IV
Cependant le baron Pottemain n'avait pas mieux dormi que Pauline.
Il avait passé sa nuit à former des conjectures sur ce mot plein de menaces que lui avait jeté la jeune femme indignée:
—Je sais tout!
Tout? Quoi?
Et ce qu'il pouvait y avoir d'affreux et de compromettant sur son compte, de quelle source le tenait-elle?
Le jour parut avant qu'il eût pu résoudre cet irritant problème. Pottemain se leva et, à l'heure même où Pauline accomplissait son pèlerinage au mausolée de la défunte baronne, il commença sa toilette.
Par un caprice bizarre et inexplicable, il abattit ses moustaches et tailla ses favoris à pleins ciseaux.
Sans doute trouvait-il qu'il s'était trop fait de violence aux jours de sa poursuite amoureuse, c'est-à-dire durant plusieurs mois, en sacrifiant, contre son habitude, au fer à friser et aux cosmétiques.
Victorine, qui, à cet instant même, apportait de l'eau chaude, resta stupéfaite. Toutefois, elle crut utile d'annoncer à son maître qu'on avait déjà vu Mme la baronne en course dans le parc, bien qu'il ne fût pas sept heures du matin.
—Madame sort de bien bonne heure! glissa sournoisement à l'oreille du baron l'ex-servante-maîtresse.
—C'est qu'elle aime la nature! répliqua le Normand, qui ne voulait pas paraître étonné.
Sans ajouter un mot, au grand étonnement de Victorine, il continua à se savonner le menton d'un geste ample et symétrique, se bouchant les lèvres avec la mousse du pinceau à barbe, ce qui lui donnait l'air d'un masque de plâtre fendu d'un coup de sabre.
Victorine pensa que son maître devait être bien préoccupé pour qu'il ne lui prît pas la taille, comme il le faisait aux bons jours.
—Oh! fit-elle d'un air pincé, comme vous voilà grave et sage, aujourd'hui!
Cette fois Pottemain se fâcha. Il interrompit son opération et, se retournant vers sa servante:
—J'en ai assez, s'écria-t-il, de tes observations et de tes familiarités. Tu sais à quelles conditions je t'ai gardée à mon service?
—Vous ne pouviez guère faire autrement... riposta aigrement Victorine, à moins de vous conduire avec moi comme avec ce pauvre Pastouret.
—Que veux-tu dire? cria le baron, menaçant.
—Moi? Oh! rien!
—Tant mieux! Mais tu sauras que je ne crains personne... et j'entends être le maître chez moi et savoir tout ce qui s'y passe... Je t'ai chargée du soin de me renseigner... Or, hier, en mon absence, pendant que j'étais à l'incendie de Sainclair... on a causé... quelque chose s'est passé que j'ignore... Qui la baronne a-t-elle vu après mon départ et qu'a-t-elle fait?
Victorine sourit imperceptiblement.
Elle comprit que sa trahison avait porté ses fruits, que la rupture entre les époux était sinon accomplie, du moins près de s'accomplir, et elle triompha. Mais elle sut cacher le contentement intérieur qu'elle éprouvait.
—Ce qui s'est passé hier? fit-elle, mais rien... rien du tout, sinon que madame, à qui j'offrais mes services après votre départ, m'a paru étrange, bizarre. Elle m'a renvoyée, puis elle a jeté un châle sur ses épaules et est partie toute seule, à travers bois... Je lui ai trouvé l'air un peu fou... Une heure après je l'ai vue revenir avec vous... Je ne sais rien de plus...
—Et tu n'as pas parlé? insista Pottemain, en regardant fixement dans les yeux la servante-maîtresse.
—Moi? que lui aurais-je dit? fit Victorine en soutenant hardiment le regard étincelant de son maître.
—Personne ne l'a approchée après mon départ?... Tu peux l'affirmer?
—J'affirme que je n'ai vu personne.
—Tout cela est bien extraordinaire, grommela Pottemain entre ses dents. Et ce matin, qu'a fait la baronne? Tu dis qu'elle est sortie?
