Les Saintes.
Ailleurs qu’à la Martinique et qu’à la Guadeloupe, d’autres raisons prévalent qui empêchent, pendant un court séjour, de documenter un avis sur la sincérité des apparences créoles, ailleurs, c’est-à-dire aux Saintes. Devant ces terres calmes, qu’un seul jour dans l’histoire bouleversa, lorsque luttaient à mort les escadres françaises et anglaises, sur ce sol alterné de bois et de sables, les uns et les autres tranquilles éternellement, la fierté de maintenir un dogme réfrénerait mal les élans voluptueux. Et le nom de l’archipel minuscule, les Saintes, n’est pas pour signifier un isolement consacré aux mortifications et hostile à la volupté. Pourtant l’île habitée nourrit un phalanstère, en vérité.
Les patriarches sont, pour la plupart, d’anciens révolutionnaires, non point ceux de la commune, mais des rêveurs plus antiques, expulsés de leur rêve au temps du « crime de décembre » ainsi qu’ils disent. De collinette à collinette, d’anse en anse, ils joignent, sur ce sol des Saintes leurs mains fraternelles pour s’unir dans la sérénité de leur repos, et pour former, contre un ennemi imaginaire, un cercle autour des progénitures étayées sur des générations quadruples. Et il se trouve comme un jeu classique, que les moutons, d’ailleurs faciles à compter, sont bien protégés du loup. D’ailleurs, l’idée passe vite d’aider ici l’élément à prendre sa revanche sur le dogme. On finit par s’attendrir, dans la compagnie des vieux, sur la grâce des filles qui se pressent à la fontaine et remontent, gracieuses, les sentes. Ils ne les voient point à travers leur chaude beauté. Ils ne comptent que par leur patronymie, avec les souvenirs qu’ils imaginent être de l’histoire.
Alors, sans savoir, on hoche la tête gravement quand ils disent, pointant une adolescente que furieusement l’on évoque pâmée dans un viol au coin des plus proches taillis : « C’est la nièce du fameux Combalot ».
Avec des vierges inquiètes des Saintes on n’entrelace ainsi que des idylles. Brèves soirées, plus cruelles sûrement pour elles que l’étreinte, soirées où l’on se joint, seulement pour parler d’amour et se baiser la bouche, à la lisière du cimetière, si joli entre les coudriers qui arrêtent la dune, et la route piquée de flox en myriades, le cimetière où n’apparaît pas le mamelonnement funèbre des tombes, où la place de ceux qui furent se garde, pareille pour tous, sans bousculade, étiquetée par deux valves de coquilles, telle une foule de papillons endormis parce que leur bruissement soyeux serait même de trop parmi le silence… Avec les vierges des Saintes on n’entrelace que des idylles cruelles…
Mulâtresse.