julien les quittèrent, joyeux et pleins d'espoir.