CHAPITRE XXV.

ON ENTREVOIT UNE GRANDE SURPRISE.

L'intérieur de M. de Valmier avait subi, depuis le jour de sa fête, la plus heureuse transformation; une seule chose inquiétait Mme de Valmier et Noémi, et troublait le calme de leur existence: c'étaient les allures mystérieuses de M. de Valmier. Après avoir accompagné sa femme et sa fille chez les Morville, et les avoir remerciés chaleureusement de leurs charmants souvenirs, il ne reparlait plus d'eux et s'absentait presque chaque jour. Mme de Valmier craignait quelquefois qu'il ne retournât au cercle, mais elle se rassurait en voyant l'air joyeux de son mari, et elle se disait que c'était probablement la surprise annoncée qui le préoccupait ainsi.

«Papa, dit un jour Noémi en dînant, le père Michel est donc venu vous voir aujourd'hui?

--Comment sais-tu cela? demanda M. de Valmier, en se troublant.

--Parce que je l'ai rencontré dans l'escalier en allant avec maman chez Irène. Il nous a dit vite bonjour, en ajoutant: Je suis pressé, tel que vous me voyez.

MADAME DE VALMIER, finement.

André, vous ressemblez à un coupable; vous me rappelez M. de Morville.

M. DE VALMIER, riant.

Comment cela?

MADAME DE VALMIER.

Il était aussi embarrassé que vous ce matin, quand Suzanne lui a demandé le pourquoi de ses allures aussi mystérieuses que les vôtres.

M. DE VALMIER, interdit.

Moi, mystérieux? par exemple, je vous assure....

NOÉMI.

Papa, pour vous ôter l'embarras de répondre à la terrible maman, dites-nous donc si vous avez loué le pavillon, ces jours-ci?

M. DE VALMIER.

Oui! qui te l'a appris?

NOÉMI.

Des ouvriers allant et venant me l'ont fait supposer, avec raison, vous le voyez! Dieu! quel gentil mobilier ils apportent!

MADAME DE VALMIER, avec reproche.

Comment, André! tu as loué le pavillon sans me consulter! il est si rapproché de nous que je désirais y voir là, tu le sais, des parents ou des amis intimes.

M. DE VALMIER.

Ma bonne Juliette, excuse-moi; ce sont des étrangers... charmants...; tu les aimeras beaucoup.

MADAME DE VALMIER, riant.

S'ils sont assez charmants pour t'avoir séduit à première vue, j'espère qu'ils me plairont également; comment s'appellent-ils?

M. DE VALMIER.

Hum!... M. et Mme Villemor.

NOÉMI.

Ont-ils des enfants, papa?

M. DE VALMIER.

Oui, un fils et une fille.

NOÉMI.

Comme chez les Morville. S'ils sont aussi gentils qu'Irène et Julien, cela me fera un charmant voisinage.

MADAME DE VALMIER.

Je souhaite pour ma part une jeune voisine ressemblant un peu à ma chère Suzanne.

M. DE VALMIER.

Mme Villemor est, il me semble, aussi aimable, aussi distinguée que Mme de Morville.

MADAME DE VALMIER.

C'est impossible, mon ami; va, il est rare de rencontrer deux femmes aussi charmantes.

M. DE VALMIER, avec tendresse.

J'en connais une qui la vaut bien.

MADAME DE VALMIER.

Tais-toi, flatteur, ne me donne pas d'orgueil.»

Noémi, se mettant au piano, interrompit la conversation.

Quand Noémi alla aux Tuileries le lendemain, les enfants étaient comme une ruche d'abeilles en révolution. Ce remue-ménage était causé par l'arrivée d'un petit garçon et d'une petite fille, mais quel petit garçon! quelle petite fille!

On n'avait jamais vu un luxe de toilette aussi extravagant, et des manières aussi ridiculement affectées.

Il va sans dire que les élégants admiraient ces nouveaux venus. Lionnette était indécise. Noémi se joignait aux enfants raisonnables pour rire tout bas de ces costumes et de ces façons grotesques.

CONSTANCE, gracieusement.

Mademoiselle, monsieur, voulez-vous jouer avec nous?

LA PETITE FILLE, zézayant.

N'approssez pas trop; vous allez me siffoner. Qui êtes-vous, mademoiselle?

Voici mon cousin Héliogabale. (Page 323.)

CONSTANCE.

Je m'appelle Constance de Blainval.

LA PETITE FILLE.

Votre mère est-elle marquise?

CONSTANCE.

Non, elle est comtesse.

LA PETITE FILLE.

