II

Cependant la saison des chasses était arrivée.

Fidèle au programme qu'il s'était tracé de ne négliger aucune occasion de fournir à sa femme le plus de distraction possible, le baron Pottemain organisa des parties auxquelles il convia les châtelains du voisinage et les fonctionnaires de Moulins.

C'est ainsi que Bois-Peillot, autrefois si triste, devint le rendez-vous élégant de la contrée.

Pauline faisait avec une bonne grâce parfaite les honneurs de ces petites fêtes qui se renouvelaient souvent.

Les habitants de Guermanton n'avaient pas été oubliés, mais Jacques, qui connaissait l'humeur ombrageuse de sa femme, se borna à répondre aux seules invitations, qui s'adressaient à sa famille entière et que la stricte politesse lui faisait un devoir d'accepter.

Vers le milieu de septembre, et comme les fermiers se plaignaient beaucoup de l'invasion des lapins qui pullulaient dans les taillis, le baron organisa une battue générale à laquelle trente fusils furent conviés.

De toutes parts on avait répondu à l'appel du baron et toutes les autorités du pays s'étaient trouvées réunies à Bois-Peillot. On préluda par un plantureux déjeuner, présidé par Pauline.

Parmi les convives, on remarquait le secrétaire général de la préfecture, l'inspecteur des forêts, le trésorier-payeur, M. de Morvins, procureur de la République, le docteur Marsay, quelques officiers de la garnison et la société des environs.

M. de Guermanton s'était excusé.

A onze heures, les chasseurs prirent position.

Ils furent échelonnés dans toutes les lignes du bois et les rabatteurs, sous la direction de Pastouret, commencèrent leur office.

Ce fut dès lors un crépitement de fusillade ininterrompu qui ne prit fin que vers le soir.

De toutes parts débouchaient les lapins refoulés sous le feu des tireurs, qui firent une véritable hécatombe.

Un incident se produisit qui pouvait avoir une issue funeste et qui amena une sueur froide sur le front de M. de Morvins.

Le baron, prévoyant que quelques chevreuils affolés pourraient passer à portée des chasseurs, les avait prévenus de tenir en réserve quelques cartouches de gros plomb.

A un moment donné, M. de Morvins, croyant voir s'agiter dans un fourré une masse de couleur fauve, tira au jugé.

Presque aussitôt, et au moment où il allait redoubler, un être bizarre écarta les branches du hallier et sauta sur la route en poussant un éclat de rire.

C'était un de ces enfants abandonnés qu'on nomme des berdins dans le patois du pays et qu'on emploie, faute de mieux, à garder les troupeaux.

Le procureur frémit, bénissant sa maladresse qui lui avait fait rater le pauvre garçon. Quand il fut revenu de son émotion et qu'il voulut admonester le berdin, celui-ci avait déjà disparu.

A cinq heures, les chasseurs se réunirent au carrefour de l'Étang Maudit. Trois cents pièces figuraient au tableau.

Le baron appela Pastouret pour le charger de la répartition du gibier. On remarqua alors seulement que Pastouret n'était pas là.

On courut au château. Pastouret n'y était pas. Qu'était-il devenu?

Les rabatteurs affirmaient l'avoir vu constamment à leurs côtés. Ils rentrèrent alors sous bois et fouillèrent les halliers.

Tout à coup l'un d'eux reparut, les traits bouleversés. Il venait de trouver Pastouret, étendu sous un gros chêne, presque sans vie, et le visage couvert de sang. Ce fut une véritable consternation. Les chasseurs se regardèrent entre eux. Quel était l'auteur de cet accident, car les premières constatations du docteur Marsay ne pouvaient laisser aucun doute à cet égard, il y avait eu accident... ou meurtre.

Il fallait de prime abord écarter l'idée d'un suicide ou d'une imprudence du garde. Pastouret avait reçu en pleine figure une charge de gros plomb à chevreuil.

Il avait les deux yeux crevés et sa face ne formait plus qu'une plaie hideuse. C'était miracle qu'il ne fût pas mort sur le coup. On improvisa rapidement une claie à l'aide de branchages, et on transporta le blessé à Bois-Peillot.

M. de Morvins, à l'annonce de la catastrophe, était devenu blême. Il s'était souvenu de son coup de feu tiré au jugé, mais Pastouret avait été trouvé à une distance considérable de la place qu'il occupait.

Il ne pouvait donc avoir été atteint par lui et le magistrat respira plus à l'aise. Néanmoins, il ne souffla pas mot de l'incident qui avait failli coûter la vie au petit pâtre.

Le plus affecté de cette pénible aventure était assurément le baron.

