III
La position du baron Pottemain était embarrassante.
Eût-il été seul à Bois-Peillot, en face de Pauline, passée tout à coup d'une apparente sympathie au comble de la haine, il n'aurait eu que le problème de cette métamorphose à résoudre.
Mais, vis-à-vis de ses gens, son attitude de mari éconduit était ridicule. Allait-il passer le reste du jour à y songer, en arpentant le parquet d'un salon ou les allées du parc, lui déjà si las d'une journée orageuse et énervante?
Allait-il se voir forcé de dîner seul si Pauline se refusait à descendre?
Il n'y avait pas moyen d'en rester là, il fallait négocier lestement, s'il tenait à sauver la situation et les apparences. Et par-dessus tout il fallait, si Pauline n'était pas folle, qu'elle s'expliquât clairement.
Il courut s'enfermer dans son cabinet et il écrivit à sa femme.
Puis il alla poser lui-même sa lettre sur le coin du meuble le plus rapproché de la petite porte de communication qui lui avait servi à s'introduire, quelques instants avant, dans la chambre de Pauline.
Un fugitif regard qu'il jeta dans cette chambre en poussant la lettre, lui montra Pauline passée de son apparent accès de fièvre chaude à une prostration dont tout autre que lui aurait interprété l'excès par l'excès de la folie même.
Elle était assise, repliée sur elle-même, le front appesanti, ses mains jointes, mais à côté d'elle, à sa portée, sur une causeuse, se trouvait encore le revolver.
Au bruit, quelque léger qu'il fût, du baron entre-bâillant la porte, la main de Pauline s'allongea sur l'arme et son œil lança des éclairs.
Pottemain secoua la tête d'un air de commisération, comme pour dire:
—Elle est bien décidément folle!
Puis, d'une voix contenue, il lui adressa ces simples mots:
—Calmez-vous un peu et répondez à ce billet!
—C'est juste, répliqua-t-elle, vous ne savez pas... Vous ne comprenez pas! Eh bien, la réponse ne se fera pas longtemps attendre... Vous allez être édifié...
—Tant mieux! c'est mon plus vif désir! répartit Pottemain d'un ton où vibrait la volonté et où éclatait, malgré lui, l'impatience, vous conviendrez qu'une semblable plaisanterie ne peut durer...
—Une autre plaisanterie plus atroce, répliqua Pauline, n'aurait jamais dû se produire!
—Je saurai de quoi il s'agit, n'est-ce pas?
—A merveille!
—J'attends dans la pièce voisine.
Et il referma la porte.
Pauline se leva, saisit le billet et lut ce qui suit:
«Je vous ai épousée il y a six mois. Pas un nuage ne s'est jamais élevé entre nous. Aujourd'hui sans aucun motif, vous saluez mon retour par des outrages, par des menaces! Je n'y comprends rien... Je m'y perds! Répondez! que vous ai-je fait?»
Pauline prit une plume et traça ces mots:
«Un hasard m'a tout appris!... Je sais qui vous êtes et ce que vous avez fait... Je ne puis plus être à vous. Ne voulant rien vous devoir, je ne vous serai point à charge... Le scandale et le bruit sont partout de trop. D'ici à une heure trouvez donc un prétexte honnête et plausible pour nous séparer.»
Et elle fit passer la lettre au baron par le moyen que le baron avait employé lui-même.
Pottemain, qui attendait, fondit sur le papier, déchira l'enveloppe en l'ouvrant, puis après en avoir lu rapidement le contenu, il froissa la lettre avec colère et la mit dans sa poche.
Un instant, il rêva; enfin, d'un visage un peu rasséréné et comme si une inspiration soudaine lui venait, il traça la réponse:
«Il a dû y avoir des fous dans votre famille et vous savez que la folie est héréditaire.
«Désirant éviter toute espèce de trouble, n'aimant ni le bruit, ni le scandale, je me range à votre avis et je souscris à votre proposition.
«Possédez-vous donc! Dissimulez devant nos gens... Je serai, je vous le promets, impénétrable pour vous donner l'exemple.»
Il porta la réponse, puis sonna. Un instant après, tintait la cloche du dîner.
La résolution de Pauline fut rapidement prise, car dix minutes plus tard, elle apparaissait sur le seuil de sa chambre, ayant changé de robe et rattaché ses cheveux.
