CHAPITRE XXII.

LES SACRIFICES D'IRÈNE ET DE JULIEN.

En revenant de la séance des Tuileries, Noémi, enthousiasmée, raconta à sa mère tout ce qui s'était passé; celle-ci en fut vivement émue; c'était une personne excellente au fond; une grande fortune, le manque de bons conseils et d'amie sérieuse l'avaient entraînée dans une vie mondaine et dissipée: mais son coeur était resté bon et elle consentit avec joie à la demande de Noémi, qui désirait prendre des leçons de piano chez Irène.

La mère et la fille allèrent donc chez Mme de Morville, qui les reçut avec une politesse, une dignité parfaites. Mme de Valmier fut frappée de voir cette pauvreté noblement supportée. Elle causa longuement avec Mme de Morville et admira sa patience, sa piété, sa résignation si vraie et si touchante: elle ne pouvait revenir de son étonnement en entendant cette jeune femme, jadis frivole et étourdie, parler d'une façon élevée et simple à la fois. Mme de Morville s'en aperçut et sourit.

«Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas, madame? dit-elle.

--C'est vrai, dit franchement Mme de Valmier, et je ne puis que vous en féliciter.

MADAME DE MORVILLE.

Ah! c'est un heureux malheur que le nôtre, madame; je le reconnais chaque jour davantage.»

Pendant que leurs mères parlaient ainsi, les petites filles et Julien causaient avec non moins de franchise et d'abandon. Noémi se sentait de plus en plus attirée vers Irène et Julien, et désirait extrêmement devenir l'amie d'Élisabeth. Ce fut donc avec joie qu'elle prit jour pour ses leçons de piano, puis elle se retira avec sa mère.

Restés seuls, Mme de Morville et ses enfants se félicitèrent de ce surcroît de leçons. Ils causaient encore de la visite si aimable de Mme de Valmier et de sa fille, lorsque M. de Morville entra: il était rayonnant.

JULIEN.

Dieu! papa, quelle figure heureuse!

IRÈNE.

Eh bien, papa, les aquarelles de Julien sont-elles vendues?

M. DE MORVILLE.

Oui, chère petite, très-bien vendues, très-généreusement achetées.

MADAME DE MORVILLE.

Quel bonheur! Combien, mon ami?

M. DE MORVILLE.

Devine! devinez, enfants.

JULIEN.

Il y en a dix. A vingt francs pièce, ce serait magnifique.

M. DE MORVILLE.

Tu n'y es pas.

IRÈNE.

Quarante francs chacune, alors, papa?

M. DE MORVILLE.

Va toujours.

MADAME DE MORVILLE, étonnée.

Cinquante francs pièce, mon ami?

M. DE MORVILLE.

Cent francs, chère Suzanne.

La mère et les enfants s'exclamèrent; Julien était rouge de joie.

«Papa, dit-il, en hésitant, je ne sais si nous pouvons accepter tant d'argent; ces aquarelles ne valent pas cela.

M. DE MORVILLE.

Je comprends et j'admire ton scrupule, cher enfant: je l'ai eu pour toi et avant toi, crois-le bien, car j'ai d'abord nettement refusé à M. de Valmier de faire cette vente à des conditions pareilles.

«Vous trouvez que ce n'est pas assez? a-t-il dit, en fronçant le sourcil.

--Je trouve que c'est trop, au contraire, monsieur, ai-je répondu. La délicatesse de mon fils et la mienne refusent un prix aussi élevé!»

Il a souri et sa figure s'est éclairée.

«Je prie pourtant M. Julien et son excellent père de me faire l'honneur d'accepter ce prix-là, a-t-il dit. Le travail d'un fils secourant sa famille est inestimable à mes yeux. Si je voulais le payer ce qu'il vaut, ma fortune entière ne suffirait pas!... Je vous prie, je vous supplie d'y consentir.»

«Il m'avait tendu la main, je la serrai en silence, je pris le billet qu'il m'offrait et... tiens, Julien, le voici.... Ne pleure pas, mon enfant, embrasse-moi; je suis fier de toi, de cet argent gagné par ton talent, par tes veilles assidues. Sois béni, mon fils, des joies que tu me donnes.»

Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse: Mme de Morville et Irène aussi émues qu'eux, se joignirent à ces témoignages d'affection.

Bientôt après, Élisabeth et Armand arrivèrent. Ils furent enchantés de la bonne nouvelle que leur donnèrent leurs amis. Après les leçons, tous les quatre se dirigèrent, comme d'habitude, vers les Tuileries.

