In Memoriam.
Pour parler encore d’elles, il n’est pas trop tard. Le cyclone a enlevé les toits, la terre a remué pour écrouler les murs, l’incendie n’a même pas laissé les pierres des ruines. Quand même les maisons ont recommencé de s’élever devant les palmiers de la Savane, roucoulantes des rythmes zézayés. Et aujourd’hui que non seulement les toits, non seulement les murailles et leurs ruines ont été projetées par une trombe d’Apocalypse, aujourd’hui que la moitié des abeilles bruissantes ont été anéanties avec la plus belle des ruches, celles qui restent rebâtiront les demeures des mortes. Sans doute dans l’affolement du tourbillon, elles s’essaiment confusément ; il paraît que la panique les enlèvera toutes vers des villes, au Sud, envahies de lianes, haletantes sous un soleil blanc qui n’est plus le dispensateur bon des désirs, rafraîchi par l’averse des « lamentins ». Sans regarder derrière elles, elles bruissent dans la fuite, les abeilles éperdues et brûlées. Il semble que jamais plus ne raillera en s’attendrissant, entre les allées de Fort-de-France, la chanson de promesse et d’attente où s’ébat précisément la
« Mouche à miel qu’a piqué moi sur la lèvre… »
Et déjà on croit entendre se gargariser dans l’Ile à prendre l’Ile qui n’est même pas à vendre, les « Chan songs » des yankees d’Alabama.
Eh bien ! la désespérance aura tort, et le feu du ciel n’aura pas dévasté à jamais les Antilles, plus que l’incendie, plus que les cyclones ou les tremblements de terre. Ce qui sera, recommencera ce qui a été, pour que ceci fut la joie. Et, nombrant les gestes rencontrés de noblesse, de tendresse et de caresse, on aura peut-être fait un peu pour renouveler à la tendresse des « Doudous » la confiance de vivre.