Des Blanches.

On secoue l’impression mauvaise, trop souvent heurtée. Les Doudous, les z’amies, blanchisseuses rebondies et adolescentes mûries, est-ce là le résumé de la volupté languide qu’on imaginerait ? Où donc trouver la chair mate de créole blanche, lassée des gestes de la vie banale, mais lassée parce que ses gestes, elle les a multipliés et splendidement dépensés dans la besogne d’amour ?

Des guides, éphèbes rabatteurs, vous proposent un chemin vers ces délices. Et aussitôt la défiance naît, plutôt que la joie d’une réussite, accrue par le mystère. Pourquoi en effet ces créoles rêvées restent-elles inapprochables ? Comment, si des gynécées imprévus les renferment, confient-elles à des négrillons le soin de leurs caprices ? En définitive elles sont Françaises, elles sont femmes libres de la civilisation…

Alors le débat s’engage entre la méfiance largement interrogative du passant et l’impudence de l’adolescent, le premier signifiant par gestes comiques et par répétition des mêmes mots sa ferme volonté de ne point retomber à l’aventure trop connue d’une mulâtresse, l’autre affirmant par sa pantomime et répétant « la femme blanche, tout blanche, ça o très bon femme pour France ». Enfin l’on va.

La déconvenue, chaque fois renouvelée, aurait tort de se retourner furieusement contre le guide. Il n’a pas menti, le plus souvent, c’est bien chez une blanche qu’il a conduit le promeneur. Quelle blanche ! Epave d’une troupe théâtrale qui jadis remplit une saison à la ville, un jadis très lointain, quand Mademoiselle déjà jouait les duègnes. Ou bien nourrice demeurée par débauche ou mollesse, dans l’île où elle accompagna une femme d’officier maintenant archi-galonné ; encore une ex-femme de chambre à bord d’un paquebot, débarquée pour s’établir ici, sans le souvenir gênant de l’âge canonique exigé par son premier métier. Malgré tout elle fait de bonnes affaires ; elle n’a plus d’âge, elle est blanche, cela suffit, suffit aux trois quarts chez lesquels s’enracine le goût pour la chair blanche, aussi vivace sans doute que chez leurs quasi-congénères d’Amérique, sans que ceux d’ici du moins aient seulement la ressource du viol payé par le lynchage.

L’énormité est unique, parmi la volupté mondiale, d’hommes d’une race convoitant jusqu’à la mort les femmes d’une race étrangère. Il semble que la malédiction des livres saints pèse sur la descendance de Cham. Le supplice est pitoyable, à bien y penser. Vues à travers l’orgueil européen, ces manifestations d’un désir irrésistible pourraient paraître flatteuses autant que naturelles. Alors, pour bien sentir l’étrange exception, que l’on se souvienne du Japon, où la fatuité des Latins, des Saxons, ou des Slaves, d’abord hautaine et railleuse vis-à-vis des mâles nippons, se déconcerte et tâtonne devant la placidité méprisante d’un sourire de mousmé.

Ainsi adulée par les nègres, mulâtres, comblée par eux dans son été de la Saint-Martin, l’ancienne duègne ou nourrice, ou chambrière de paquebot, s’étonne d’abord du recul marqué par le passant d’Europe, au seuil de la chambre où le conduisit un guide. Puis lentement, douloureusement aussi, elle comprend. Par bonheur, car la psychologie triste n’aurait ici rien à faire, la galanterie compatissante du Français a recouvert aussitôt la désillusion. La politesse le fait asseoir, au ravissement du guide. Pendant les dix minutes accordées à la vieille hétaïre, si l’échange ne se borne qu’à des paroles, du moins le globe-trotter aura retrouvé un peu de ce qu’il cherchait, un peu de l’atmosphère nationale, parmi laquelle s’ébat l’histoire de « celle qui fut la fille d’un officier supérieur et que séduisit un homme marié ».

Faut-il donc, las de ces piètres rencontres, renoncer à l’aventure de la créole blanche « ardente et belle » ? A peu près. La réponse en tout état de cause, serait plus formelle, appliquée au passant, à l’officier de marine, au globe-trotter, à tous ceux qui voyagent pour avoir voyagé, qui aiment pour avoir aimé. Les femmes des Antilles, car désormais (et nous reviendrons à cette solution) il faut distinguer entre elles et les femmes de Bourbon, avec l’amour de leur terre mêlent une forte conception de son honneur particulier.

Toutes, de toutes leurs volontés, rarement amollies par une passade, s’efforcent de détruire la facile légende de volupté accolée aux récits de là-bas. Il ne leur plaît point que la Martinique, les Saintes, la Guadeloupe s’assimilent à d’autres Tahitis. Parce que le climat y trahit, parce que l’air est chaud de tendresse et de caresses, parce que même les nécessités du vêtement en font souvent un appât au désir, les créoles luttent pour apporter l’oubli de ces prémices alliciants. Non qu’elle ne veuillent point se souvenir, elles-mêmes.

Aucune pruderie ne gêne leurs mots, ou leurs gestes de beauté, et ces corps, harmonisés avec l’ardeur de leur cadre, ne se dérobent point à leur destin d’étreintes précoces et multipliées. Mais, pour les posséder, il faut accepter avec eux le destin doux du sol qui les porte.

A quoi bon insister ? On aurait mauvaise grâce à reprocher à ces créoles désirées de ne vouloir point être confondues avec des filles de joie, et de se dérober au dénombrement des passades lointaines, suivant la litanie des escales et des ruts.