Il faisait presque nuit. Tandis qu'un valet se tenait prêt, un flambeau à deux branches à la main, à descendre devant son maître en éclairant l'escalier, Pottemain tendit en souriant son bras à sa jeune épouse, qui, muette et sans trouble apparent, y posa sa main gantée et descendit avec lui.
Un seul détail trahissait en elle une recherche étrange; elle ne s'était parée d'aucun des bijoux de sa corbeille et ses boucles d'oreilles étaient celles que Berthe et Georges lui avaient offertes.
La galerie donna des forces aux acteurs pour jouer leurs rôles. Pauline plus encore que Pottemain en avait besoin.
Ils dînèrent sans manger, comme au théâtre, et comme au théâtre, ils se parlèrent sans penser.
A peine au dessert, le baron dit tout haut:
—Les tristes émotions de cette journée paraissent, mon amie, vous avoir éprouvée autant que moi-même. Peut-être désireriez-vous goûter de suite un peu de repos?
Pauline ayant fait un signe d'assentiment, il continua, s'adressant au valet:
—Qu'on s'assure de la clôture des portes et des barrières et qu'on m'apporte les clefs dans ma chambre. Madame va se retirer dans la sienne... Veillez à ce qu'il y ait grand feu dans l'une et l'autre et que le jardinier lâche les chiens avant d'aller dormir!
Là-dessus, il se leva, offrit son bras à la baronne avec autant d'empressement et de grâce que pour l'amener dans la salle à manger.
Du tour encore ouvert par lequel on passait les plats, Victorine lança au couple déjà désuni un regard de haine et de triomphe.
Peu après, il se fit un grand silence, à peine troublé par le tic tac d'une vieille horloge à poids, aux rouages énormes, dont la dent rongea lentement les heures de cette nuit sans sommeil et sans amour.
Pauline la passa sans se déshabiller, accoudée plutôt que couchée sur son lit et l'oreille au guet en dépit des assurances que lui avait réitérées le baron en lui souhaitant bonne nuit.
La pauvre fille avait lu des romans où des forçats du temps de la marque se trahissaient, après des années de bonheur conjugal, par quelque accident dramatique ou vulgaire, comme la soudaine invasion d'un gendarme ou la déchirure d'une chemise qui mettait leur épaule à nu...
Comment la pauvre institutrice se trouvait-elle transportée réellement en un clin d'œil au beau milieu d'une de ces situations tragiques, écloses dans l'esprit des romanciers? Comment ses protecteurs avaient-ils été aussi aveugles?
Mais il fallait sortir de là. Il fallait au risque de passer décidément pour folle, et même en affectant de l'être tout à coup devenue, recourir dès l'aube à Jacques de Guermanton et obtenir de lui une voiture et un cheval pour aller en courant s'ensevelir dans le premier cloître venu.
On laisserait Jeanne s'écrier une fois de plus:
—Mais c'est par trop extraordinaire!
Et Pauline, de peur d'être retenue par les petits bras des deux enfants, s'esquiverait avant le réveil.
Mais le couvent n'est pas une retraite pour une femme en puissance de mari, si elle ne plaide point en séparation et si elle ne veut articuler aucune plainte.
Le premier commissaire venu peut, au nom de la loi, la sommer de réintégrer le domicile conjugal.
La femme est la chose du mari, bien plus que ses domestiques qui donnent huit jours quand ils veulent se faire remplacer.
En paraissant céder provisoirement, le baron Pottemain n'avait pas dit qu'il abdiquât.
Jusqu'ici il n'avait rien avoué. Il avait même le beau rôle, ayant subi d'assez bonne grâce, en somme, ce qui ne pouvait être dans l'esprit de tous, que le caprice d'une exaltée.
Comment faire, alors?
Obtenir une séparation en règle, le divorce, c'était faire intervenir la loi. Et la loi française, qui ne veut pas connaître l'incompatibilité d'humeur ne pouvait être invoquée que si Pottemain, dénoncé pour ses crimes, était traduit en cour d'assises!
La mort! Il n'y avait donc, au fond, pour la pauvre abandonnée, que la mort! La mort seule, acceptée par Pauline, dénouait la situation d'une façon bizarre, mais muette...
Elle y songeait... elle en cherchait le moyen quand apparurent les premiers feux du jour, salués par le concert des oiseaux peuplant les bosquets.
Elle ouvrit sa fenêtre et éprouva une sorte de soulagement, comme si ce réveil de la nature entière lui était un encouragement à vivre.
