CHAPITRE XVIII.

LES CONTRASTES.

Le jour suivant, il y avait réception chez M. et Mme de Valmier; mais ce n'était pas une brillante soirée comme il y en avait autrefois: si les toilettes étaient simples, si les invités étaient en petit nombre, les coeurs étaient franchement joyeux. Il y avait là les familles de Morville, de Kermadio et de Marsy: le bonheur était complet et les amis vrais venaient se réjouir avec ceux qu'ils avaient aimés et consolés dans leurs malheurs.

Sur l'expressive et sympathique figure d'Élisabeth se peignait une joie profonde; pour Armand il était changé en mouvement perpétuel, riant, chantant, gambadant et ne cessant pas une minute de se frotter les mains avec plus d'ardeur que jamais.

Après le dîner, il y eut un petit concert, puis une loterie: les artistes étaient Mme de Valmier, Noémi, Irène et Élisabeth. Chacun avait gagné un magnifique lot. Élisabeth et Armand seuls n'avaient pas encore tiré leurs billets.

ARMAND.

Que vais-je gagner, moi? un nigaud, peut-être, j'ai toujours de la chance à rebours. (On rit; il tire son billet.) Qu'est-ce que je disais! un papier plié! C'est une attrape, évidem.... Ah! ah! mes amis, je vais m'évanouir.... (il saute de joie). Non, j'aime mieux embrasser M. de Valmier! (Il lui saute au cou.)

ÉLISABETH, intriguée.

Mais qu'est-ce que c'est donc, mon Dieu?

ARMAND.

Tiens, regarde! Le remplacement du fils de ma nourrice, de ce pauvre Yvon que je savais si malheureux d'être à l'armée. Tu sais comme cela me faisait de la peine, à moi aussi? Ah! mon Dieu, que je suis heureux!... Marie-Anne va être si contente de ravoir son pauvre fils. J'en pleure, tenez! (Il s'essuie les yeux.)

MADAME DE KERMADIO, émue.

Quelle charmante pensée, monsieur de Valmier! Vous venez de faire là bien des heureux!

M. DE KERMADIO, de même.

Nous en sommes vivement reconnaissants!

ÉLISABETH, poussant un cri.

Ah! c'est trop, trop généreux! Voyez, maman, ce que je viens de gagner....

MADAME DE KERMADIO, avec étonnement.

Une lettre de notre architecte pour toi! (Elle lit.)

«Mademoiselle,

«J'ai reçu l'argent destiné à l'école des soeurs. Le terrain est acheté et les travaux commencent aujourd'hui. L'école sera prête pour le premier jour du mois de mai, comme vous le désirez, me dit-on.

«Daignez agréer, etc.

«LEPEC, architecte

M. DE KERMADIO.

Une école à Kermadio.... L'objet de tous les voeux d'Élisabeth! Cher monsieur de Valmier, vous la comblez. Je ne sais vraiment si nous pourrons lui laisser accepter....

M. DE VALMIER.

Ah! laissez-nous témoigner notre reconnaissance à vos charmants enfants, monsieur; c'est grâce à eux que tous ces enfants font la joie de leurs parents. Qu'ils en soient récompensés!

MADAME DE VALMIER.

André a raison: vous vous plaisez, chers petits, à faire le bien: nous sommes heureux de vous y aider.

Élisabeth embrassa Mme de Valmier en pleurant.

«Ne me donnez pas d'éloges, madame, s'écria-t-elle: je fais mon devoir, voilà tout! C'est le bon Dieu qu'il faut remercier: lui seul a permis que notre amitié fit quelque bien.

ARMAND.

Rendons-nous justice: Élisabeth a été excellente; moi, je n'ai presque rien fait de bon.

JULIEN.

Par exemple! Et tes leçons de dessin? et tes recherches pour nous trouver?»

Après quelques protestations modestes d'Armand, l'on se dit adieu et l'on se sépara en se donnant rendez-vous aux Tuileries pour le lendemain.