—Oui... dès que les portes ont été ouvertes, elle est descendue au parc et s'est rendue du côté du monument de la défunte baronne. Je croyais que vous le saviez, ajouta-t-elle, d'un petit ton sarcastique.
Mais le baron ne releva pas cette pointe.
—Où est-elle à présent?
—Tenez, écoutez! fit Victorine, en étendant sa main vers la fenêtre.
On entendit à ce moment plusieurs détonations successives.
—Elle est au stand en train de se faire la main... Et, vous savez, en voilà une qui s'entend à tirer... Elle fait mouche à tout coup...
—C'est bon! fit Pottemain impatienté, tu peux te retirer, mais je te préviens que j'entends être tenu au courant de tout ce que fera et dira la baronne en mon absence. Arrange-toi pour qu'elle reste continuellement sous ta surveillance. J'ai mes raisons... Tu as compris? C'est entendu?
—C'est entendu!
—C'est bien!
Victorine sortit, fière de ce premier résultat qu'elle venait d'obtenir. Cette femme chez qui n'était accessible nul autre sentiment que l'intérêt personnel, trouvait un plaisir âpre à braver le danger.
Elle regrettait modérément Pastouret, surtout à la pensée que, si le succès couronnait ses efforts, à elle seule reviendrait la toute-puissance.
C'était un duel engagé entre elle et le baron, et elle était décidée à ne pas reculer d'un pas, à tout oser, même, au prix de sa sécurité propre.
Bois-Peillot méritait bien qu'on se compromît un peu et, après tout, qu'avait-elle à craindre? Rien ne serait plus difficile à prouver que sa complicité dans le cas où les affaires tourneraient mal.
Donc ayant tout à gagner, pas grand'chose à perdre, elle n'avait pas hésité à mettre le feu aux poudres et elle était résolue à poursuivre son œuvre.
Une fois sa toilette terminée, le baron descendit au jardin et s'achemina vers le stand où Pauline continuait à s'escrimer.
Il salua poliment sa femme, l'appelant de son prénom, de l'air le plus dégagé du monde.
A son approche, Pauline avait frémi. Elle lui répondit, néanmoins, sur le même ton et sans se déranger, quoique avec moins d'aisance.
—Oh! mais, vous tirez à ravir! fit le baron. Vous chassez volontiers... je parierais.
—Mon père, repartit Pauline, m'a donné l'habitude des armes à feu et je me suis fréquemment exercée, à Guermanton, avec une carabine de salon; mais je ne chasse pas... ayant horreur d'ôter aux êtres vivants ce que je ne puis leur rendre.
Ces paroles furent prononcées avec un accent net et cassant auquel le baron affecta de ne pas prendre garde.
Il reprit sans aucune ironie:
—Seriez-vous donc membre de la Société protectrice des animaux?
—Non, répliqua Pauline, et je sais à peine ce que c'est; mais j'ai, pour les animaux comme pour les humains, les sentiments de la nature.
—De quelques natures à part, devriez-vous dire, car la nature est essentiellement féroce et l'antagonisme est sa loi. Elle ne crée que pour détruire et tout ce qu'elle anime souffre... Mais pardon! la nature vous est chère et j'ai tort de parler ainsi, car, pour la contempler, vous sortez, paraît-il, d'assez bonne heure...
—Il est vrai, dit la jeune femme, sa vue console et raffermit mon cœur.
Pottemain écouta sans rien dire cette réponse, s'occupant à tracer sur le sable des arabesques avec le bout de sa canne.
Enfin, il soupira:
—Vous possédez à un degré très louable le respect du bien des autres... Que ce sentiment ne s'étend-il jusqu'au bonheur de votre mari!...
—Vous?... mon mari?... Ah! c'est vrai!
Et Pauline regarda le baron d'un air de telle hauteur et de tel mépris qu'il en frissonna, lui que rien n'effrayait trop sur la terre.
Dans ce coup d'œil, elle remarqua qu'il n'avait plus de barbe et que cette métamorphose mettait au jour la brutalité de ses traits. C'était un autre homme et comme la mise à nu de l'homme intérieur.
—Vous êtes changé, dit-elle involontairement.