—Mon pauvre Pastouret! gémissait-il, un homme si dévoué et que j'aimais tant!

M. de Morvins s'employa, autant qu'il put, à consoler son hôte.

—Ce sont des accidents, dit-il d'un ton pénétré, trop fréquents malheureusement dans ces sortes de battues et il est impossible, dans de semblables circonstances, de dégager les responsabilités.

—Enfin, vous étiez là, monsieur le procureur, et vous avez été témoin que tout s'est cependant passé correctement.

—La partie eût été charmante, répliqua le procureur, sans ce douloureux événement. Je vais néanmoins, pour la forme et pendant que tout le monde est réuni, procéder à un commencement d'enquête.

Cependant les chasseurs, suivant le corps, étaient arrivés au château.

Pastouret fut déposé dans sa chambre, sur son lit. Le docteur Marsay commença un premier pansement.

A ce moment, le garde fit un mouvement; sa bouche s'entr'ouvrit. Il se raidit, murmura:

—Victorine!... Victorine!... Tu sais... Tu sais...

Puis sa tête roula sur l'oreiller. Pastouret était mort.

Victorine et la châtelaine, accourues dès le premier moment, avaient eu le temps de recueillir le dernier soupir du moribond.

—Il vous a appelée! dit Pauline à la servante.

—J'ai entendu, répliqua d'un ton farouche la paysanne, et je sais ce qu'il a voulu me dire.

Elle se pencha vers le défunt, l'œil sec, mais les traits contractés, et elle le baisa au front, puis elle recouvrit d'un linge la face ensanglantée du cadavre.

Le docteur Marsay, dont les soins étaient désormais inutiles, courut retrouver le procureur.

—Tout est fini, monsieur le procureur, dit-il, Pastouret vient de mourir entre mes bras.

—Et vous concluez? demanda le magistrat.

—A un accident (vous l'avez vu comme moi), à un accident dont l'auteur est bien difficile à découvrir. Il a été tiré cinq cents coups de fusil aujourd'hui et à plusieurs reprises, chacun des tireurs a changé de position... On ne peut rien inférer... Le meurtrier s'ignore lui-même, c'est évident! Quel est celui de nous qui pourrait répondre de tous les coups de fusil qu'il a tirés aujourd'hui?...

M. de Morvins ne répondit pas à cette question. Il se mordit les lèvres, puis, brusquement:

—Envoyez-moi demain au parquet votre rapport, docteur, je délivrerai le permis d'inhumer.

Il tourna le dos, rejoignit le groupe des chasseurs consternés, prit quelques notes, le nom des invités, recueillit la déclaration du rabatteur qui avait découvert Pastouret, puis il se rendit près du baron, dont le chagrin faisait peine à voir:

—Consolez-vous, mon cher baron! que voulez-vous, la vie est faite de ces choses-là...

—Mais vous allez prescrire une enquête, monsieur le procureur, j'espère bien!

—A quoi bon! fit le magistrat en haussant doucement les épaules. Je n'apprendrais rien de plus... Et ma conviction est faite... Accident... Il n'y a là qu'un accident... C'est une affaire classée d'avance... Le malheureux est-il marié, père de famille?

—Non, c'est un garçon qui est à mon service depuis des années et il allait épouser ma gouvernante. Pauvre femme! sa douleur est navrante... J'aurai soin d'elle, monsieur le procureur!

—Je reconnais là votre cœur! fit le magistrat.

—Il était presque de la famille! gémit le baron Pottemain. Ah! je ne retrouverai jamais un dévouement semblable.

Quelques instants plus tard, tous les invités avaient quitté Bois-Peillot.

Dès qu'il fut seul, le baron se rendit dans le cabinet où son intendant renfermait ses papiers.

Il n'en sortit que deux heures après.

Les formalités relatives au décès de Pastouret furent remplies dès le lendemain par le docteur Marsay, qui en consigna la cause et les circonstances dans le rapport nécessaire pour obtenir le permis d'inhumer.

L'instituteur communal de Besson ayant reçu la déclaration en sa qualité de secrétaire de la mairie, on prépara tout pour la cérémonie.

Le curé avait voulu revoir son ex-paroissien une dernière fois, et il s'était rendu au château en habit d'officiant, un peu avant l'heure où on cloua le cercueil.

Puis, la croix en tête, tandis qu'au loin, dans le clocher neuf, tintait le glas funèbre, l'humble convoi se mit en route, suivi par le baron, à pied et tête nue, par le personnel de Bois-Peillot et quelques voisins, enfin par Jacques de Guermanton, qui payait toujours de sa personne dans les occasions où il y avait quelque bon exemple à donner aux riches et quelques consolations à offrir aux pauvres.

