CHAPITRE XXVII.
LA SURPRISE DE M. DE VALMIER.
«Maman, dit Noémi, en entrant un matin au salon, quelques jours après les dernières scènes, Irène m'écrit qu'elle ne peut me donner ma leçon aujourd'hui; elle me dit aussi qu'ils sont tous très-occupés, et il leur est impossible de nous recevoir ce matin.
MADAME DE VALMIER, étonnée.
C'est singulier, Suzanne y est toujours pour moi; je ne la gêne jamais! cela me contrarie, j'aime tant voir ces chers amis!
NOÉMI.
Et moi donc, j'aime de tout mon coeur mes leçons et ma petite maîtresse de piano. Me voilà désorientée pour toute la journée.
M. DE VALMIER.
Allez voir vos amis de Kermadio, cela vous consolera, mes amies.
NOÉMI.
On dirait que vous êtes enchanté de notre désappointement, méchant papa. (Elle l'embrasse.) Irons-nous chez Mme de Kermadio, maman?
MADAME DE VALMIER.
Je ne sais si cela leur....
BAPTISTE, entrant.
Une lettre pour Madame, une lettre pour Monsieur.
MADAME DE VALMIER, lisant.
C'est de Mme de Kermadio, Noémi, elle nous prie de venir passer la matinée chez elle; ses enfants ont leurs cousins de Marsy à goûter; ils désirent tous que nous y allions.
NOÉMI, étonnée.
Ils choisissent pour se réunir un jour où Irène, Julien et leurs parents sont occupés! quelle singulière chose!
MADAME DE VALMIER.
Je vais écrire que nous irons.»
La mère et la fille se rendirent, en effet, chez Mme de Kermadio. M. de Valmier, visiblement agité après la lecture de la lettre qu'il avait reçue, ne tenait pas en place et n'eut de repos que lorsque la voiture eut emmené Mme de Valmier et Noémi; elles s'en étaient aperçues et en voiture, Noémi dit a sa mère:
«Maman, papa prépare notre surprise.
MADAME DE VALMIER.
Je le crois aussi.
NOÉMI, pensive.
Peut-être s'est-il entendu avec Mme de Kermadio pour nous tenir éloignées de la maison aujourd'hui.
MADAME DE VALMIER, riant.
Tu le sauras facilement en me demandant à trois heures de retourner à l'hôtel. Leur manière de nous retenir nous prouvera qu'ils sont d'accord avec ton père.
NOÉMI.
C'est cela! ça va être amusant.»
Elles arrivèrent chez Mme de Kermadio, où elles furent reçues avec la tendresse accoutumée. Armand faisait mille folies; il éclatait de rire sans sujet, se parlait à lui-même, se frottait les mains à les écorcher et paraissait hors de lui.
Noémi et sa mère remarquèrent cela et se regardèrent du coin de l'oeil en souriant. Après le goûter, Noémi dit à Mme de Valmier, avec intention:
«Ne serait-il pas temps de retourner à la maison, maman?»
Armand poussa un cri qui fit bondir tout le monde.
ÉLISABETH.
Mon Dieu! Armand, ne nous fais donc pas des peurs pareilles.
ARMAND, très-agité.
Mais tu n'as donc pas entendu que Noémi veut partir?
NOÉMI, avec malice.
Il me semble qu'il en est bien temps.
ARMAND, de plus en plus agité.
Oh non, non! Il est bien trop tôt! c'est impossible! tout serait manqué!
NOÉMI.
Qu'est-ce qui serait manqué?
ÉLISABETH, précipitamment.
Notre matinée, chère Noémi; nous comptons te garder jusqu'à l'heure du dîner.
JEANNE, riant.
Armand deviendrait fou furieux si tu par... aïe!...
LES ENFANTS.
Qu'est-ce que c'est?
JEANNE.
Dis donc, Armand, tu pinces bien quand tu t'y mets! je t'en fais mon compliment! (Elle se frotte le bras.)
ARMAND, honteux.
Pardon, ma pauvre Jeanne, je craignais que... que....
