Sur la maniere de maintenir la paix entre Elles.

Chapitre I.

Considerant ces paroles du Prophête: Ecce quam bonum, & quam jucundum habitare fratres in unum. C'est-à-dire que c'est une chose très-bonne & très-agreable que les freres demeurent ensemble en bonne intelligence.

1. Que chacune voye combien il est important de n'avoir qu'un même esprit, & une même volonté avec ses Sœurs, par le moyen d'une parfaite, generale & commune charité fondée en Dieu, évitant toujours cet écuëil si dangereux des étroites & particulieres amitiés, si fort condamnées par les Saints, & défenduës par nos Constitutions.

2. Pour maintenir cette charité, il sera bon de reconnoitre que Dieu est present dans chacune des Sœurs, & de se regarder l'une l'autre, comme autant de très-cheres épouses de Jesus-Christ.

3. Chaque Sœur dans cet esprit de charité doit être prompte à s'incommoder volontiers; quitter son repos, & encore ses exercices spirituels pour aider sa Sœur dans son besoin, selon l'ordre de la sainte obéissance. Considerant qu'elle sert en elle Notre-Seigneur Jesus-Christ, lequel a dit, Quod uni ex minimis meis fecistis, mihi fecistis, c'est-à-dire, ce que vous avez fait au moindre des miens, je le tiendrai fait à moi-même.

4. Par la même charité qu'elles suportent encore avec patience les défauts l'une de l'autre suivant ce que dit St Paul, Suportantes invicem in charitate, c'est-à-dire Suportons-nous mutuellement en charité, à l'exemple de Notre-Seigneur Jesus-Christ, lequel avec un très-grand amour a suporté nos défauts.

5. Et sentant quelque aversion, ou peu d'inclination pour traiter avec quelque Sœur, qu'elle ne manque point de converser avec elle, & de lui montrer de l'affection pour se vaincre, & la gagner; à quoi servira de considerer combien Notre-Seigneur a fait, & souffert pour elles, & qu'il ne fait point de cas de l'amour que nous lui portons si conjointement, nous n'aimons encore nos Sœurs.

6. Et au contraire sentant de l'inclination plus pour l'une que pour l'autre, que tout aussi-tôt elle se défie d'elle-même, & qu'elle s'en retire peu à peu, se contentant de traiter avec elle, comme avec les autres en public, & non pas en lieu secret, & de choses communes.

7. Parce que la mauvaise opinion que l'on a des personnes est suffisante pour attiedir la charité que chacune évite de juger temerairement de sa Sœur, conformément à ce que dit Notre-Seigneur, Nolite judicare & non judicabimini, c'est-à-dire. Ne jugez pas, & vous ne serez pas jugées. Mais qu'elle tâche d'interpréter toujours en bonne part ce que disent & ce que font les autres, ou bien qu'elle les excuse avec une bonne intention, ou si elle ne les peut excuser qu'elle diminuë la coulpe, & se tournant vers ses propres défauts, qu'elle se regarde comme la plus mauvaise de toutes, & qu'elle prie pour cette Sœur.

8. Soupçonnant que quelque Sœur dit ou fait quelque chose contre elle, ou qu'elle ne l'aime pas, ou bien qu'elle l'observe, & la note, ou autres choses semblables, qu'elle rejette incontinent ce soupçon comme un venin diabolique qui tâche d'éteindre la charité, & qu'elle pense toute sorte de bien de cette Sœur. Et quand même il seroit vrai, qu'elle se persuade en mériter bien d'avantage, & considere que Notre-Seigneur a souffert beaucoup plus pour l'amour de nous, qu'elle doit passer par un bien plus étroit Jugement devant le Tribunal de Dieu. Et que Notre-Seigneur permet cela pour l'éprouver, & pour la faire mériter, & afin qu'elle vive avec un plus grand soin, & une plus grande vigilance devant les yeux de Dieu, & devant ceux de ses épouses, s'efforçant d'aimer d'autant plus cette Sœur, & de lui témoigner par effet plus d'amour en toutes les occasions qu'elle aura de converser avec elle.