La mienne est marquise. Moi ze suis la petite marquise Héloïse de Ramor, et voici mon cousin Héliogabale, le fils du comte de Tourtefransse. Vicomte, la comtesse Constance de Blainval: voulez-vous zouer avec la comtesse?

LE VICOMTE HÉLIOGABALE.

Mais comment donc, ma cousine, j'en serai aux anges! On va causer chevaux et équipages, je suppose. C'est le plus charmant passe-temps possible.

CONSTANCE, avec orgueil.

Voilà M. de Jordan, fils du marquis de ce nom, qui va vous parler de ce qui vous intéresse, monsieur le vicomte.

LE VICOMTE HÉLIOGABALE, avec importance.

Combien avez-vous de chevaux dans vos écuries, monsieur?

JORDAN, orgueilleusement.

Trois, monsieur, deux pour la voiture, un pour la selle.

LE VICOMTE HÉLIOGABALE.

Nous autres, nous en avons huit. Quatre chevaux (deux bais et deux noirs) pour attelage, deux chevaux anglais pour le comte mon père et son groom, et deux poneys de Shetland pour moi et mon groom. Combien avez-vous de voitures?

JORDAN, un peu humilié.

Deux, une calèche et un coupé.

LE VICOMTE HÉLIOGABALE.

Nous autres, nous en avons huit, savoir: landeau, calèche, coupé, phaéton, break, poney-chaise, poney-duc et cabriolet. D'où viennent vos voitures?

JORDAN, de plus en plus humilié.

De chez Lelorieux.

LE VICOMTE HÉLIOGABALE.

Nous autres, nous ne nous fournissons que chez Ehrler. Il n'y a que lui, mon cher, il n'y a que lui à Paris.--(A voix basse.) Fumez-vous? (Il lui offre mystérieusement un cigare.) J'ai des havanes parfaits que j'ai chipés.

JORDAN.

On me le défend, mais je fume aussi en cachette. Où prenez-vous vos cigares?

LE VICOMTE HÉLIOGABALE.

Dans le fumoir de papa, donc.

Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, la petite Héloïse disait à Constance.

«Votre mère a-t-elle beaucoup de diamants?

CONSTANCE.

Je crois bien! elle a un collier de 12,000 francs et une broche de 8,000 francs, c'est superbe à voir.

HÉLOISE, avec dédain.

Comment, elle n'a que cela? que ze la plains! Ma mère, à moi, a 20,000 écus de diamants, 5,000 écus d'émeraudes, et 10,000 écus de perles. Elle a toute une garniture de vieux point d'Alençon (30 mètres à 60 francs le mètre!) et tout une garniture de vieux point d'Angleterre, d'un prix incalculable; et puis elle vient d'asseter une garniture de vieux point de Venise de 4,000 écus.

CONSTANCE, humiliée.

Maman a beaucoup de belles dentelles, aussi.

HÉLOISE, dédaigneusement.

Des dentelles modernes, probablement: c'est bien commun! Laissez-moi vous donner un bon conseil, sère, ne dites pas maman, dites ma mère: il n'y a que ce mot-là de bien porté.

CONSTANCE.

Merci, mademoiselle, vous avez raison.

HÉLOISE.

Z'espère avoir toutes les belles sozes de ma mère, à mon mariaze: elle est touzours souffrante et ne les porte presque zamais. D'ailleurs, ça m'ira mieux qu'à elle.

CONSTANCE.

Avez-vous des frères et soeurs?

HÉLOISE, indignée.

Fi, donc! ze suis fille unique, Dieu merci! partazer avec d'autres, ce serait horrible; ze n'ai pas trop de tout l'arzent de mon père et de ma mère, pour moi seule: tout doit être à moi, tout!...

ARMAND, bas.

Ah! la vilaine petite fille! le vilain petit garçon!

JACQUES, bas.

Nous allons voir s'ils vont daigner s'amuser! (Haut.) Eh bien, mes amis, à quoi jouons-nous à présent?

CONSTANCE, avec humeur.

Laissez-nous causer; moi, je ne joue pas.

HÉLOISE.

Moi, zouer, zuste ciel! zamais! cela siffonnerait ma zolie toilette.

LE VICOMTE HÉLIOGABALE, avec hauteur.

Veuillez, monsieur, nous traiter avec respect. Nous ne sommes pas les amis des premiers venus, je vous en préviens.

ARMAND, avec ironie.

Oh! oh! cher vicomte, vous le prenez de bien haut!

LE VICOMTE HÉLIOGABALE.

Ne vous familiarisez pas avec moi, monsieur, je vous prie.

ARMAND, haussant les épaules.

Tenez, mes amis, laissons tranquilles ces petites caricatures et allons jouer sans elles.»