CHAPITRE XXIV.

LA FÊTE DE M. DE VALMIER.

Lorsque Noémi arriva le jour suivant pour prendre sa leçon, Mme de Morville et ses enfants la reçurent avec les témoignages de la reconnaissance la plus tendre; Mme de Valmier accompagnait sa fille et se mit à causer avec la mère d'Irène.

Dans cette conversation, Mme de Valmier dit à Mme de Morville combien elle était lasse de mener une vie aussi frivole, aussi vide, et lui demanda en toute simplicité des conseils pour devenir sérieuse et utile aux autres. Mme de Morville, touchée de cette confiance amicale, se montra des plus affectueuses; à partir de ce moment, les deux jeunes femmes se lièrent étroitement. Mme de Valmier vit aussi intimement Mmes de Kermadio et de Marsy. On va voir quels changements furent amenés par ces liaisons.

La fête de M. de Valmier arriva peu de temps après; au moment de se mettre à table, il fut agréablement surpris de voir sa femme et sa fille lui offrir de magnifiques bouquets.

«En l'honneur de quel saint me fleurissez-vous ainsi? dit il gaiement.

--En l'honneur de saint André, votre patron, mon ami, dit sa femme en l'embrassant.

--Vous ne vous en doutiez pas, cher papa? dit Noémi l'embrassant aussi.

--Ma foi non, répondit M. de Valmier en souriant; mais il y a si longtemps qu'on n'a fêté cet anniversaire! mon oubli est pardonnable.

--Vous n'aurez plus ce reproche à nous faire, André, dit affectueusement Mme de Valmier; nos coeurs ne vous oublieront point, soyez-en sûr.

--Ma chère Juliette, répondit son mari, ces bonnes paroles me font grand plaisir... mais n'avons-nous pas du monde à dîner, ce soir? Vous êtes bien simplement mises pour nos invités.

MADAME DE VALMIER.

J'ai remis à plus tard, cher André, ce dîner de cérémonie; j'ai préféré que nous fussions seuls pour vous fêter tout à notre aise.

NOÉMI, gaiement.

Et puis, papa, ma petite robe d'alpaga est bien plus commode pour m'installer sur vos genoux et vous embrasser à mon aise, sans craindre de chiffonner d'ennuyeuses garnitures.»

L'air surpris et joyeux de M. de Valmier fit rire sa femme.

«Ah ça! dit-il enfin, tu es joliment changée, Noémi! toi qui étais folle de la toilette et... vous aussi, Juliette, permettez-moi de le remarquer: vous qui recherchiez le luxe, le monde, les réunions brillantes, vous paraissez aimer le calme et la simplicité, maintenant?

MADAME DE VALMIER.

En êtes-vous fâché, André?

M. DE VALMIER, vivement.

Pouvez-vous le penser, Juliette! j'en suis enchanté, au contraire... non, je veux dire heureux, profondément heureux! Un intérieur calme doit être si doux!»

On finissait alors de dîner, M. de Valmier se leva, passa dans le salon avec sa femme et sa fille, puis s'assit en silence près du feu.

«Oui, dit-il alors seulement, je dis «doit être,» car notre existence brillante nous empêche de jouir de ce bonheur. Quoi de plus charmant que l'intimité de la famille pour se reposer des fatigues, du tracas des affaires, pour se retremper le coeur et l'esprit!... Hélas, cela ne nous est pas donné, et pourtant nous en aurions grand besoin!»

M. de Valmier avait dit cela avec un sentiment de profonde tristesse, de regret poignant, la voix émue, les yeux baissés.

Un baiser le fit tressaillir: il regarda alors Noémi qui, les larmes aux yeux, était à genoux devant lui, tandis que sa femme, assise près de lui, lui tendait la main et lui dit tout bas:

«Tout cela est tristement vrai, André; mais cette vie calme qui nous fait défaut et que vous désirez, je la réclame aussi: grâce aux excellents conseils d'amis vrais, j'ai compris que notre vie était plus qu'inutile, qu'elle était mauvaise. Désormais, cher André, ajouta Mme de Valmier à voix haute, vous trouverez soir et matin le vrai foyer de famille; jusqu'ici, il était vide ou envahi par le monde, maintenant votre femme et votre fille vont y être sans cesse, simples, aimantes et dévouées. N'est-ce pas, ma Noémi?

NOÉMI.

Oh oui, maman, je serai bien heureuse de donner à papa le bonheur qu'il désire!»

M. de Valmier avait écouté avec ravissement ces tendres paroles, échos de nobles sentiments; il voulut parler, mais l'émotion l'en empêcha et il tendit ses bras à sa femme et à sa fille; elles s'y jetèrent en pleurant.

Après ces étreintes si tendres de la part de la mère et de la fille, si affectueusement reconnaissantes de la part de M. de Valmier, Noémi, riant et pleurant, s'écria:

«Il faut égayer papa! le faire pleurer le jour de sa fête, c'est triste!

M. DE VALMIER.

Ce sont de douces larmes, mon enfant; bénies soient celles qui les font couler.

NOÉMI.

Papa, ne nous flattez pas. Est-il temps de faire ma surprise, maman?