Elles étaient bien changées, les Tuileries! les débris du club le Beau monde ayant disparu, les enfants étaient redevenus peu à peu simples et gentils; le club de la Charité grossissait de plus en plus et améliorait ceux qui en faisaient partie. Il n'y a rien de tel que de faire l'aumône et de s'occuper activement des pauvres pour améliorer son coeur et son esprit. Aussi les parents s'applaudissaient-ils chaque jour davantage de l'excellente influence exercée sur leurs enfants par Élisabeth, Armand et leurs amis.

On venait de terminer les comptes rendus des bonnes oeuvres faites dans la semaine, quand un ouragan de rires et de quolibets fit lever tous les enfants: ils virent accourir Héloïse de Ramor tout en larmes, rouge, en nage, les vêtements en désordre. Lionnette et sa bonne l'accompagnaient; Héloïse était poursuivie par quelques gamins, acharnés comme de vrais roquets. On n'entendait que des cris confus entremêlés de ces phrases:

«Sac à papier! papa, maman, que crâne toilette!

--C'est la reine de Charenton, pour sûr!

--Et ça insulte le monde, ces péronnelles-là?

-Si ça ne fait pas suer! une cervelle à l'envers qui va faire la Marie j'ordonne!

--Ah! mais non! ça ne prend pas....

--Un gamin est t'hardi, mais pas assez pour porter une pelure comme celle-là!

--J'crois ben! un chaudron emplumassé de queues d'arlequins, des habits idem, et tout ça rouge comme du sang de boeuf gras!

--Une ronde autour de la déesse du Boeuf-Gras!

--Ça y est!»

Et les impitoyables gamins, malgré les cris des petites filles furieuses et de la bonne effrayée, se mirent à tourbillonner autour d'elles, en chantant avec frénésie, sur l'air de: Nous allons planter des choux:

V'là la Déesse du Boeuf-Gras,

A la mode, à la mode,

V'là la Déesse du Boeuf-Gras,

A la mode de chez nous.

Elle a la tête à l'envers,

d'cervelle, pas d'cervelle,

Elle a la tête à l'envers,

A la mode de chez nous.

ARMAND, s'élançant.

Voyons, mes amis, laissez ces enfants. C'est lâche à de grands garçons comme vous de tourmenter de pauvres petites filles, parce que leurs parents jugent à propos de les habiller d'une façon ridicule.

UN GAMIN.

Si ça nous plaît, à nous? Ça n'est pas votre affaire!

UN AUTRE GAMIN.

Tais-toi, Micou, ce petit garçon a raison, je le connais, et je ne veux pas qu'on le contrarie, entends-tu?

PREMIER GAMIN.

A cause? C'est l'arche sainte, peut-être?

DEUXIÈME GAMIN.

Tu m'demandais l'aut' jour qui avait donné à maman l'argent de not' loyer pour apaiser l'propriétaire. J't'ai dit: un bon coeur.... Eh ben! le v'là.

V'là la déesse du Boeuf-Gras. (Page 358.)

PREMIER GAMIN, ému.

C'est bien, ça! fichtre, c'est bien! vot' main, m'sieu, s'vous plaît (il serre la main d'Armand); on aime à s'amuser et à gouailler, mais on n'est pas mauvais pour ça; pas vrai, les autres?

TOUS LES GAMINS.

Non, non, vive l'bienfaiteur à Todore!

DEUXIÈME GAMIN.

Et filons roide, à présent: à l'atelier, les camarades!

ARMAND, affectueusement.

Merci, mes amis, merci, Théodore.

THÉODORE.

Faudrait que je soye un fier ingrat pour pas vous faire plaisir, m'sieu Armand, l'gamin de Paris est reconnaissant pour toujours, entendez-vous? en route, mauvaise troupe.

La bande de gamins disparut comme une nuée d'oiseaux, en chantant à tue-tête.