Sydney.

« What do you think about our beautiful harbour ? » La question sort aussi naturellement qu’un bonjour des lèvres de tous les hôtes, de tous les amis de passage, même des voisins de tramway qui devinent l’étranger. Eh ! oui, la rade est extraordimaire, formée, après un goulet qui lèche des falaises, d’innombrables baies distinctes, cases successives disposées, semble-t-il, pour remplir d’itinéraires un mois d’excursion. Mais à quoi bon s’arrêter à cette joliesse ? Un peu Fort-de-France, un peu Diégo, beaucoup Nagasaki, et voilà l’aquarelle linéée et teintée.

Le « beautiful harbour » n’échappe pas plus que n’importe quel rivage du monde à l’inquiétude vicieuse des errants, l’interrogation irritante : « A quoi cela ressemble-t-il ? »

Ce qu’il y a de curieux, de quelque peu nouveau, c’est le faubourg énorme Wolloomoloo découvert à un détour de cap et dont la masse des maisons alors donne l’illusion, se chevauchant, d’un troupeau qui serait descendu boire et qu’on effraierait. Wolloomoloo plein de matelots, avec ses quais bordés de quatre-mâts qui regorgent de laines, est le royaume des filles à pirates et baleiniers.

Mais aussi c’est le domaine des blanchisseuses, accortes et fraîches, sous leur bonnet et leurs cheveux pâles, Mimi Pinson sans anémie. Les ordonnances qui, du bord, s’en vont leur porter du linge souvent prétexté, en causent entre eux après dîner, et les officiers ne peuvent ignorer souvent quelles faveurs ils ont partagées.

D’ailleurs les lieutenants de l’escadre anglaise n’en font point fi, meilleurs garçons que leurs camarades du Channel Squadron, par exemple. Quelquefois ils les paient avec des invitations reçues pour les bals du Town Hall. Quelques-unes, bien nippées, en profitent, et à un aspirant français qui s’informait, enthousiaste, du nom d’une danseuse assise dans un coin de l’immense salle, on répondit : « Her name ? Two pounds ! »

D’autres coûtent plus cher. Sur les champs de courses s’exhibent les filles cotées. Elles s’habillent avec un goût très sûr, et leur charme est certainement celui du monde le plus semblable à celui des Parisiennes. Peut-être connaissent-elles mieux les pedigrees, peut-être savent-elles trop la carrière de Trenton ou Carnage, ou Aurum. Leur société est charmante et vaut presque son prix, prix tel que les Australiens eux-mêmes, pour désigner ces horizontales, se servent du mot « harpers ».

Le théâtre leur fait peu ou point de concurrence. La mise en scène des ballets est splendide, les danseuses sont jolies. Mais ici, la pruderie reprend ses droits et les exagère en chantage. Si, confiant dans les regards échangés, l’on fit porter sa carte à l’entracte par un boy de service, l’enfant, tôt après, vous indique le chemin des coulisses. On va, on trouve le rat choisi, on se réjouit de n’avoir aucune désillusion, et l’on cause. Soudain apparaît une mère en furie ; le manager herculéen la suit. Elle hurle, il s’indigne : la loi est avec eux. Il faut être bien calme pour n’être point intimidé par la menace de quatre-vingts livres d’amende à payer.

Après ces épreuves au milieu de harpers ou beautés de music-hall, il fait bon retrouver les douces filles ou sœurs des hôtes. Les parties de campagne se succèdent. Dans les ferrys, on chante ; presque toujours une harpe et un accordéon se trouvent là pour soutenir les voix, ces voix de Sydney qui diphtonguent les voyelles. Le thé sous les arbres, s’accompagne de raisins miraculeux et des balançoires s’envolent au rythme de la musique en vogue, la Geisha ou le Mikado.

Comme à Christchurch, les sweethearts ont toujours en poche deux mouchoirs, mais, en outre, les mamans apportent parfois autre chose.