NOÉMI.
Que quoi?
ARMAND.
Heu.... Jeanne me comprend, ça me suffit.
ÉLISABETH, riant.
Armand, mon ami, tu ne tiendras jamais jusqu'à la fin!
ARMAND.
Si, si! (Héroïquement.) Je sais me dompter, tu vas voir. Tenez, mes amis, jouons à la lanterne magique, je serai le montreur.
JACQUES.
Qu'est-ce que c'est que ça, le montreur?
ARMAND.
Eh bien, l'homme qui montre, quoi! C'est bien simple.
ÉLISABETH.
Plus simple qu'élégant.
ARMAND.
C'est bon, moqueuse. Installez-vous, je prépare mes verres.
La fin de la matinée s'écoula rapidement. Armand était très-drôle en débitant ses histoires et faisait rire tout le monde. Six heures sonnaient quand Mme de Valmier s'écria:
«Qu'il est tard! Nous nous sommes oubliées: vite, Noémi, partons.
NOÉMI.
Tout de suite, maman. (Elle s'apprête.) Adieu, mes amis; nous sommes horriblement en retard pour le dîner!
ARMAND.
Tant mieux!
NOÉMI.
Merci, Armand, vous êtes charitable! Le pauvre papa qui nous attend doit mourir de faim!
ARMAND.
Il n'y songe pas, au... aïe!...
LES ENFANTS.
Qu'est-ce que tu as!
ARMAND.
C'est Jeanne qui m'a rendu mon pinçon (il se frotte le bras) avec les intérêts! (On rit.)
JEANNE, gaiement.
Il n'y avait plus moyen de t'arrêter autrement... tu allais, tu allais....
ARMAND.
Tu m'as rudement arrêté! C'est égal, je te remercie.»
Mme de Valmier et sa fille prirent congé de leurs amis; elles étaient plus intriguées que jamais.
NOÉMI.
Mais qu'est-ce que cela peut être, mon Dieu, que cette surprise?
MADAME DE VALMIER.
Je ne m'en doute pas du tout! Patience!
En arrivant à l'hôtel, la calèche s'arrêta un instant pour laisser entrer un commissionnaire portant une étagère et un prie-dieu.
NOÉMI.
Voilà nos locataires qui emménagent, maman. C'est drôle: ces meubles ressemblent à ceux de Mme de Morville.
MADAME DE VALMIER.
Il y en a des centaines de pareils, mon enfant.
En descendant de voiture, Noémi leva machinalement la tête: le jour baissait, elle vit pourtant à une des fenêtres du pavillon la figure d'une petite fille qui disparut dès qu'elle se vit regardée.
Noémi poussa une exclamation.
«Comme cette enfant ressemble à Irène! dit-elle.
MADAME DE VALMIER.
Mais tu rêves, ma fillette. Tu n'as dans la tête que nos amis, leur mobilier, leur ressemblance... Bonjour, André, c'est bien aimable à toi de nous attendre, au lieu de te mettre à table... nous sommes si en retard!
M. DE VALMIER.
Tant mieux!
NOÉMI.
Là! voilà papa qui dit comme Armand.
M. DE VALMIER.
Mais certainement: cela prouve que vous vous êtes amusées (entre ses dents) et que Mme de Kermadio m'a tenu parole.
MADAME DE VALMIER.
A table, Noémi: j'ai honte de retenir ainsi ton pauvre père.»
A peine à table, M. de Valmier regarda sa femme et sa fille, sourit en se voyant observé par elles avec une curiosité affectueuse et leur dit:
«Nos locataires se sont installés ce matin dans le pavillon.
MADAME DE VALMIER.
Bien, mon ami; j'irai les voir dès demain matin, cela me semble poli.
M. DE VALMIER.
Je te prie de m'excuser, Juliette, mais je leur ai déjà annoncé que nous irions tous leur faire une visite ce soir.
MADAME DE VALMIER, étonnée.
N'est-ce pas trop d'empressement, mon ami? ils doivent être à peine installés: notre visite les gênera, je crois.