Grâce à l'aventure de la veille, qui avait amusé tous les enfants, ils furent reçus à merveille par les élégants: la glace était rompue, et à partir de ce jour, les enfants raisonnables furent, quoique aussi simplement mis que par le passé, traités avec politesse, souvent avec amitié par le Beau monde, revenu à de meilleurs sentiments.

Tous jouaient ensemble, et les exagérations de langage, de toilette s'effaçaient peu à peu chaque jour, grâce aux conseils d'Élisabeth, à l'esprit gai et malin du bon gros Armand.

Les petits de Kermadio, à leur insu, faisaient subir aux autres l'influence de leurs charmantes qualités: la bonté d'Élisabeth attirait; la gaieté, l'entrain d'Armand amusaient, et ils étaient devenus l'âme des Tuileries.

Noémi, surtout, était frappée de voir ces excellentes natures faire le bien sans relâche et donner l'exemple de toutes les qualités: le petit cercle d'Irène était aussi pour elle un centre d'attraction; les leçons de piano étaient pour la petite fille de vraies joies. Elle y retrouvait souvent Élisabeth, dont la conversation était toujours aussi intéressante que profitable.

Un jour, Noémi achevait de prendre sa leçon, lorsque Irène reçut un billet d'Élisabeth qui parut la contrarier.

«Qu'y a-t-il, Irène? demanda Julien en interrompant son dessin.

--Élisabeth envoie Anna pour nous mener promener, dit Irène en soupirant; mais il faut qu'elle et Armand accompagnent Mme de Kermadio pour une course pressée.

JULIEN.

Ah! que c'est dommage! ils nous auraient aidés chez....

IRÈNE.

Chut! nous tâcherons de nous tirer d'affaire tout seuls.

NOÉMI.

Puis-je vous être utile, Irène? je serais charmée de vous rendre service, vous savez!

IRÈNE, hésitant.

Je craindrais d'abuser, ma bonne Noémi....

NOÉMI.

Pas du tout, je vous assure!

JULIEN, à voix basse.

Ne parlons pas de cela maintenant.

NOÉMI, surprise.

C'est donc un se....

IRÈNE, précipitamment.

Chère maman, la leçon est finie, nous allons aux Tuileries: Élisabeth nous a envoyé la bonne Anna; voulez-vous nous permettre de partir?

MADAME DE MORVILLE.

Certainement, mes enfants. Remerciez Anna de ma part et soyez gentils avec elle.»

Noémi, Irène et Julien dirent adieu à Mme de Morville: puis les trois amis, suivis d'Anna et de la bonne de Noémi, sortirent pour se rendre aux Tuileries.

A peine hors de la maison, Irène s'écria.... «A présent, chez Mme Blesseau, rue du Bac; n'est-ce pas, Julien?

JULIEN.

Oui, voilà notre secret, mademoiselle Noémi.»

Et il expliqua à Noémi, surprise et touchée, que le surlendemain étant la fête de leur mère, ils allaient chez Mme Blesseau, bijoutière, pour vendre deux joyaux, restes de leur splendeur passée. Leur mère leur ayant permis d'en disposer comme bon leur semblerait pour leurs petites dépenses, ils les portaient à Mme Blesseau, voulant offrir des souvenirs à Mme de Morville, puis à Élisabeth et Armand, les bons anges de la famille, invités à dîner pour ce jour-là.

Tout en parlant ainsi, les enfants étaient arrivés chez Mme Blesseau.

IRÈNE, entrant.

Bonjour, madame; voudriez-vous nous faire le plaisir d'estimer les bijoux dont nous vous avons parlé l'autre jour. Maman vous a dit qu'elle nous avait donné la permission de les vendre.

MADAME BLESSEAU.

Parfaitement, mademoiselle. Voyons-les.

IRÈNE.

Voilà ma bague.

JULIEN.

Voici mes boutons de chemise.

MADAME BLESSEAU.

Ils sont très-jolis. Ils seront faciles à placer.

IRÈNE.

Mais c'est que nous voudrions l'argent tout de suite.

MADAME BLESSEAU.

Je vais vous les estimer immédiatement, mademoiselle. (Elle pèse chaque bijou.)

IRÈNE.

Dieu! que je voudrais que ma bague pesât 10 francs.

MADAME BLESSEAU.

Elle ne pèse pas cela, mademoiselle.

IRÈNE, avec chagrin.

Ah! mon Dieu, quel malheur!

MADAME BLESSEAU, souriant.

Rassurez-vous, mademoiselle; je veux dire qu'elle vaut davantage.

IRÈNE.

Quel bonheur! combien s'il vous plaît?

MADAME BLESSEAU.

Quinze francs cinquante centimes, mademoiselle.

IRÈNE.

C'est énorme; merci, madame Blesseau.

MADAME BLESSEAU.