MADAME DE VALMIER.

Oui, mon enfant; elle ne peut être que bien reçue.

M. DE VALMIER.

Comment, Noémi, tu n'es pas contente de m'avoir donné un magnifique bouquet?

NOÉMI.

Non, papa, mon cher et excellent papa: le bouquet ne m'a donné aucune peine, et je veux vous prouver que l'idée de vous faire plaisir m'a aidée à vaincre quelques difficultés.»

En disant ces mots, Noémi se mit au piano, et joua à son père un morceau de Chopin avec une délicatesse et une sûreté de jeu vraiment remarquables.

M. DE VALMIER

Bravo, mon enfant, ma chère Noémi; bravo et merci. (Il l'embrasse.) Moi qui suis passionné pour la musique, cela me promet de bonnes et charmantes soirées. Quels progrès Irène t'a fait faire!

MADAME DE VALMIER.

A mon tour de faire ma surprise. André, vous me reprochiez avec raison de négliger ma voix; depuis quelque temps je prends (riant) en cachette des leçons de Braga, et je suis à même de vous chanter votre morceau favori du Barbier de Séville.

Et, accompagnée par Noémi, Mme de Valmier chanta, avec un vrai talent, l'air tant aimé par M. de Valmier.

Quand elle eut fini, M. de Valmier lui serra les mains en silence, mais ses yeux remerciaient plus éloquemment que des paroles n'auraient pu le faire.

NOÉMI.

Ah! voilà le thé, ne vous dérangez pas, maman, je vais le servir moi-même, comme a fait l'autre jour ma bonne Irène.

M. DE VALMIER, frappé.

Eh! mais, parliez-vous tout à l'heure de la famille de Morville, Juliette, lorsque vous disiez que votre changement, béni et mille fois béni par moi, était dû à leurs bons conseils?

NOÉMI, avec feu.

Oui, papa! vous ne pouvez savoir combien ils sont excellents, eux et leurs amis de Kermadio et de Marsy.

Et, accompagnée par Noémi... (Page 306.)

MADAME DE VALMIER.

Laissez-moi vous raconter l'histoire de notre changement, mon bon André: elle vous intéressera et vous fera aimer les coeurs à qui nous sommes redevables de nos idées sérieuses.

Juliette fit alors part à son mari de la résolution de Noémi de prendre des leçons de piano d'Irène; elle lui parla des conversations qu'elle avait eues avec Mme de Morville, avec Mmes de Kermadio et de Marsy; de l'affaire des bijoux chez Mme Blesseau; de la charmante conduite de Noémi; enfin de leur résolution, à elle et à sa fille, de vivre comme leurs amis, en famille et pour la famille.

M. de Valmier avait écouté sa femme avec un intérêt profond; il était vivement ému. Lorsque sa femme eut fini, il se leva et s'écria avec élan:

«Moi aussi, j'aurai une surprise à vous faire, mes chères amies, et elle sera digne de vos coeurs, je le jure.

MADAME DE VALMIER.

Nous sommes richement récompensées par la joie de vous rendre heureux, André. Nous ne voulons rien de plus!

NOÉMI.

Certainement non. Ah! maman, savez-vous qu'Élisabeth est enchantée: sa famille vient de s'augmenter d'une charmante petite soeur: on va l'appeler Henriette! Quel joli nom et qu'ils sont heureux! ils sont trois déjà, et moi, je suis toute seule! J'aimerais tant avoir des petits frères et des petites soeurs à aimer, à caresser....

M. DE VALMIER.

Le bon Dieu t'en enverra peut-être.

MADAME DE VALMIER.

Je l'espère aussi; c'est si charmant, une nombreuse famille!

M. DE VALMIER.

C'est vrai, on n'a jamais trop d'enfants à aimer.»

Un domestique entra en ce moment:

«Monsieur, dit-il, il y a un vieux bonhomme qui demande instamment à remettre à monsieur en personne deux paquets.

M. DE VALMIER.

Est-ce encore une surprise, ma bonne Juliette?

MADAME DE VALMIER.

Pas de moi, mon ami, mais de Noémi peut-être.

NOÉMI, étonnée.

Non, maman, je ne sais ce que cela veut dire.

M. DE VALMIER.

Bah! faites entrer cet homme, Baptiste, nous allons avoir par lui la clef de ce mystère.

LE DOMESTIQUE.

Tout de suite, monsieur.»

La porte s'ouvrit et l'on vit entrer... le père Michel, haletant, essoufflé, pliant sous le poids d'un lourd paquet, mais toujours majestueux dans ses gestes, et plus bavard que jamais.

NOÉMI, intriguée.

C'est vous, père Michel? que nous apportez-vous là?

MADAME DE VALMIER.

Déposez cela bien vite, mon ami; pauvre homme, comme il est chargé!

LE PÈRE MICHEL.

