Mangareva.
Sérénité ! Pourtant les gens qui sont là, Américains rudes et barbus, y sont pour faire fortune, au sens le plus banal, le plus romanesque aussi, du mot. Les uns disposent pour l’embarquement dans la goélette le tas de coprat, et cette odeur de cocos vidés est l’odeur du Pacifique. Les autres peinent pour la nacre ; quelques-uns enfin surveillent les plongeurs qui ramènent les huîtres perlières. Derrière un rideau d’arbres le camp fume ; des enfants bruns pincent des cordes de banjo, et la ritournelle sonne à la bordure du lagon. L’eau, encerclée par la dune, s’alourdit en splendeur ; des barques d’écorce, nombreuses, mortes depuis des ans, mamelonnent le fond. La goélette tirée au sable, s’affaisse. Aucun cri d’oiseau.
Les hommes de Frisco, qui resteront exilés de l’Ouest cinq ans, dix ans peut-être, ont pris avec eux, dans l’île plate, des filles de Tahiti ou des Marquises. Et avec elles ils vivent, sans obsession du but lointain mais sûr. Ces femmes sont heureuses, et les aiment. Car, Américains ou autres, ces lutteurs sont des mâles. Pionniers, pêcheurs, baleiniers, déserteurs des navires, tous ont la colère qui fait trembler délicieusement ou les tendresses maladroites qui attendrissent. Jadis des pareils à eux, s’emparèrent de la Bounty et, avec les aïeules des amantes d’aujourd’hui, colonisèrent une terre ignorée longtemps. Maintenant, il n’y a pas six ans, le drame de la Ninhuoariti a reporté des rêves vers les forbans splendides, et les frères Rorique, avant d’émouvoir les belles dames de Brest, avaient, en de nombreux Mangareva, semé du désir aux vahinés.
Quand même sur eux et sur elles, sur un passé de meurtre ou sur un avenir de dollars, le ciel profond de Mangareva épand sa sérénité.
Plusieurs resteront qui songeaient à des orgies prochaines, dont les sommeils se peuplaient d’« enfers » mexicains ou de Monte-Carlos contés vaguement ; plusieurs ont désappris déjà de frapper la femme avec le fouet court à lanière large ; plusieurs resteront parce qu’un regard, la voix est trop humble pour s’élever, parce qu’un regard les aura suivis jusqu’à la goélette…