—Mais prêt à recouvrer mes avantages, s'ils doivent me faire recouvrer votre sympathie. La barbe pousse vite. Seulement c'était un soin de plus et cela m'ennuyait. Cependant, je vous le répète, pour vous plaire...
—N'y songez plus, répliqua simplement Pauline.
—Voyons, dit tout à coup le baron, combien de temps cette triste plaisanterie durera-t-elle? Croyez-vous que je vous aie épousée avec la perspective d'être traité par vous comme un chenapan?
—Veuillez me dire, monsieur, qui de nous deux a trompé l'autre?
—Franchement, je ne puis m'expliquer l'horreur subite que je vous inspire depuis hier... Voyons, de quel manquement grave s'est rendu coupable, à votre endroit, ce pauvre baron? Racontez-lui cela comme s'il était un autre... et ne lui tenez pas plus longtemps rigueur.
Ce disant, il s'avança vers sa femme.
—Demeurez à distance, fit Pauline en reculant d'un pas.
Mais sans qu'elle s'en rendît exactement compte, par sa phrase empreinte en apparence d'une franche bonhomie, le baron venait de recouvrer une partie de son avantage.
A cet instant précis, un doute et la crainte vague d'une injustice criante envers un innocent calomnié traversèrent comme une étincelle électrique, et en dépit des témoignages accumulés, le cœur de Pauline, qui ne haïssait au fond que de désespoir de ne pouvoir aimer.
Quelque légère que fût la détente, le baron Pottemain en profita, en stratégiste de premier ordre, pour démasquer une nouvelle batterie.
Il s'approcha de nouveau de sa femme, la fit asseoir sur un banc de mousse et s'assit près d'elle.
—Je le sais, continua-t-il, j'en suis sûr... Hier, quelqu'un m'a calomnié auprès de vous... J'ai des ennemis, autour de moi peut-être, et dont je ne me doute pas... Nommez-les moi... Dites-moi ce qu'on vous a rapporté... que je puisse au moins me justifier...
Pauline se recueillit un instant, passant rapidement en revue, avec cette lucidité de conscience familière aux gens d'honneur, les dangers qu'elle ferait courir aux dénonciateurs par l'aveu de la dénonciation.
Ces dénonciateurs étaient au nombre de trois: Pastouret, Victorine, Jeannolin.
Le premier avait écrit la dénonciation. Il était mort, et dès lors à l'abri.
La seconde avait apporté la dénonciation et elle était bien vivante, celle-là.
Mais elle connaissait des secrets terribles et elle était femme à s'en servir, comme d'une arme empoisonnée. La nommer c'était la désigner à la colère et à la vengeance du baron. A moins d'un nouveau crime qui fermerait la bouche de la servante-maîtresse, l'éclat et le scandale étaient inévitables, et un scandale dans lequel sombreraient sa fortune et son avenir à elle, un scandale qui marquerait d'une tache ineffaçable le nom qu'elle était condamnée à porter à jamais.
Elle ne se sentit pas la force de reconquérir peut-être sa liberté à ce prix.
Quant au troisième, Jeannolin, qui, avec l'abandon et l'innocence de son âge, avait confirmé la dénonciation, Jeannolin qui avait vu, qui avait incendié Sainclair, il était perdu, si Pauline attachait un simple soupçon à sa trace.
En conséquence, la jeune femme restreignit son thème.
—Vous vous souvenez, dit-elle, que nous avons arrêté, hier, les bases de notre séparation. Vous m'avez demandé de feindre pour éviter le scandale. Ainsi donc, vous tenez à l'éviter. Je m'y suis prêtée, m'y prête encore. Si vous respectez ma liberté absolue vis-à-vis de vous, je respecterai la vôtre. Donnant, donnant. Vous ne gagnerez rien au delà, ni par menaces, ni par promesses, ni par soumission. Si vous insistez, pour gagner un pouce de terrain, je regarderai le pacte comme rompu et alors commenceront le scandale et ses suites. Si vous me persécutez dans l'ombre, je crierai ce que vous êtes... et je le crierai sur les toits. Vous pourriez me tuer, pour m'imposer silence, j'en conviens, mais le silence ne se ferait point sur ma tombe. Dussé-je—et retenez bien mes paroles!—dussé-je, par l'effet de quelque subtil poison, ou tout autrement, sembler morte de mort naturelle, mes précautions sont déjà prises. J'ai mis quelque part les faits de ma cause et de la vôtre en sûreté!