Au champ d'asile, quand la bière fut à sa place et que le moment de rejeter la terre fut venu, le baron s'approcha du bord de la fosse et dit:

—En face des quelques personnes présentes et surtout des travailleurs de cette commune, dont plusieurs se sont associés spontanément à cette triste réunion, je voudrais dire ce qu'a été Pastouret et quels regrets il emporte... Mais une émotion comprise par tous me gagne au souvenir du deuil que j'ai conduit, il y a trois ans, et auquel Pastouret assistait en larmes... Une pierre que je fais préparer relatera la probité de cet obscur serviteur et perpétuera sa mémoire... Adieu, pauvre Pastouret!

Tout le monde pleurait et le baron se détourna pour cacher son visage dans son mouchoir.

Après quoi, ayant salué le curé et les assistants qu'il remercia, il rejoignit Pauline, qui l'avait accompagné en voiture, et rentra à Bois-Peillot.

Il était à peine de retour, quand un homme couvert de sueur arriva en courant dans la cour du château:

—Monsieur le baron, le feu est à votre grange de Sainclair!

—Quoi! fit Pottemain, à Sainclair! Mais il y a là quarante mille gerbes? A-t-on fait battre la générale? A-t-on couru aux cloches? Y a-t-il des pompiers?

Le soldat de Marathon était moins abruti en arrivant, son rameau de victoire à la main, que ne le fut le pauvre paysan à ces questions auxquelles il ne savait que répondre.

—Courons! dit Pauline, dont le cœur battait avec force et qui avait pâli.

—Gardez-vous d'un pareil spectacle... C'est donc décidément le jour des malheurs! répliqua le baron. Qu'on me selle un cheval, j'irai seul!

Il fit brusquement rentrer sa femme au salon et, un instant après, il disparaissait au galop, tandis qu'une épaisse colonne de fumée noirâtre montait à l'horizon, au-dessus de la cime des arbres.

Pauline était seule depuis quelques instants, lorsque Victorine entra sans frapper.

—Je demande pardon à madame de la déranger, fit la servante d'un ton ferme, mais j'ai un devoir à remplir vis-à-vis d'elle.

—Quel devoir? demanda Pauline d'un air hautain.

—J'aimais beaucoup le pauvre Pastouret, qui vient de mourir,—Que le bon Dieu ait son âme!—et nous devions même nous épouser... Eh bien, ce que j'ai à vous dire, c'est que Pastouret n'est pas mort de sa bonne mort...

—Eh bien... oui, fit la baronne, un malheureux accident...

Victorine hocha la tête et reprit:

—Un accident fait exprès, madame... Pastouret en savait trop long!... Alors on l'a tué...

Pauline se leva, frémissante:

—Je ne permettrai pas... balbutia-t-elle.

—Je vous en prie, madame, interrompit tranquillement Victorine, écoutez-moi... Le pauvre avait quasiment l'idée de ce qui lui arriverait et il avait consigné ce qu'il savait dans un papier que voici... Il y a là l'explication de tout... ajouta-t-elle en tendant à sa maîtresse une enveloppe fermée qu'elle tira de sa poche.

Pauline rompit vivement le cachet et jeta les yeux sur un papier couvert d'une écriture moulée admirable qu'elle reconnut aussitôt.

C'était bien l'écriture de Pastouret.

Un instant, elle hésita avant de lire.

—Je sais tout ce qu'il y a là-dedans, reprit l'impitoyable servante, et j'aurais pu porter tout cela à son adresse, au procureur... Mais j'aime pas mettre les gens de justice dans mes affaires... Je préfère vous donner cela à vous... Vous verrez là-dedans ce que le Sournois a fait de sa première femme... ce qu'il ferait de moi, si je ne me tiens pas sur mes gardes, ce qu'il fera de vous... quand il en aura assez... Vous comprendrez aussi pourquoi Pastouret est mort... Ah! il se doutait, le Sournois, que Pastouret lui avait préparé un plat de sa façon... Depuis hier, il a retourné tout le petit cabinet où le pauvre garçon serrait ses papiers... Il n'a rien trouvé... moi, je reste pour venger le mort... et je vous jure que je le vengerai... Quant à vous, madame, vous ne m'aimez pas, puisque vous avez voulu me renvoyer, ça m'est égal, je ne vous en veux pas et la preuve, c'est que je vous rends service en vous prévenant... Que madame la baronne fasse maintenant ce qu'elle jugera à propos!

Et Victorine sortit, fière d'avoir rempli une mission qui la faisait désormais l'unique maîtresse de Bois-Peillot.