L'horizon qu'elle découvrait de là était prestigieux. Les coupoles vertes des grands arbres s'étageaient devant elle aux flancs du coteau, et plus loin, les plans contrariés de la forêt se perdaient dans l'azur.
A gauche, à près d'un kilomètre, sur une sorte de promontoire, également chargé d'arbres, il y avait un point blanc, et ce point blanc était surmonté d'une aiguille terminée par une petite croix.
Ce qu'elle avait entendu, que les restes de la première baronne Pottemain étaient ensevelis dans le parc, lui revint en mémoire et une curiosité maladive attira son attention de ce côté.
—Faisons connaissance, dit-elle, avec le port d'où elle s'est embarquée pour l'autre monde.
Il faisait un beau temps, presque tiède. Elle se vêtit d'une matinée, jeta sur ses épaules une mantille de guipure blanche et dissimula dans sa poche le revolver qu'elle avait gardé toute la nuit à sa portée et dont elle ne voulait plus se séparer.
Mais au moment de sortir pour accomplir ce pèlerinage, elle se souvint de l'ordre donné la veille et probablement tous les jours par l'ogre du château, de lui apporter les clés à l'heure du couvre-feu.
Les portes devaient être closes et verrouillées et plutôt que de demander les clés, elle serait restée prisonnière.
Elle attendit donc patiemment que les domestiques fussent levés et dès que de sa fenêtre elle eut reconnu aux allées et venues du personnel, que la consigne était levée, elle descendit sur le perron et se dirigea à pas lents vers le parc.
La marche à l'air pur et au soleil naissant rendit des forces à Pauline qui, après s'être orientée, s'achemina vers le mausolée.
Après l'avoir souvent perdu de vue, elle atteignit enfin la pente qui y conduisait en zigzags parmi les hêtres.
Là on entendait le bruit argentin des clochettes. C'étaient les vaches du prochain domaine broutant avec volupté des herbes fleuries dans la futaie.
Comme elle avait envié le sort des fauvettes des buissons, elle envia le sort de ces animaux, qui ne connaissent de la vie que le présent et qui ne meurent qu'une fois... tandis que, harcelé par l'attente ou par la mémoire, l'homme regrette ce qu'il n'aura plus ou redoute ce qui l'attend!
Encore quelques pas et elle allait toucher le but.
Le tombeau était une chapelle en pierre blanche, déjà verdie par l'humidité et dont chaque extrémité ouverte et bordée par un arceau, était close par une petite grille.
Par la première de ces grilles, elle vit un autel dont les vases contenaient encore quelques tiges de fleurs desséchées.
Puis élevé sur une stèle adossée à l'autel, elle considéra le buste de la défunte, qui semblait, par l'expression de son visage, lancer aux vivants un regard inexprimable de défi et leur dire:
—Réfugiée dans la mort, je suis désormais à l'abri de vos coups!
Cette composition ne pouvait être que l'œuvre d'un grand artiste, inspiré à coup sûr par une pensée singulière.
Car pour donner à cette figure l'air de se réjouir d'être morte, il fallait qu'il l'eût connue vivante et qu'il eût pénétré son secret.
Mais Pauline attribua l'idée que la vue de cette statue faisait naître en elle à l'état d'esprit particulier où elle se trouvait.
Elle se recueillit un instant et avança vers l'autre extrémité de la chapelle.
Comme elle l'atteignait presque, une voix s'éleva de derrière le monument:
—Hé!... Bas-Rouge!... Va... va!... Tou! tou! tou!
Et aussitôt, Pauline entendit l'aboiement d'un chien dans le fourré, puis le trot de quelques vaches surprises en maraude au milieu d'un taillis.
Un instant après, le chien parut, laissant pendre hors de sa gueule sa longue langue rose. C'était un mâtin de haute taille, au poil hérissé comme un loup.
—Couche ici, Bas-Rouge, reprit la voix.
Pauline, une main au mur, l'autre sur sa mantille croisée, se pencha légèrement pour découvrir l'être qui parlait et elle aperçut un pâtre de quatorze ans, déguenillé comme un mendiant, mais au visage doux, comme un berger de Théocrite, à moitié caché par une forêt de longs cheveux blonds épars.
Bien que la jeune femme ne fit aucun bruit, Bas-Rouge, averti par son instinct, tressaillit, gronda sourdement et l'enfant leva la tête.