Pauline mentait pour la première fois de sa vie. Mais elle mentait, comme on use, sur un champ de bataille, d'une ruse de guerre pour sauver une armée, c'est-à-dire avec l'aplomb et le courage du désespoir.
Le baron considéra sa femme d'un air d'étonnement stupide. Il se contraignit d'abord pour ne pas éclater.
Puis il finit par sourire avec une ironie triste et contenue:
—J'avais deviné juste, dit-il d'une voix parfaitement calme. Pauvre amie! Voulez-vous m'accorder la faveur de vous tâter le pouls?
—Faites! répondit Pauline d'un ton de défi.
—Il paraît, reprit le Normand en lui palpant le poignet d'une main douce et légère, que le climat des tropiques n'est pas sain à de trop jeunes cerveaux. A quel âge avez-vous quitté Ceylan? Avez-vous eu les fièvres de l'Inde? Avez-vous avalé, dans votre enfance, quelques-uns de ces subtils poisons dont vous parliez tout à l'heure?
—Je suis, repartit Pauline, aussi saine d'esprit que de corps.
—Trop arrêtée, dit Pottemain, cette opinion ne serait chez vous qu'un symptôme de plus, songez-y.
Pauline comprit, se troubla en pensant à certaine statistique qui range et dénombre, à côté des erreurs judiciaires, les erreurs volontaires ou non de quelques médicastres, prompts à enfermer des gens raisonnables, mais incommodes, dans des maisons d'aliénés.
—Ah! dit-elle en s'affermissant contre son émotion, ce serait là votre plan de campagne?
—Oh! certainement, dit le baron, je dépenserais jusqu'à ma dernière pistole plutôt que de laisser une maladie aussi grave, compromettre une santé—malgré tout—aussi chère, sans épuiser tous les moyens de la science, toutes les ressources de l'art!... Mais, voyez, il suffit souvent de la volonté, au début de ces affections funestes, pour en triompher pleinement. Essayez de vous raidir contre une aberration dangereuse. Quand cette malheureuse idée d'avoir en face de vous un étrangleur de l'Inde vous assiège, faites effort pour penser à autre chose. Vous parlez de la nature, vous l'aimez, fiez-vous à ses inspirations. Elle doit vous rapprocher d'un homme qui vous aime et qui vous en a donné la plus rare et la plus éclatante preuve, dans un siècle où le secret ressort de tous les actes n'est que l'intérêt. Venez alors à moi, rassurez-vous, en vous appuyant sur moi, contre vous-même. Tenez, je vous plains: je ne vous en veux pas. A force de me voir vivre à côté de vous en paix et en bonne amitié, à force de trouver en moi une obligeance continuelle et une inaltérable bienveillance, vous surmonterez votre mal et vous bannirez loin de vous les diables bleus!... Cela vous va-t-il? Que vous coûte un essai? Je vous défierais bien de me haïr et de me soupçonner, si vous aviez vécu un ou deux ans avec moi. Tenez, un exemple: quand aujourd'hui on viendrait vous dire que M. Jacques de Guermanton a fait cuire un petit enfant pour le manger, vous ririez au nez du dénonciateur... Si vous étiez un peu médecin, comme moi, vous connaîtriez l'influence occulte de certains viscères sur l'état cérébral. La femme plus que l'homme est en butte à ces influences et la jeune fille plus que la femme. Bien souvent sur la déclaration du médecin le criminaliste lui pardonne. Hé bien! vous sentez-vous un peu réconfortée et rassurée? Promenez-vous, prenez de la distraction, mangez et buvez largement, car les fonctions de l'estomac influent aussi sur la tête. Suppliez-vous d'être heureuse comme je vous en supplie moi-même et, pour y parvenir ne causez pas sans fin avec votre propre manie et votre propre douleur...
