Rencontres.
Près du marché à Basse-Terre. Deux aspirants piétinent sur place ; ils ont fait mine d’aborder un mulâtre qui les fixe ; puis ils ne se décident plus. Alors, lui, venant à eux, amer et grandiloquent.
« Oui, je sais, Messieurs… vous cherchez des femmes, n’est-ce pas ?… Vous alliez vous informer près de moi des bons coins, près de moi qui « suis du pays ». Pardieu ! si j’en suis de ce beau pays, une perle de votre couronne coloniale, Messieurs. Est-ce que la France s’en occupe seulement ? Si la France se souciait de la colonie, alors, Messieurs, vous ne chercheriez pas honteusement bonne fortune, au hasard et sans conseils. Couronnées de fleurs, le sein gonflé d’émoi, les filles de cette terre vous attendraient à la descente des embarcations, et vous convieraient aussitôt à célébrer les mystères de l’amour !… La voix de l’homme s’attendrit, son geste officie :
« Tandis qu’à cette heure, reprend-il en criant, nous n’avons même pas de lupanar dans notre ville, pas de lupanar entendez-vous, Messieurs ? La métropole ne s’est pas préoccupée d’organiser un lupanar. Et négligemment, tandis qu’il s’éloigne :
« Du moins, accorde-t-il avec noblesse, quand vous désirerez quelque repos, voici la carte de ma sœur, je me porte garant de ses bons soins pour vous ».
Rencontre d’exception, mais qui valait d’être notée. Une autre rencontre, plus exceptionnelle encore, si étrange que l’on hésite à transcrire sa réalité, si irréelle qu’un moment après s’en être abstrait il semblait déjà s’être échappé d’une extase opiacée, aussi merveilleuse, aussi sensuellement attestée que logiquement bâtie. Et voici la vision, quelle elle soit, exacte comme elle fut dans sa matérialité.
Il convient que le détail s’en déroule brièvement, aussi soudain qu’il fulgure, à son évocation, dans la mémoire de ceux que sa lueur traversa une seconde, malgré que cette seconde emplit une fin d’après-midi.
Ceux-là, ceux qui ont peur de se souvenir et qui pourtant sont certains que la chose fut, ceux-là avaient erré depuis le matin dans les grands bois, au-dessus de Basse-Terre, entre les fraîcheurs touffues du Matouba et les cirques velus, successifs, jusqu’à la Soufrière. Au moment où l’eau des bassins, remplis par les cascades, cesse de s’attiédir sous la chaleur du soleil déclive, ils se baignèrent. Or, comme ils levaient les yeux, secoué le premier ébrouement lustral, ils virent une oréade, une nymphe nue comme eux, comme eux, livrant son corps au courant rafraîchi. Elle s’ébattait au-dessus d’eux, dans une vasque qui surplombait, sur la pente naturelle du torrent, leur piscine. Et, parmi ce cadre d’eau et de bois, parmi cette sérénité où des loisirs d’Olympiens se seraient harmonisés avec toutes les légendes, les deux globe-trotters ne s’étonnèrent point de l’apparition. Il fallut, pour que la stupeur comblât brusquement leurs esprits, que la fuite de l’oréade les persuadât qu’une femme d’admirable beauté s’échappait devant eux guidant leur poursuite par son rire, alors, habillés en hâte, appelés par la voix de raillerie, ils la suivirent, haletants, au travers des halliers.
Le crépuscule tomba avec le silence. Mais, si le rire ne guidait plus les chasseurs, il les avait menés au sentier net, frayé, sans doute, vers un mystérieux séjour. C’est ainsi qu’ils entrèrent, précédés par les aboiements d’une meute, dans la maison où deux femmes les reçurent, comme attendus. Pourtant, dans la silhouette de la plus jeune, rien ne rappelait aux deux hommes la nymphe poursuivie. Comment eussent-ils pu se rappeler, pour les comparer ici, des lignes et des carnations ? Les hôtesses se trouvaient vêtues en dames du grand siècle, sans mascarade aucune, sans le moindre geste d’emprunt, et les étrangers, abasourdis, comprirent cependant que « certainement », ces deux femmes, qui se révélaient d’ailleurs mère et fille, n’avaient jamais revêtu d’autres vêtements. Elles ne questionnaient pas leurs visiteurs, la conversation se déroula comme un questionnaire d’histoire, uniquement rapporté au grand Roi. L’heure marcha jusqu’à une heure pareille en 1650. Les globe-trotters sans conscience désormais, s’émerveillèrent de savoir que l’admirable vierge, paisible devant eux, se trouvait petite cousine de Mlle d’Aubigné née sur cette terre, et, le plus sérieusement, ils s’accordèrent le don divin de prescience pour avoir aussitôt senti que Mlle d’Aubigné s’appellerait plus tard Mme de Maintenon.
Quand cessa l’envoûtement, lorsque leur pensée effroyablement tendue se détendit, les visiteurs avaient quand même devant eux les deux femmes à falbalas, mère et fille presque appareillées par la splendeur de chair. Et il ne demeura pour les hommes, dans l’incompréhensible fantasmagorie, que leur rut formidable, dans cet isolement, vers les étreintes qui leur semblaient préparées. Mais la vierge impassible arrêta d’un seul geste un élan, et, comme l’étranger repoussé, hagard et furieux, la suppliait avec des mots fous autant que le moment lui rappelant le bain, la nudité, la fuite par les bois. « Oui, dit-elle, calme, c’était moi ».
— Mais pourquoi nous avoir attirés ? nous n’avons rien à faire avec vous.
Elle reprit :
« Si, à désirer ma beauté ».
Et, désignant aux deux hommes sa mère qui resplendissait comme sa sœur, « d’ailleurs, termina-t-elle, ma mère comblera vos désirs à tous deux ».
Or, la chose se passa comme la vierge créole qui vivait le temps de sa cousine d’Aubigné, l’avait commandé.