CHAPITRE XXVI.
LES ÉLÉGANTS SONT ATTRAPÉS.
Au moment où Héloïse et Héliogabale, rouges de dépit, ouvraient la bouche pour répondre aux paroles d'Armand, un petit garçon et une petite fille, proprement mais très-simplement vêtus, passèrent avec précipitation en heurtant involontairement les deux merveilleux. Héliogabale, enchanté d'avoir un prétexte pour se mettre en colère, arrêta brusquement ces enfants.
«Je vous trouve bien insolents de nous bousculer, moi et ma cousine, s'écria-t-il grossièrement. Vos vilains vêtements ont touché les nôtres!
HÉLOISE.
Ils ont manqué me siffonner! sassez-les, mon cousin, ces sales petits.
LE PETIT GARÇON, rougissant.
Nos vêtements sont simples, mais propres, monsieur et mademoiselle! vous ne devez pas craindre de les toucher.
HÉLOISE, minaudant.
Quelle horreur! tousser cette laine affreuse? zamais! (Elle se sauve derrière Héliogabale.)
HÉLIOGABALE, avec majesté.
Allez-vous-en, ce n'est pas votre place. Les Tuileries ne sont pas faites pour des gens communs comme vous.
ARMAND, indigné.
Héliogabale, vous êtes aussi impertinent que ridicule: c'est lâche à vous d'insulter des enfants qui ne vous ont rien fait.
HÉLIOGABALE.
Comment, rien fait? ils ont osé effleurer mes vêtements! Je leur ai donné la leçon qu'ils méritaient.
LA PETITE FILLE, irritée.
C'est vous qui mériteriez d'en recevoir une, monsieur, et elle vous sera peut-être donnée....
HÉLIOGABALE, ricanant.
Ah! Ah! je voudrais bien voir cela.
LE PETIT GARÇON, avec colère.
Oui, vous verrez cela, car vous êtes un vilain petit....
LA PETITE FILLE.
Tais-toi, mon ami, viens: laissons ces deux méchants enfants: ils n'ont pas de coeur! (A Armand.) Merci, Monsieur, d'avoir pris notre défense.»
Les petits inconnus s'éloignèrent rapidement. Armand et ses amis, choqués du ton et des manières des nouveaux venus, les laissèrent avec Constance, Herminie, Jordan, Jules et Vervins. Lionnette, retenue par les élégants, était restée près d'Héloïse.
Débarrassés de cette vilaine petite société, les enfants jouèrent de bon coeur: ils se séparèrent enfin, en se disant à revoir pour les jours suivants.
On était alors au printemps: le soleil brillait dans tout son éclat; aussi la réunion était-elle complète chaque jour aux Tuileries; mais, au grand regret des enfants raisonnables, la présence d'Héliogabale, celle d'Héloïse, avaient détruit chez les élégants les bons effets produits par les sages conseils et le bon exemple des enfants raisonnables; les toilettes étaient redevenues extravagantes; à la bourse de timbres se joignaient des paris de toute sorte: Héloïse et son cousin triomphaient orgueilleusement de leur mauvaise influence qui s'accroissait chaque jour de plus en plus.
Un dimanche, les élégants étaient réunis comme d'habitude, se pavanant, paradant les uns devant les autres, lorsque arrivèrent deux enfants, une petite fille et un petit garçon, habillés si richement qu'Héloïse et Héliogabale eux-mêmes poussèrent un cri de surprise et d'admiration: ce n'était que soie rose, dentelles, broderies, or et bijoux.
HÉLOÏSE, gracieusement.
Voulez-vous venir zouer avec nous, mademoiselle et monsieur?
LA PETITE FILLE, avec hauteur.
Je veux savoir avant qui vous êtes.
HÉLOÏSE, bas.
Quelle dignité! c'est une personne très-distinguée! (Haut.) C'est trop zuste! Ze suis la fille de la marquise de Ramor.
LA PETITE FILLE, riant.