Ces paroles, qu'elles fussent hypocrites ou sincères, offraient à l'infortunée la seule chose qu'elle pût souhaiter à cette heure: le moyen de gagner du temps.
Appelant alors à son aide une diplomatie aussi contraire à son habitude de penser tout haut qu'à sa loyale humeur, elle dit à son geôlier:
—Si je suis folle, c'est de honte, de dépit, de chagrin!... Mais puisque vous m'offrez le temps de me guérir, j'accepte la proposition. Je vous prends au mot: je jouirai désormais de la plus complète indépendance. Cette porte de séparation de nos deux chambres sera exactement close. Je m'appliquerai à recouvrer le calme. Vous m'y aiderez par une humeur égale et par un respect absolu de mes caprices. A ce prix, je m'engage sur l'honneur à me conformer à tous mes devoirs apparents, à faire honneur à la maison qui m'abrite. A la première infraction de votre part, je saurai que tout est fini entre nous!
—Vous avez ma parole, comme je prends acte de la vôtre, répondit le baron d'un air de triomphe. A l'œuvre, maintenant!...
Ce fut paisiblement que l'on déjeuna. Mais, aussitôt après, Pottemain courut, sans rien dire, chez M. de Guermanton.
L'apparition de Pottemain à Guermanton fut saluée, par la famille, avec tout l'intérêt qu'inspirent les existences nouvelles.
Et, bien que les sentiments qui s'attachaient au départ de Pauline fussent très opposés chez Jacques et sa femme, tous deux confondirent les marques du plus vif attachement pour elle, dans les politesses qu'ils firent au baron.
Les enfants réclamaient déjà hautement Mlle Marzet, ne comprenant point qu'en devenant Mme Pottemain elle cessât d'être à eux.
L'air penché du nouveau marié n'échappa à personne. Il s'était avancé souriant avec effort et comme affaissé légèrement sous le fardeau de la destinée.
La récente métamorphose de ses traits fut aussi remarquée, et elle ne parut point à son avantage.
Et—que les pressentiments soient des courants véritables, ou que le changement survenu dans la figure de Pottemain mît plus en évidence son caractère réel—Jacques ne présagea rien de bon de cette visite.
Il devina un serpent sous l'herbe et il n'avança qu'avec précaution dans la voie des épanchements.
—Peut-on causer avec vous? demanda Pottemain en regardant Berthe et Georges avec embarras.
Sur un signe de leur mère, les deux mignons diablotins partirent en recommandant qu'on leur amenât Pauline une autre fois.
—Dites-moi, chers voisins, dit le baron en formant avec eux sur trois sièges rapprochés un triangle étroit dont il occupait le sommet, avez-vous remarqué que notre chère amie fût sujette à des accès bizarres de mélancolie ou de fièvre?
—Non, répondirent le mari et la femme d'une seule voix.
—Hé! pourtant, reprit Pottemain d'un air soucieux, le séjour d'un climat extrême comme celui de la presqu'île asiatique doit avoir exercé sur son enfance une influence néfaste!
Et il regardait le plafond, attendant une réponse.
—Pauline est très romanesque! dit enfin Jeanne. C'est une fleur animée pour ainsi dire, sujette à toutes les variations de l'atmosphère et du jour... C'est une de ses grâces! ajouta la jeune femme en voyant se froncer légèrement le front de son mari.
—Mais enfin est-elle parfois en proie à des hallucinations? Croit-elle tout à coup, par exemple, qu'on veut lui nuire... l'assassiner?...
—Elle a eu des terreurs folles dans son enfance, dit Jacques; elle a failli, toute petite, mourir de mort violente avec ses parents, dans les jungles de l'Asie méridionale; mais ici, en pleine sécurité, entourée d'égards et de soins affectueux, comment croirait-elle?...
—L'entendait-on tout à coup traverser les taillis avec les cheveux en désordre, en criant... que sais-je? «Jacques! Jacques!» Non, à Guermanton, elle ne faisait pas cela?