Vous oubliez la rubis, mademoiselle; il est joli et très-bien taillé. Je vous en donnerai certainement.... (elle l'examine) trente....

IRÈNE.

Mais quel bonheur!

MADAME BLESSEAU, riant.

Oh! que vous faites une mauvaise vendeuse, mademoiselle, vous ne me laissez seulement pas achever! trente-cinq francs, voilà la valeur bien exacte de votre pierre.

IRÈNE.

Que je suis contente! à toi, Julien.

MADAME BLESSEAU.

Pour vos boutons de chemise, monsieur Julien, il y a un jeune homme qui m'a prié de lui avoir cela d'occasion: il m'a fixé un pris de quarante à quarante-cinq francs. Les vôtres valent dix-neuf francs d'or et... vingt-deux à vingt-trois francs de turquoises; cela fait quarante-deux francs. C'est leur valeur, qui, du reste, est le prix que ce jeune homme désire y mettre; si vous voulez, ils sont vendus.

JULIEN.

Je crois bien; je n'espérais pas tant que cela!... je vous remercie mille fois, madame Blesseau.

NOÉMI.

Par exemple, madame, vous n'êtes pas comme notre joaillier: j'ai eu quelquefois la fantaisie de changer des bijoux, il m'en donnait quatre fois moins qu'ils ne valaient. Tenez, voici un petit bracelet gourmette dont il m'a offert seulement vingt-cinq francs; vous pensez bien que je l'ai gardé.

MADAME BLESSEAU.

C'est qu'il a voulu trop gagner, mademoiselle.

NOÉMI.

Combien l'estimez-vous, alors?

MADAME BLESSEAU, le pesant.

Trente-neuf francs, mademoiselle.

NOÉMI.

Dieu! quelle différence! pourquoi ne voulez-vous pas gagner autant que lui? ça vous serait si facile, pourtant!

MADAME BLESSEAU.

Parce que, mademoiselle, j'ai pris pour règle la maxime: «Faites-vous acheteur en vendant, vendeur en achetant.»

NOÉMI.

Je me souviendrai de vous, madame, car je n'ai pas souvent vu faire le commerce aussi honnêtement.

Vous oubliez le rubis. (Page 281.)

MADAME BLESSEAU, avec simplicité.

Je ne fais que mon devoir, mademoiselle. Mademoiselle Irène, Monsieur Julien, voici votre argent.

Les petits de Morville dirent adieu à l'honnête femme qui avait si justement excité l'admiration de Noémi par sa sévère probité, et les enfants sortirent du magasin. A peine dans la rue, Noémi, qui semblait préoccupée, dit qu'elle avait oublié son ombrelle chez Mme Blesseau; elle ne voulut pas permettre à ses amies de rentrer pour la prendre et y courut seule. Elle fut quelques minutes absente et revint toute essoufflée au moment où Irène et Julien s'étonnaient de sa longue absence. Noémi prétendit qu'elle avait dû longtemps chercher l'ombrelle et l'on se dirigea vers les Tuileries.

NOÉMI.

Qui est-ce qui vous avait donné vos bijoux, mes amis?

IRÈNE, tristement.

Ce sont des souvenirs de première communion. (Julien soupire.)

NOÉMI.

Vous deviez y tenir beaucoup, alors?

IRÈNE, avec effort.

Ne parlons pas de cela. Julien, nous allons pouvoir acheter pour maman un beau bénitier et une statue de la sainte Vierge.

JULIEN.

C'est cela; elle priera chaque jour devant une image qui lui rappellera notre affection.

IRÈNE.

C'est une très-bonne pensée, n'est-ce pas?

NOÉMI.

Est-ce que vous n'avez plus de boutons de chemise, monsieur Julien?

JULIEN, souriant avec effort.

En voilà d'excellents à vingt-cinq centimes, mademoiselle. Ce n'est pas la valeur qui me fait quelque chose, allez, c'est le souvenir.

IRÈNE, lui serrant la main.

Tiens, Julien, je vois Jacques qui te cherche; nous allons bien jouer, il faudrait confier notre argent à Anna pour ne pas le perdre. Nous achèterons nos jolis souvenirs en revenant, veux-tu?

JULIEN, souriant.

C'est cela.

Les enfants furent entourés par leurs compagnons de jeux: l'absence des petits de Kermadio fut remarquée de tout le monde. Puis l'on se mit à jouer. Noémi se montra tout particulièrement affectueuse pour les petits de Morville, et l'heure de se séparer étant arrivée, l'on se quitta en se donnant rendez-vous pour le lendemain. Tous les enfants recommandèrent à Irène et à Julien de dire aux petits de Kermadio de ne plus manquer leur promenade, parce qu'on les avait beaucoup regrettés.