Nan-King.
Il vente grand vent sur le fleuve ; les rafales d’amont descendent larges et s’enflent aux vallées ; elles paraissent lutter de vitesse avec le courant boueux ; et l’eau bat les rives avec un glougloutement gourmand d’inondation. Il gèle 10 degrés au-dessous de zéro. Les jonques se sont toutes réfugiées dans le canal qui monte vers Nan-King, et l’enchevêtrement de leurs agrès simples au lieu de parer le fond du paysage, salit davantage encore sa lividité. Deux portes, l’une sitôt après la grève, l’autre à l’horizon, dressée en arc triomphal, marquent un chemin d’immense tristesse vers un Golgotha d’ombre : entre elles, sur la route, des peupliers se froissent. Des Chinois, démesurément grossis par les peaux de bêtes, passent, portés par des ânes lilliputiens ; sans timbre, les clochettes des colliers toussent ainsi que des asthmatiques. Et de l’autre côté du fleuve roi, les biches brament sous un tournoiement d’aigles malpropres.
Nous sommes entrés au hasard dans une maison. L’embarcation tarde, le froid n’est pas supportable auprès de l’arroyo ; nous cherchons où nous chauffer.
L’intérieur est à peu près sombre, le feu rougeoie à peine ; comment donc se réchauffent-ils là-dedans ? Avec une mèche de poche, nous avons vu. Nous avons vu ceci : deux tas énormes, indéfinissable à l’abord, sont élevés face à face sur deux cadres de planches très larges ; des vêtements, des toisons apparaissent dont nous éventrons prudemment l’épaisseur ; et alors se découvrent deux pareils grouillements : sur chaque lit de bois, une femme, large comme le cadre, est étendue ; et sur elle, autour d’elle, sous elle, en travers d’elle, pour avoir chaud, sont serrés des mâles de tout âge, seulement pour avoir chaud, dans des positions de la plus diverse débauche.
Une odeur, définissable par celle de la volaille vidée jointe à une aigreur d’ancienne étable, couvre ou renforce le relent des chairs dégoûtantes… Et l’impression est semblable à celle d’un fumier retourné où surgirait un nid de couleuvres.