Elle savait d'avance que Pauline ne dénoncerait pas son mari, mais elle venait de rendre désormais impossible l'existence commune entre les deux époux.

Quant à elle, elle regrettait assurément Pastouret, mais la connaissance du passé de son maître mettait désormais le baron à sa merci...

Une fois Pauline écartée, elle se chargeait d'enlever au Sournois la tentation de la traiter comme il venait assurément de traiter le malheureux Pastouret...

—Et restant le témoin unique, se disait-elle, part à deux, ou sinon!...

Cependant Pauline, atterrée, considérait le papier accusateur d'un œil hagard, sans oser en prendre connaissance... Enfin, lorsque Victorine eut disparu, elle se décida...

Mais à mesure qu'elle poursuivait sa lecture, il lui semblait que les caractères étaient rouges comme du sang et qu'ils étaient tracés dans le vide.

Elle avait horreur de ce qu'elle lisait, sans pouvoir en détacher ses regards. Sa main tournait machinalement la page dévorée et d'un geste si absolument involontaire qu'elle croyait sentir une invisible force conduire, en la meurtrissant, sa propre main!

Ce n'est plus une lecture, c'était Pastouret, Pastouret le mort, qui se dressait devant elle avec sa face ensanglantée et qui parlait!

Elle étouffait en finissant. Elle se leva, courut à travers la chambre, reprit sa lecture, ne put la continuer, se crut folle, regarda par la fenêtre si personne ne la voyait, ne venait, serra le papier dans son sein, l'en retira comme s'il la brûlait, le cacha dans sa poche, ouvrit la porte, gagna l'escalier, puis le perron, à pas légers, tourna l'angle de la terrasse, dans l'espoir de n'avoir été ni remarquée, ni entendue:

—De quel côté Guermanton?

Elle s'orienta, crut reconnaître la direction de Guermanton à travers bois et se mit à courir parmi les arbres en poussant de temps en temps une clameur étouffée:

—Jacques! Jacques!

Elle ne voulait suivre aucun chemin battu, mais elle voulait arriver à Guermanton avant de mourir,—ou de revoir son mari, ce qui pour elle était la même chose!

Elle tomba plus d'une fois. Sa robe déchirée, embarrassant sa marche, elle la releva jusqu'au genou et d'une main la tenant, de l'autre écartant les branches qui obstruaient son passage, elle continua, elle avança, répétant toujours:

—Jacques! Jacques!

Enfin, elle atteignit la lisière de Bois-Peillot, dessinée par une allée, qui aurait de beaucoup abrégé le trajet, si elle eût pensé à la suivre.

Juste à ce moment arrivait au grand galop, sur son cheval couvert de sueur, le terrible Normand, l'exécrable Pottemain.

Il aperçut Pauline le premier et il lui adressa la parole avant qu'elle eût le temps de se reconnaître et de se recueillir:

—Eh bien, ma chère belle, que faites-vous en pareil lieu? Ah! votre robe est déchirée? Vous courez donc à travers bois? Je devine... C'était l'impatience de me revoir, bien partagée, n'en doutez pas!... Cet incendie est pour moi une bien mauvaise affaire... Les quarante mille gerbes y ont passé... Les pompiers de ce pays sont introuvables et imbéciles... Mais en quel état êtes-vous? Vous êtes troublée?... Vos traits respirent la terreur... Serais-je l'heureux objet de votre angoisse?...

—Évidemment, répliqua Pauline en se contraignant par un suprême effort.

Mais elle demeurait à quelque distance du cavalier, le sein haletant, la main crispée autour d'un jeune bouleau; l'autre main avait laissé tomber les plis déchirés de la robe qui balayait la mousse du talus et l'infortunée avait la tête basse et l'œil en terre.

—Vous ne me tendez pas la main? dit le baron, qui ne pouvait accorder tant d'impatience amoureuse avec tant d'accablement.

—C'est que j'ai souffert! murmura la jeune femme.

Et se cramponnant à un mensonge avec l'ardeur du forçat évadé se cramponnant à la corde par laquelle il peut encore tromper la sentinelle et gagner la rase campagne:

—Racontez-moi, dit-elle, ce qui s'est passé dans cet incendie...

—Regagnons le château, répondit Pottemain, je vous raconterai cela en cheminant au pas.

Et, joignant le geste à la parole, il rendit la main à sa monture et raconta le sinistre à Pauline qui marchait au bord du chemin.

Le Normand, tout en parlant, considérait sa femme et il se rendait vaguement compte d'un trouble auquel la pensée de son mari, des dangers qu'il avait pu courir, du récit même qu'il lui faisait, était tout à fait étrangère; mais il aimait mieux étudier les allures de son interlocutrice et deviner sa préoccupation que de lui poser une question plus directe, à laquelle elle pouvait ne pas répondre.

