CHAPITRE XXIII.
LA FÊTE DE MADAME DE MORVILLE.
Élisabeth et Armand arrivèrent très-exactement pour l'heure du dîner, le jour de la fête de Mme de Morville. Irène et Julien les reçurent avec amitié et les emmenèrent dans leur petite chambre pour leur faire voir leurs surprises.
Le père Michel, toujours serviable et empressé, avait déclaré qu'il servirait le dîner, et l'on se mit à table; Mme de Morville seule ignorait pourquoi une certaine expression de joie et de mystère était répandue sur tous les visages.
Au dessert, les enfants se levèrent tout à coup.
MADAME DE MORVILLE.
Nous n'avons pas fini, mes enfants; il y a encore une tarte à la crème en l'honneur de vos amis.
M. DE MORVILLE.
Laisse-les faire, Suzanne. (Il se lève.)
MADAME DE MORVILLE.
Mais où vas-tu donc, Adolphe? tout est sur la table.
M. DE MORVILLE, riant.
Non, pas tout. (Il disparaît comme les enfants.)
MADAME DE MORVILLE, étonnée.
Il ne manque rien...; mon bon Armand, chère Élisabeth, vous aussi, vous vous sauvez?
ARMAND, s'enfuyant.
Pour un instant, chère madame. (Il sort sur le palier.)
ÉLISABETH, de même.
Une petite minute seulement et nous revenons.
Mme de Morville se retourna du côté du père Michel pour lui demander quelque chose; lui aussi s'était éclipsé!... La jeune femme restait toute seule, très-surprise de ces disparitions successives, lorsque toutes les portes s'ouvrirent à la fois et l'on vit les déserteurs reparaître.
M. de Morville portait une jolie pendule de marbre blanc, Irène et Julien un charmant bénitier et une belle statue de la sainte Vierge; sur le palier était Armand, tenant une jolie étagère de palissandre. Élisabeth traînait un beau prie-Dieu en palissandre et tapisserie, et le père Michel fermait la marche avec un énorme bouquet.
MADAME DE MORVILLE, stupéfaite.
Pour qui toutes ces magnifiques choses, bon Dieu?
Le père Michel fermait la marche. (Page 290.)
A peine avait-elle achevé ces mots qu'elle se vit entourée, embrassée, félicitée.
IRÈNE.
Votre fête, chère, chère maman.
JULIEN.
Que nous vous souhaitons de tout notre coeur.
M. DE MORVILLE.
Pouvions-nous l'oublier, Suzanne!
ARMAND.
Voilà pour poser la statue de la sainte Vierge.
ÉLISABETH.
Voilà pour s'agenouiller devant.
MICHEL.
Et voilà un bouquet pour orner l'autel. Hélas! que ne puis-je dire aussi: et l'hôtel!
Ce mélancolique calembour du bon vieux concierge fit éclater de rire tout le monde. Ce fut au tour de M. de Morville et de ses enfants d'offrir leurs présents, et ce furent de nouvelles exclamations, de nouvelles tendresses, de nouvelles embrassades. On remerciait, on serrait la main des petits de Kermadio et du père Michel, dont les aimables attentions avaient vivement touché la famille de Morville.
M. DE MORVILLE.
Petits sournois, vous ne m'aviez pas dit ce que vous méditiez!
IRÈNE.
Et Élisabeth, elle s'est bien gardée de me parler du joli prie-Dieu.
JULIEN.
Armand ne m'avait rien dit non plus de la belle étagère.
ÉLISABETH, riant.
C'est bien étonnant, car sa discrétion a manqué l'étouffer: pour se consoler de ne rien dire, il s'est promené hier pendant une heure dans le jardin, en chantonnant: «Je suis discret, je n'ai dit à personne que je donnais l'étagère à Mme de Morville, personne ne l'a su, ne le sait, et ne le saura: personne, personne!»
(Tout le monde rit.)
ARMAND, consterné.
Tu m'as entendu?
ÉLISABETH.
Moi et toute la maison. On riait joliment, va; tu n'as donc pas compris pourquoi mon oncle Gaston avait un fou rire, quand il t'a donné de beaux roseaux pour planter dans ton jardinet?
ARMAND, frappé.
Ah! mon Dieu, c'est en souvenir du roi Midas?
ÉLISABETH, riant.
Justement.
Armand, après avoir fait une figure tragi-comique, s'écria tout à coup: «Je suis vengé... je confondrai mon oncle par mon admirable discrétion.
ÉLISABETH.
Comment ça?
ARMAND, avec majesté.
J'ai un secret depuis cinq jours, et je ne l'ai dit à personne, pas même à toi!
ÉLISABETH, intriguée.
Depuis le jour où Noémi est venue en mon absence et où tu l'as reçue à ma place?
ARMAND, triomphant.
Justement.