Mlle Irène et M. Julien ne voulaient pas me laisser porter cela, mais je suis têtu, moi, tel que vous me voyez, surtout quand il s'agit de faire plaisir à de charmants enfants comme vos amis, mademoiselle Noémi. Or, comme il n'y avait plus de commissionnaires disponibles et que je voyais deux gentilles figures désolées de ne pas envoyer leurs surprises à monsieur et à mademoiselle, j'ai pris les paquets, et me voici, moi et mes cinquante-sept ans, plus mes deux paquets.

NOÉMI, surprise.

Irène m'envoie cela?

LE PÈRE MICHEL.

Rectifions les faits, mademoiselle, rectifions-les! Ce paquet vous est destiné. Celui-là est envoyé à monsieur votre père...; seulement (il hésite) je prierai monsieur de vouloir bien....

M. DE VALMIER.

Quoi, mon ami, que voulez-vous?

LE PÈRE MICHEL.

C'est que... j'aimerais bien avoir... un petit reçu! (étonnement général) mais oui, un petit reçu, comme quoi je vous ai fidèlement remis ces deux paquets intacts. Voyez-vous, monsieur, il y a des gens si canailles au jour d'aujourd'hui, que je suis toujours content quand je peux donner un témoignage écrit de ma délicatesse; alors, monsieur comprend..., portant des choses précieuses, sans doute....

M. DE VALMIER, riant.

Oui, mon ami, c'est très-bien: tenez (il écrit un reçu), voilà; pouvons-nous prendre les paquets, maintenant?

LE PÈRE MICHEL.

Ah! grand Dieu, monsieur peut-il me faire une pareille question? J'espère n'avoir pas offensé monsieur par cette demande. Monsieur doit bien penser qu'un pauvre noble aime à s'entourer de témoignages honorables, qu'il....

NOÉMI.

Ah! ma bonne Irène! Quelle charmante chose elle m'envoie! Regardez, maman, le délicieux mouchoir!

MADAME DE VALMIER.

La jolie broderie! Tiens, Noémi, vois, mon enfant, quelle pensée délicate l'a inspirée. Ton chiffre est brodé dans un anneau; à gauche et à droite, un semis de petits boutons! Charmante enfant... quelle amie excellente tu as là, Noémi!

NOÉMI.

Voici son petit billet, chère maman. (Elle lit.)

«Ma bonne Noémi,

«La fête de ceux que nous aimons étant aussi une fête pour nous, je me permets de t'envoyer un souvenir: dis-toi bien que chaque point a été accompagné d'une prière pour toi, d'un élan du coeur pour celle qui m'a prouvé d'une façon si charmante son dévouement et son affection.

«Ton ami reconnaissante,

«Irène.»

M. DE VALMIER.

Noémi, aide-moi donc à défaire mon paquet; je ne puis en venir à bout, et je prévois une surprise aussi charmante que la tienne.

Noémi se hâta de venir au secours de son père et l'on vit apparaître une magnifique aquarelle, richement encadrée. Elle représentait le château de M. de Valmier; l'on voyait écrit au bas: Souvenir de la Saint-André, offert par une famille reconnaissante.

MADAME DE VALMIER.

André, mon ami, voilà une belle et touchante preuve de gratitude; j'en suis aussi heureuse que fière pour mes amis.

NOÉMI.

Ah! le sournois de Julien. C'est donc pour cela qu'il m'avait demandé le petit croquis de Valmier!

M. DE VALMIER.

Je le punirai de sa cachotterie, ce cher enfant. Le beau, le touchant souvenir! il aura la place d'honneur dans mon cabinet de travail!

LE PÈRE MICHEL.

Madame, monsieur et mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous saluer; je vous demande pardon d'être resté pour être témoin de votre joie, mais je tenais à la raconter à Mlle Irène et à M. Julien; ils ont tant travaillé à leur surprise, ces pauvres chers petits! ils se levaient tous ces jours-ci à cinq heures du matin, prenant sur leur sommeil afin que leurs leçons et leurs études, qui sont leur gagne-pain, n'en souffrissent pas.

NOÉMI, émue.

L'entendez-vous, maman?

MADAME DE VALMIER.

Oui, ma fille, ils t'aiment comme tu les aimes! conserve bien ces affections, mon enfant; ce sont les seuls vrais bonheurs de la vie, après l'amour de Dieu!

M. DE VALMIER.

Tu as raison, Juliette, mille fois raison, mon amie. Tenez, père Michel, permettez-moi de vous offrir ceci comme récompense de toute votre peine. (Il veut lui donner un louis.)

LE PÈRE MICHEL, refusant.

Ne gâtez pas ma satisfaction, monsieur! je suis largement payé par le service rendu à Mlle Irène et à M. Julien, et par la vue de votre joie.

M. DE VALMIER.

Je n'insiste pas; laissez-moi alors vous serrer la main, afin de vous remercier de votre obligeance.

Le bon vieux concierge, après cette cordiale poignée de main, s'essuya les yeux et disparut sans dire un mot, signe infaillible chez lui d'une profonde émotion.

Restée seule, la famille s'aperçut avec étonnement qu'il était onze heures passées.

M. DE VALMIER.

Le temps passe si vite en famille! Ah! la bonne, la belle soirée! merci à vous, chères amies, qui l'avez rendue si attrayante.

On se sépara sur ces bonnes paroles.