Nouméa.

Le beau temps est passé où Nouméa, en train de devenir la cité du nickel, regorgeait de cocottes dans les rues et de bar-maids autour des comptoirs. Les miniers, les rouliers, les entrepreneurs improvisés dix-huit mois au long des routes entre le gisement et la côte, sont rentrés dans leurs rangs ordinaires, libérés qui ne sont plus que des demi-individus, ou commis dans les innombrables bureaux d’Etat. Sydney a repris les bar-maids ; les Françaises si recherchées, en veine d’aventure, ont trouvé plus loin, aux Amériques, des amis, ainsi que disait l’une, « aux pieds moins nickelés ». Les popinées ont reparu à la musique ; Nouméa est redevenu et pour toujours le bagne.

Les histoires sont effroyables que l’on conte des condamnées, parquées toutes, affolées par leur sexe. Les dernières sont celles-ci : quinze à vingt de ces femmes assuraient les services du principal hôpital de la pénitentiaire. Un caporal-fourier vint, vers le midi, faire signer des papiers. Tandis qu’il cherchait le major, quelques-unes le conduisirent, l’égarèrent dans les couloirs, l’enfermèrent enfin dans un cabinet reculé. Puis, rassemblant le troupeau des harpies, ensemble elles le violèrent, forcèrent sans relâche son désir, l’épuisèrent à mort.

Autre chose. Après avoir satisfait une folie, elles tentèrent d’assouvir une haine. Comme elles avaient fait de l’homme le matin, elles se mirent le soir sur une religieuse détestée. De toutes leurs caresses, elles polluèrent cette chasteté et cette sainteté. Puis elles s’efforcèrent, par des manœuvres inouïes, que le viol du caporal leur servît à déshonorer jusque dans l’avenir la chair de la vierge consacrée.

Leur vision est du cauchemar. Encore ne voit-on à peu près que celles dont un forçat a voulu pour femme. Et alors celles-là le gardent avec une jalousie atroce, qui tue et lacère au premier doute…

Cependant les indigènes fixées dans la ville, les anthropophages d’il y a cinquante ans à peine, promènent à la musique leur coquetterie enfantine et leur douceur d’animaux inférieurs. Le nom dont on les appelle les confond presque avec les vraies filles du Pacifique, popinées ainsi unies aux faufinées des Samoa ou aux vahinés de Tahiti. Simplicité et caprice des mots. Car, popinées, elles ne sont que des négresses aux cheveux crêpus et lèvres déformées, encore sœurs des Canaques errant par les monts de l’île, qui forcent eux-mêmes les cerfs et tuent avec le casse-tête et la sagaie.

Le soir, sur la place, dans l’ombre tiède alourdie par les relents des flamboyants énormes, elles tournent par bandes autour du kiosque. Elles marchent pieds nus ; leur tête floconneuse est nue ; mais, sans le moindre linge, sur leur corps, elles ont passé une robe éclatante de confection française, coupée et ornementée ni mieux ni plus mal que celles des Européennes de Nouméa, et qu’elles ont pu, au prix d’extraordinaires économies, acheter cent cinquante francs à la maison Ballande. Elles parlent français très suffisamment ; la surprise de leur chair est une chaleur impossible à présager, aussi amollissante que des vapeurs de bain ; et leurs enfants, la plupart, naissent avec de gros ventres comiques.

Il arrive que des hasards de conception les font mères de filles aux lignes pures, la peau à peine éclaircie, mais le visage plaisant et les yeux beaux. A ces filles, elles conservent par des précautions plus efficaces que des morales… la virginité, jusqu’au marché conclu avec quelque amateur riche, qui paiera le plaisir de couper lui-même et non pas au figuré, les derniers fils qui attachaient l’adolescente à son état de chasteté.

Puis ces métisses, maîtresses de leurs corps, deviennent les hétaïres ordinaires de Nouméa. Comme partout ailleurs, elles aguichent le passant, et comme partout, les cochers vous mènent à leur case.

Or, l’argent est rare dans la petite ville anémique ; bien souvent des libérés, travailleurs énergiques, amassent quelque pécule, en vendant des légumes ou des fruits. Et avec les métisses ils dépensent des virilités longuement mûries aux bagnes. Cela, c’est le rendez-vous honteux, caché. La métisse qui se donne à un libéré crève sous le mépris des fonctionnaires, est poussée du pied par eux, ne doit plus rien attendre de cette clientèle, la plus nombreuse naturellement. Oh ! la laide chose ! En tout lieu du monde, il faut trouver une étreinte criée en injure par les blancs tyranniques, quand même elle serait chauffée d’un vrai désir.

Juif, Chinois, ou libéré, sus à la bête immonde ! Et c’est encore Madagascar où glapit la note moins féroce, quand les Betsimisarakas, s’injuriant entre elles, l’une lance à l’autre un seul mot :

« Lilinaweï. » « Va coucher avec un caïman ! »