M. DE MORVILLE.
A propos de secret, Suzanne, tu vas apprendre le sacrifice que se sont imposé nos excellents enfants pour toi.
MADAME DE MORVILLE, inquiète.
Oh! mon Dieu, lequel?
IRÈNE ET JULIEN, suppliant.
Papa, ne dites pas....
M. DE MORVILLE.
Laissez, mes bien-aimés, laissez à votre mère la joie de vous apprécier pleinement: Suzanne, ils ont profité de ta permission; ils ont vendu leurs bijoux de première communion pour t'offrir ces cadeaux de fête.
MADAME DE MORVILLE, très-émue.
Oh! mes pauvres chers enfants! quel sacrifice! Combien je regrette votre dévouement! (Elle les embrasse.)
IRÈNE.
Chère maman, ce n'étaient que des bijoux, et votre joie est le vrai trésor de notre coeur.
JULIEN.
Nous en ferions bien d'autres pour vous faire plaisir, ne fût-ce qu'un instant!
MADAME DE MORVILLE.
Pauvres petits! Non, je ne puis être consolée de vos privations; vous y teniez tant, surtout depuis notre ruine, à ces précieux souvenirs!
M. DE MORVILLE.
Ils n'en ont eu que plus de mérite à te les sacrifier. Va, Suzanne, je suis fier de leur dévouement.
ARMAND, avec explosion.
Là! le moment indiqué par Noémi est arrivé; quel bonheur, Seigneur, quelle joie! (Il gambade.)
ÉLISABETH.
Armand, es-tu fou?
ARMAND.
De joie, petite soeur; oui, complètement. Tiens, je te laisse le plaisir de lire toi-même cette lettre à nos amis. (Il lui donne une lettre.)
ÉLISABETH.
Voyons. (Elle lit haut.)
«Chère Irène et cher Julien,
«C'était aussi ma fête aujourd'hui. Maman m'a demandé l'autre jour ce qui me ferait plaisir: «Les bijoux de mes amis, ai-je répondu;» et je lui ai raconté notre visite chez Mme Blesseau. Maman a pleuré en m'écoutant, nous sommes vite montées en voiture, nous avons pris vos bijoux chez la bonne Mme Blesseau, qui était déjà prévenue: elle était aussi contente que nous, car elle devinait à qui ils étaient destinés...; les voici.... Vous me permettez de vous les offrir, n'est-ce pas, mes bons amis? J'ai tant de plaisir à le faire! Ce sera la fête de papa bientôt, et je m'y préparerai avec votre secours, mes chers amis: ce service sera bien supérieur au plaisir que je vous fais en ce moment: j'ai le seul mérite de vous offrir ces bijoux comme je vous aime: de tout mon coeur.
«Votre amie dévouée,
«Noémi de Valmier.»
Les petits de Morville s'étaient jetés dans les bras de leurs parents, aussi émus qu'eux de cette lettre touchante.
ARMAND, sautant de joie.
Et voici les bijoux.... (il tire les écrins de sa poche), le secret de Mlle Noémi; il me semble l'avoir bien gardé. Ah! ah! Élisabeth, qu'est-ce qu'il dira des roseaux, mon oncle Gaston?
ÉLISABETH.
Ce ne seront plus les roseaux du roi Midas, Armand, ce seront les roseaux d'Armand le discret!
(Armand se rengorge.)
JULIEN, avec émotion.
Dès demain, je me mets au travail, et je prépare à cette charmante Noémi une surprise comme elle le mérite.
IRÈNE, de même.
Et moi aussi; j'ai certain ouvrage que je vais me dépêcher de finir.
LE PÈRE MICHEL, desservant.
Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant depuis la grande révolution.
ARMAND, gaiement.
Quel âge aviez-vous en 93, père Michel?
LE PÈRE MICHEL.
Aucun, monsieur Armand (on rit), car je ne naquis qu'en 98.
ARMAND.
Alors vous avez cinquante-sept ans, puisque nous sommes en 1855.
LE PÈRE MICHEL.
Et je les porte bien, n'est-ce pas? Ah! c'est que j'ai eu tant de malheurs! forcé par la nécessité, j'ai dû être intendant. J'ai été dix ans chez un bien bon maître, M. le duc de Narvonne; depuis sa mort, je n'ai pas eu le courage d'en servir un autre et j'ai pris cette loge comme retraite, mais maintenant, si j'avais une bonne place en vue, j'aimerais bien à la prendre.
M. DE MORVILLE.
Si je puis vous recommander, père Michel, je le ferai, soyez-en sûr.
LE PÈRE MICHEL.
Merci, monsieur. Je montrerai avec orgueil mes certificats; ils ne peuvent que me faire honneur.
La soirée s'avançait. Anna était venue chercher Élisabeth et Armand; après des bonsoirs affectueux on se sépara gaiement.