9. Pour la conservation de cette paix, & de cette charité, nous proposerons tous les matins de ne dire jamais à aucune Sœur de paroles dures, dédaigneuses ou injurieuses, pensant que Notre-Seigneur tient telles paroles comme dites à lui-même, & que nous ne sommes pas venuës dans la Religion pour contrister nos Sœurs; mais pour nous humilier, & pour y être à la gloire de Dieu sous les pieds de toutes, conformément à ce que dit le Prophete, elegi abjectus esse in domo Domini, c'est-à-dire, j'ai choisi d'être vile & méprisable dans la maison de Dieu. 10. Comme toutes les Religieuses doivent désirer de souffrir toutes sortes de martyres pour l'amour de leur Epoux, quand ainsi il lui plairoit, de même elles doivent souvent proposer de souffrir avec patience, & pour son amour toutes sortes de paroles rudes, dédaigneuses, injurieuses & tous mauvais traitemens de qui que ce soit, sans faire paroitre le moindre signe de ressentiment, offrant le tout à Notre-Seigneur, & le remerciant de telles occasions qu'il leur a données, pour lui montrer en l'imitant l'amour qu'elles lui portent: priant pour telle Sœur comme pour leur grande bienfactrice. 11. S'il arrivoit par occasion qu'une Sœur en contristât une autre, soit de paroles ou autrement, qu'elle lui demande incontinent pardon, ou au moins qu'elle ne s'en aille reposer sans se reconcilier avec elle; lui baisant les pieds, & lui donnant la satisfaction convenable. Et quelquefois il seroit bon d'en demander une pénitence publique à la Mere Prieure. Et la Sœur offensée aussitôt sans contester lui pardonnera. Et quand elles se seront offensées l'une l'autre, elle se pardonneront réciproquement. Et que pas une de celles qui auront eu quelque paroles ou disputes avec une autre Sœur, n'ait la hardiesse de communier, sans s'être premierement reconciliée avec elle, & en ceci la conscience de la Mere Prieure en sera chargée.

12. Que chacune soit bien contente, que ses défauts soient raportés à la Mere Prieure, & de faire la pénitence qui lui sera imposée, encore qu'elle ne soit point coupable, & qu'il lui semble ne la pas mériter; à quoi cependant la Superieure fera grande attention pour ne se point charger elle-même.

13. Lorsque quelqu'une sera accusée de quelque chose qui ne seroit pas véritable, elle pourra dire simplement ce qui en est, sans vouloir sçavoir qui est celle qui l'a accusée; & sans soupçonner ni c'est celle-ci, ni c'est celle-là, se comportant comme il a été dit ci-dessus; & si elle veut faire un grand profit dans l'humilité, qu'elle évite diligemment de s'excuser, si ce n'est en cas de nécessité.

Que chacune regarde les vertus de ses Sœurs, pour les imiter, comme faisoit S. Antoine, & non pas les défauts pour en murmurer.

14. Lorsque quelqu'une verra ou entendra quelque défaut d'une Sœur, qu'elle ne l'alle point dire à une autre, excepté, si la chose étoit telle qu'il fallût en avertir la Mere Prieure. Et entendant quelque murmure, qu'elle se bouche les oreilles avec des épines, c'est-à-dire qu'elle témoigne ne les entendre pas volontiers, faisant selon le besoin la correction avec charité, & modestie.

15. Que toutes prennent garde de ne point semer de discorde entre les Sœurs, principalement en raportant à quelqu'une le mal qu'une autre aura dit d'elle; & la Mere Prieure s'apercevant de ce défaut qu'elle ne le laisse pas passer sans correction.

16. Que pas une ne commande à une autre, ni ne se mêle des offices des autres sans permission; & lorsqu'elle l'aura, & qu'elle s'y emploira, que ce soit avec charité, & tant de dexterité, que l'autre n'ait pas de sujet raisonnable de s'en plaindre.

17. Qu'aucune ne reprenne une autre sans ordre, quoique chacune doive être prompte à avertir sa Sœur avec charité, lorsqu'elle apercevra en elle quelque chose scandaleuse; & même en avertir la Mere Prieure.

Que pas une ne parle de sa noblesse, ni de ce qu'elle a laissé au monde, n'estimant d'autre noblesse, que celles d'Epouses de Jesus-Christ, lequel exalte d'avantage celles qui sont les plus humbles; & qu'elles soient affables avec toutes.

Ces avis qui tendent à la conversation pacifique, seront lûs tous les mois au Refectoire ou au Chapitre.

AVIS
POUR CE QUI CONCERNE
LE CHŒUR
ET L'OFFICE DIVIN.