M. DE VALMIER.
Nous y resterons cinq minutes seulement, si tu le veux. Noémi sera contente de voir ses petits voisins.
NOÉMI.
Certainement, papa, d'autant plus que j'ai entrevu la petite fille et elle m'a paru ressembler à ma chère Irène.»
La calèche s'arrêta un instant. (Page 345.)
On sortit de table, et Noémi se mit au piano sur la demande de son père, mais elle était visiblement distraite.
A huit heures, M. de Valmier se leva en disant: «Veux-tu venir chez nos voisins, Juliette?
MADAME DE VALMIER.
Volontiers; viens, Noémi.»
On alla vers le pavillon des nouveaux locataires. M. de Valmier sonna et... le père Michel vint ouvrir.
NOÉMI, surprise.
Vous ici, père Michel, par quel hasard?
M. DE VALMIER, souriant.
Il est à mon service maintenant, et il a aidé au déménagement de nos voisins. Entre au salon, Juliette.
MADAME DE VALMIER, entrant.
Je suis charmée, Ma.... Suzanne, chère Suzanne, vous ici? (Elle l'embrasse.)
NOÉMI, enchantée.
Irène, Julien, mes bons amis! quel bonheur!... Et M. de Morville! Voilà donc votre surprise, papa?
MADAME DE VALMIER, émue.
Oh! merci, merci, mon bon André: elle est digne de ton coeur, et de ta tendresse pour nous.
MADAME DE MORVILLE.
Oui, Juliette, nous voilà devenus vos voisins. Et vous ne savez pas tout!
M. DE MORVILLE.
Laisse-moi la joie de le dire, ma bonne Suzanne. Notre généreux ami, madame, m'associe à sa maison de banque: grâce à son affection, ma chère famille n'est plus dans la gêne.
IRÈNE.
Et c'est par sa bonté que nous voilà installés ici. Ces jolis meubles, nous les devons à sa générosité.
JULIEN.
Comment jamais reconnaître tant de bienfaits?
En disant cela tout le monde s'embrassait, riant, pleurant, s'embrassant encore. Quand on fut un peu calmé, M. de Valmier prit la parole:
«Oui, dit-il avec émotion, voilà nos amis près de nous: M. de Morville, grâce à sa grande intelligence, à sa grande habitude des affaires, et à sa prudence, si chèrement acquise, m'aidera à diriger ma maison de banque, trop considérable pour moi seul. Mais cette conduite m'a été inspirée par les bienfaits que nous avons reçus de nos amis. Grâce à eux, j'ai retrouvé l'intérieur, les affections qui me manquaient. N'était-il pas juste de témoigner ma reconnaissance à ceux qui l'ont si noblement méritée?»
De nouvelles exclamations, des effusions nouvelles répondirent à ces paroles; puis Noémi et sa mère visitèrent avec bonheur le charmant appartement de leurs amis.
NOÉMI.
Que c'est joli! que c'est bien arrangé!... Ah! voilà l'étagère et le prie-dieu! Maman, avais-je raison de trouver qu'ils ressemblaient à ceux de Mme de Morville?
MADAME DE VALMIER.
Parfaitement raison, ma Noémi, et la ressemblance de la voisine avec Irène était très-naturelle.
IRÈNE.
Je me suis bien aperçue que j'avais attiré l'attention de Noémi quand elle a regardé le pavillon. J'avais tort de me montrer; mais je ne pouvais résister à l'envie de voir un instant cette chère amie.... (Elles s'embrassent.)
M. DE VALMIER.
Je propose d'aller prendre le thé chez Juliette; nos amis sont à peine installés et rien n'est prêt. Le bon Michel va nous servir; il est averti.
NOÉMI.
Je suis enchantée que vous ayez pris Michel, papa, je l'aime beaucoup.
MADAME DE VALMIER.
Oui, il me paraît très-honnête: il remplacera avantageusement Marius le maître d'hôtel.
On alla chez Mme de Valmier, et l'on termina paisiblement la soirée dans la plus douce, la plus affectueuse intimité.