Les Doudous.

Si les mots vivent, eux aussi, si de la souffrance ou de la puissance s’écartèle au long de leurs syllabes, le mot qui là-bas signifie amant, le mot de « Doudou » renferme dans la simplicité de sa redondance le cycle des baisers espérés autant que des baisers perdus, le bégaiement de l’unisson extasié dans des larmes et la lamentation des vains appels. Mais la douceur infinie est trop vite devenue l’afféterie, et l’afféterie s’est prolongée en puérilité ridicule.

« Doudou » c’est encore l’amant, l’ami, l’élu ;

« Doudou à moi, li qu’a pâti… »

Mais les Doudous, ce sont les blanchisseuses presque noires du Fort-de-France, ce sont les marchandes d’ananas qui n’ont pas désarmé bien au delà de la cinquantaine, ce sont des quasi négresses tout en croupe et en seins, qui marchent en tendant le ventre. On les connaît tôt. Elles envahissent la frégate-école. Leur rôle est d’apporter l’agréable en même temps que l’utile, fournisseuses de leurs marchandises et de leur chair. La tradition d’année en année se perpétue. Et la tradition ne leur déplaît point. Car, pour le plus grand nombre, hors les exceptions de toute jeunesse, et d’avance éliminées les vieilles véritables, l’âge est indiscernable. Les aspirants, vierges la plupart, choisissent à l’aveuglette les Doudous maternelles, celles qui ont vu paraître déjà vingt fois les vergues de la frégate depuis leur puberté, se réjouissant des jeunes corps qu’elles combleront pendant la sieste. Le soir ne les en trouve pas plus lassées, près des bosquets, sur la Savane, lorsqu’elles s’attardent, au hasard des rencontres, sur les bancs.

Cependant les Doudous qui promènent ainsi leur madras, à l’abri de la lune, se différencient, heureusement pour les autres, des tendres blanchisseuses dont le repos du soir s’écoule avec l’amant sérieux, au seuil de la case. Les femmes de la Savane rappellent un peu trop les pierreuses, si l’on enlève au terme infâme son âpreté de misère et son frisson de crime. Et alors il reste les mêmes caresses sans unisson, payées aussi peu et prises aussi peu confortablement… Plus loin, au milieu de la place, blanchit la statue de l’Impératrice parmi les palmiers superbes, « orgueil de la nature à côté de l’orgueil de la femme », et dont la tête sert à faire « une bonne salade », comme expliquent tranquillement les livres-guides.

Errantes ou sédentaires, péripatéticiennes du square mal famé que demeure la Savane à certains moments ou bien travailleuses défatiguées par les jeux de la volupté, Florises Bonheur des tropiques, toutes les Doudous effarent, à la prime approche, le désir qui veut choisir. Car à parler franc, on attendait des chairs, sinon blanches, du moins agrémentées par le pigment sous lequel vaudraient mieux les lignes, et l’on trouve, sous sa caresse, des peaux noires. Oui, c’est méchant, c’est inexact que de dire « noires » ; nous nous mettrons d’accord, voulez-vous ? en les définissant « chocolat éclairci ». Malgré tout, malgré les différences essentielles dans le visage, la tentation est forte de qualifier dédaigneusement de négresses les amoureuses Doudous. Dépit d’un jour, de la première rencontre, car, avant deux nuits remplies, les récits mêmes des Doudous auront éclairé le passant sur l’abîme approfondi entre elles et les femmes noires.

Les filles de Béhanzin ont intéressé longtemps les potinières de la Savane. Elles suivirent jadis l’exil de leur royal père, séparées par quelques égards du harem, transportées avec lui jusqu’à la Martinique. Et leurs sens ne s’atrophièrent point dans la béatitude de la défaite. Or Béhanzin autant que le seul monarque, se trouvait le seul mâle de la horde. Il fit courtoisement comprendre les naturelles nécessités de ses filles ; le Seigneur Qui de droit ne s’opposa point à ce qu’une grande latitude d’approche fut concédée aux hommes de bonne volonté, quand les demoiselles s’ébattaient autour du fort.