A l'aspect de l'étrangère, il eut un petit geste de frayeur, et Pauline, pour le rassurer, lui dit:
—Ne crains rien, mon ami! je suis la baronne Pottemain, ta maîtresse...
Après un court silence, l'enfant secoua la tête lentement, puis:
—Non... Vous n'êtes pas Mme la baronne... Mme la baronne, elle est là!
Et du doigt, il désignait le monument.
—Oui, la première baronne, qui est morte, repose là en effet... Mais je suis la seconde baronne.
—Ah! fit simplement le pâtre.
—Comment t'appelles-tu? reprit Pauline.
—Jeannolin.
—Je garde les bêtes du domaine de Bois-Peillot... tiens!
Et l'enfant tourna la tête d'un air maussade comme s'il n'eût répondu qu'à regret et qu'il fût décidé à ne pas continuer la conversation.
Mais cet être bizarre intéressait Pauline.
Elle s'approcha et d'un ton caressant:
—Pourquoi me boudes-tu? demanda-t-elle. Je ne t'ai rien fait.
—Non!... Mais j'ai rien à dire... puisque vous êtes la femme du Sournois! répliqua le pâtre d'une voix bourrue.
Pauline ne se tint pas pour battue.
—Je ne suis pas méchante... moi! Voyons... pourquoi ne me réponds-tu pas? Tu n'aimes donc pas ton maître, le Sournois, comme tu l'appelles?
—Non!
—Pourquoi?
—Parce qu'il a fait du mal à ma bonne maîtresse, la baronne...
L'enfant regarda un instant la jeune femme, puis comme si cet examen eût tout à coup provoqué chez lui une subite sympathie pour son interlocutrice, il reprit:
—Il a fait du mal... beaucoup de mal à ma bonne maîtresse... et il vous en fera aussi à vous... vous verrez,.. Le Sournois est méchant pour tout le monde...
Pauline frissonna en entendant cette prophétie et l'enfant continua:
—Ils disent comme cela dans le pays que je suis berdin... mais je ne le suis point!... Mais dâ—non!,.. et je vois clair... Je l'aimais bien, ma bonne maîtresse, elle me donnait des habits, des gâteaux... et des sous... Le Sournois l'a fait mourir... Elle est là... Pastouret aussi était un bon garçon... Il m'emmenait à la chasse... Le Sournois l'a tué, l'autre jour... Je le sais bien... Et même qu'un ami du Sournois m'a tiré dessus...
—Tu dis que tu as vu?,.. interrompit Pauline suffoquée.
—Tiens! pardine, j'étais tout à côté de lui... quand le pauvre Pastouret est tombé... Pan! pan!... comme sur un lapin... Il me faisait peur, le Sournois! Alors, je me suis ensauvé et c'est là qu'un de ses amis m'a tiré dessus... Il m'a manqué, par exemple...
Pauline resta atterrée en écoutant cette confession inattendue.
—Ça m'est égal, reprit le petit pâtre, après une minute de réflexion, je me suis bien vengé du Sournois, et la baronne doit être contente.
—Qu'as-tu fait? demanda Pauline.
—Oh! pas vous... répliqua Jeannolin, l'autre baronne qui est là,.. dans la chapelle.
—Voyons, aie confiance en moi, qu'as-tu fait? demanda de nouveau la jeune femme.
Mais l'enfant secoua la tête.
—Non, pas vous! Vous, vous iriez le répéter au Sournois...
—Par l'âme de la morte, je te jure qu'il n'en saura rien... Aie confiance... et comme ton ancienne maîtresse que tu aimais tant, je te promets d'avoir soin de toi.
—Eh bien, puisque vous m'avez promis... de garder pour vous ce que je vous dirai... écoutez... Il a été bien attrapé, le Sournois, hier!... C'est moi qui ai mis le feu aux gerbes de blé...
Et le berdin éclata d'un rire nerveux et strident.
—Tais-toi! tais-toi! fit Pauline épouvantée en apercevant au loin, sur le perron, la silhouette de Victorine. Tous les jours, tu reviens faire paître tes vaches par ici?...
—Tous les jours... et je viens m'asseoir là, contre la chapelle de la baronne...
—Je reviendrai... à demain!...
Et Pauline s'éloigna, l'âme bouleversée de ce qu'elle venait d'apprendre, tandis que le berdin lançait Bas-Rouge de nouveau à la poursuite des bêtes qui s'éloignaient trop du pacage.
—Tou! tou! tou! Bas-Rouge! Ramène! ramène!