Comme ils approchaient du château, Pauline ralentissait de plus en plus le pas; mais le baron ayant plus de peine à retenir sa monture aux abords de l'écurie, renonça tout à coup à cette situation qui l'impatientait et sautant à bas de son cheval, il lui lâcha la bride et lui asséna un coup de cravache.

Le cheval bondit, s'élança au galop dans la direction du râtelier et Pottemain offrit à Pauline, pour gravir le perron, son bras qui fut machinalement accepté.

Il la quitta quelques instants après l'avoir conduite à la porte de sa chambre à coucher, afin de réparer le désordre de ses habits et de faire disparaître les traces de la scène lugubre à laquelle il venait d'assister.

Pauline, rentrée dans son appartement, se fit peur à elle-même en voyant dans la glace l'altération de ses traits.

A présent, elle s'expliquait l'aversion instinctive et irraisonnée qu'elle s'était sentie, dès le premier jour, pour son mari.

Elle sentit que l'heure suprême allait sonner.

Tout à l'heure Pottemain allait reparaître... et cet homme était à présent l'objet d'une telle horreur de la part de Pauline, qu'elle se sentait décidée à tout pour se soustraire, non pas seulement à ses caresses, mais même à son regard...

Alors, en proie à une exaltation sans cesse grandissante, sans plus songer à sa toilette, ni à sa beauté que s'il se fût agi de lutter avec une bête fauve, elle courut tirer le verrou.

Puis, comprenant la faiblesse de ce rempart, elle ouvrit l'armoire, dans laquelle étaient enfermées les armes avec lesquelles elle se plaisait à s'exercer dans le stand construit pour elle. Elle choisit un revolver qu'elle chargea.

En ce moment un bruit de pas, un coup frappé à sa porte et le son d'une voix connue et désormais odieuse se firent entendre.

Le baron voulait entrer, et il s'attendait si peu à une objection qu'il tourna le bouton de la porte comme si cette porte ne dût lui opposer aucune résistance.

Pauline frissonna, mais elle se tut; sa main crispée serrait la crosse de son revolver. Alors, Pottemain frappa plus fort, demandant d'une voix très nette et très accentuée si madame était là.

Nulle réponse.

Il secoua alors une dernière fois la porte et la jeune femme l'entendit s'éloigner.

Moins d'une minute après, une autre porte plus petite, noyée dans la tapisserie, qui s'ouvrait sur un cabinet de toilette et à laquelle Pauline n'avait pas pensé, s'ouvrait sans bruit et encadrait la figure stupéfaite et irritée du baron.

Le Normand porta la main à son front avec ce geste de l'homme qui se recueille avant d'éclater et son mutisme témoigna que, s'il se taisait, c'était de crainte d'en trop dire.

—Eh bien? dit-il enfin, à quoi songez-vous donc?

Puis apercevant le revolver:

—Une arme dans vos mains?... Et pourquoi faire?

—Enfin... qu'espérez-vous de moi? dit Pauline fermement.

—Comment... fit Pottemain stupéfait, ce que j'espère de vous?... Mais tout...

—Tout? répéta lentement la jeune femme. C'est beaucoup trop pour un assassin!

—Qu'osez-vous dire?

—Que je vous ordonne de quitter cette chambre!

—Ce n'est pas possible, murmura le Normand, abasourdi, vous avez perdu la raison!

—Presque... il est vrai! articula Pauline, mais ne craignez rien, il m'en reste heureusement assez pour vous connaître et vous apprécier à votre juste valeur...

—Voyons, Pauline, je vous en prie, remettez-vous et donnez-moi cette arme.

Et en s'avançant peu à peu, l'œil caressant et la main tendue, il semblait espérer de désarmer la jeune femme.

—Je vous l'ai dit! répéta-t-elle, éloignez-vous, sortez, vous me faites horreur.

—Mais enfin... de quoi m'accusez-vous?

—Interrogez votre conscience... Elle vous le dira.

—Voyons! n'êtes-vous plus ma femme... ma femme que j'adore?

—Ah! oui, c'est vrai! fit Pauline en riant nerveusement, en effet, je suis votre femme! Je suis venue à vous pleine d'espoir et de confiance... A présent, je vous dis: «Plus un pas! Pas un mot! Sortez, ou je vous brûle la cervelle!»

Le baron sembla hésiter un instant... Il jeta autour de la chambre un regard plein de défiance, puis il sortit, la face blême et décomposée par la colère.