Or les Doudous assurent qu’aucun ne s’avança. Le mépris de la chair nègre l’emporta sur la vanité d’avoir forniqué avec une princesse. A Madagascar jadis, et pour une fille beaucoup moins belle, un officier général pensa différemment. Bref, après des semaines d’attente, les filles de Béhanzin se découragèrent. Elles durent organiser quelques divertissements dans l’intimité de la famille, et enfin, depuis l’introduction jusqu’à la fin, recommencèrent l’épisode des filles de Loth.

D’ailleurs, après gorges chaudes sur cette vaine recherche d’un mâle, la Martinique ne songeait point à s’effaroucher ni à s’étonner des autres ébats entre les jeunes princesses. Et cette fois, dans le terme de la Martinique, il faut comprendre davantage que la catégorie des Doudous pour navires et passagers. Le saphisme naquit sans doute en d’autres îles que Lesbos. On peut ici l’observer, quelque paradoxe ce semble, avec la gravité d’un étymologiste en voyage de documentation.

Loin de considérer le fait comme un mal déplorable ! Les mères les plus franches, de causerie loyale et avertie par toute cette terre chaude, décrètent tranquillement la chose d’utilité publique. A sa pratique ne se mêle pas la grivoiserie vicieuse, plus que la honte ne se confondait avec la nudité de l’Anadyomène.

Même l’élégante explication d’art tomberait à faux, essayant d’apporter l’excuse qui proclame : « Tout ce que vous faites, vous, femmes, est délicieux. » La vérité est que la puberté des filles créoles se déchaîne plus irrésistible encore que celle de leurs sœurs continentales.

Alors, avec une belle audace, les mamans sans hypocrisie favorisent une solution qui préserve la race des vices solitaires, et surtout qui diffère la victoire sans garanties du mâle, le plus longtemps possible. Ainsi se créent des couples de « Z’Amies », comme ailleurs, comme partout, mais sur ce sol, encore un coup, sinon affichés, du moins aussi largement tolérés, dirigés que des fredaines de jeunes hommes, sans que des unes comme des autres il convienne de causer au salon.

Les résultats cherchés sont-ils acquis ? Ce serait fatuité et imprudence d’en discuter. Sans sourire on peut presque affirmer que l’effort est louable, et que toutes assument avec conviction la tâche de démentir le prêtre maladroit dont un sermon, assez récent, débuta par cet exorde. « Mes sœurs, nous célébrons aujourd’hui l’office de sainte Rose de Lima, vierge quoique créole ».

Le culte de la chasteté est célébré dans ces Antilles suivant les mêmes rites que le catholicisme ordonnance partout, indifférent aux latitudes. La terre est chaude, mais les chairs s’efforcent de ne s’harmoniser point avec elle. Les créoles ne sont ni blanches ni noires. Leurs désirs ne sont pas tout à fait primitifs, ni tout à fait civilisés. On est loin des îles voluptueuses du Pacifique, loin de l’abandon au spasme et à la lumière. Ainsi que par dessus le septentrion froid et cérébral, la Vierge aux lèvres scellées se dresse pour commander la voie à des théories d’adolescentes. Et celles-ci, soumises, se souviennent que la Maria divinement authentique, fut noire.

Par les allées, elles vont, côtoyant la Savane, enfants de Marie, dont le symbole de blancheur raille étrangement la chair chocolat. Deux par deux elles balancent leurs pas entre l’Eglise et la maison de sainteté, deux par deux, comme défilent les pensionnaires dans les villes de France. Impuissance des disciplines ! Voici que l’expérience des mamans avisées se confirme sur le troupeau des adolescentes enrégimentées ; voici que les chastes couples ne sont plus que des accouplements…