Ah! ah! Ramor! quel drôle de nom! pourquoi pas souris morte?
Armand et ses amis, qui s'étaient approchés avec curiosité, éclatèrent de rire à cette réflexion.
HÉLOÏSE, très-rouge.
Vous êtes bien moqueuse, mademoiselle!
LA PETITE FILLE, majestueusement.
Mon père est le duc de Fontarabie, mademoiselle: il a trente-cinq serviteurs.
ARMAND, riant.
Pourquoi pas trente-six? c'est un nombre consacré.
LE PETIT GARÇON, à Héliogabale.
Mon père est maréchal: j'ai quarante-cinq chevaux à ma disposition, je ne comprends pas la vie sans chevaux: en avez-vous autant que moi?
HÉLIOGABALE, honteux.
Hélas! je n'en ai que huit!
JORDAN, bas.
Je ne suis pas fâché qu'il soit humilié par le petit maréchal, le vicomte; il nous a assez assommés avec ses écuries!
La conversation continua: les élégants étaient de plus en plus subjugués par les discours et les manières des nouveaux venus. Le moment de se séparer étant venu, le fils du maréchal dit à tous les enfants: «Messieurs et mesdemoiselles, nous allons ce soir au Cirque; il y débute deux merveilles, les petits centaures. Je vous engage à y aller aussi, ce sera très-intéressant.»
Cette proposition séduisit les enfants, et il fut convenu qu'on obtiendrait des parents la permission d'aller au Cirque:
Leur curiosité était vivement excitée, aussi furent-ils très-éloquents; chacun obtint ce qu'il désirait, et le soir venu, tout ce petit monde se retrouva au spectacle.
Les élégants, groupés entre eux, s'étonnaient de ne voir pas arriver leurs amis du matin, lorsque l'arène s'ouvrit et l'on vit paraître les petits centaures, montés sur des chevaux arabes, lancés au grand galop. Des applaudissements les accueillirent; les enfants des Tuileries avaient poussé un cri de surprise, les élégants étaient furieux, les enfants raisonnables riaient aux éclats en reconnaissant les merveilleux qui étaient venus aux Tuileries le matin.
Les petits centaures firent des prodiges d'adresse et d'intrépidité: on les applaudissait à tout rompre. Leurs exercices terminés, ils sautèrent à bas de leurs chevaux: et se dirigèrent vers les élégants, qui étaient devenus rouges et embarrassés.
LE PETIT GARÇON.
Monsieur Héliogabale, mon père est maréchal... ferrant! (rires) et: j'ai à ma disposition les quarante-cinq chevaux de ce manège!
LA PETITE FILLE.
Mademoiselle Héloïse, mon père s'appelle Leduc, et il est de Fontarabie; il a trente-cinq valets d'écurie sous ses ordres.
LE PETIT GARÇON.
Merci de l'accueil flatteur que vous nous avez fait ce matin: il est vrai que nous étions richement habillés.
LA PETITE FILLE.
Tandis que l'autre jour, quand nous étions mis simplement, vous nous avez insultés.
Et l'on vit paraître les petits centaures. (Page 333.)
LE PETIT GARÇON.
C'est papa qui a voulu que nous vous donnions une leçon.
ARMAND.
C'est donc ça! je me rappelais bien les avoir vus quelque part, ces petits enfants!
Après avoir salué ironiquement, les petits centaures se retirèrent. Les élégants, pleurant de dépit, se sauvèrent au milieu des rires moqueurs de leurs voisins qui avaient assisté à cette scène.
Cet incident fit grand bruit dans la petite société des Tuileries: quelques élégants incorrigibles, parmi lesquels se trouvaient Héloïse, Héliogabale, Constance, Herminie, Jordan, son frère et Vervins, abandonnèrent les Tuileries, et se donnèrent rendez-vous aux Champs-Élysées pour y étaler leurs grâces tout à leur aise: une dizaine d'autres enfants revinrent franchement à la raison, à la simplicité, et grossirent le nombre des enfants raisonnables.