Pottemain regarda tour à tour Jacques, qui devint très sérieux, et Jeanne, qui rougit excessivement, mais qui ne répondirent ni l'un ni l'autre.
—Voyons, reprit bonnement Pottemain, aidez-moi, cette pauvre Pauline a quelque chose de dérangé dans le cerveau.
Le Normand avait bien pesé le mot abominable qu'il venait de jeter dans la conversation. Il examina en dessous M. et Mme de Guermanton.
—Expliquez-vous plus nettement, dit Jacques impatienté, ou laissez ces particularités dans l'ombre!
—J'y viens, reprit le baron. Hier un sinistre dont vous avez sans doute entendu parler...
—Oui, dit vivement Mme de Guermanton, un incendie à deux lieues d'ici. Mais nous n'avons encore aucun détail.
—L'incendie, madame, c'était quarante mille gerbes de froment à moi qui brûlaient! J'y volai, défendant à Pauline de me suivre. Pourquoi l'affliger d'un pareil spectacle? Pourquoi lui faire courir avec moi quelque danger? Bref, quand je revins, triste, impatient de la revoir, elle courait dans le bois. Je pensai que c'était à ma rencontre... Mais ce n'était pas moi qu'elle appelait... J'ai mal entendu, peut-être!
—Vous aurez mal entendu et cela pour deux raisons, dit froidement le père de famille: la première est que, jamais ici, Mlle Marzet n'a été avec nous sur le pied d'une semblable familiarité; la seconde est qu'aucune explication de cette course à travers bois et de cette impatience n'est admissible, à moins que votre absence prolongée n'en fût la cause?
—C'est vrai, c'est bien vrai! dit Pottemain, comme se conseillant à lui-même de se rassurer.
—Est-ce là, poursuivit Jacques sur le ton d'un aimable persiflage, le seul nuage qui se soit élevé entre vous depuis que vous êtes unis?
Le baron répondit d'un ton bas, mystérieux, péniblement résigné:
—Hélas non!
—C'est singulier, dit Jeanne d'un air étrangement contrit.
—Des vapeurs! dit le baron, il faudra peut-être voyager!... Mais je voulais vous parler à cœur ouvert auparavant, vous consulter...
—Il faudrait voyager, en effet, s'écria Jeanne, poussée à bout par des préoccupations nouvelles, aggravées de sa jalousie conjugale.
—C'est votre sentiment? dit Pottemain. Et vous, mon bon voisin? demanda-t-il à Jacques.
—C'est aussi mon sentiment! répéta Jacques d'un ton bref et sévère qui ne lui était pas habituel.
—J'avais pensé à autre chose, reprit le baron. J'avais pensé à vous prier de provoquer une explication, des confidences. Je ne connais pas assez le terrain: vous l'auriez sondé pour moi!
—Je m'y refuse, dit M. de Guermanton sur le même ton. Entre l'arbre et l'écorce, il ne faut pas mettre le doigt.
—Moi, dit Jeanne, je n'offrirais mon intervention qu'à regret, surtout après le refus de mon mari. Je connais Pauline: elle n'avait point de secret pour moi; toute ombre d'investigation pourrait la blesser!... C'est une âme claire, habituellement joyeuse, que d'amers souvenirs ont pourtant le droit d'attrister quelquefois!... Mais votre confiance en elle est bien placée. Croyez-en la mère de famille.
L'exquise délicatesse de cette réponse charma Jacques, qui remercia sa femme d'un long regard et qui toisa ensuite Pottemain d'un coup d'œil froid et altier.
—Ce que vous cherchiez n'est pas ici! lui dit-il en s'efforçant de sourire.
—Vous entendez: le mot de l'énigme, n'est-ce pas?
—Oui, j'entends cela! répliqua M. de Guermanton. Soyez heureux avec votre charmante femme. Restez, vous ferez bien. Voyagez, vous ferez encore mieux. Mais nous n'interviendrons jamais, par respect pour Pauline, pour vous, pour nous-mêmes.
—C'est ce que je craignais! dit le Normand. Vous auriez pu me bien aider! Mais... je conçois certains scrupules, la prudence... Ah! si je savais que Pauline ne fût pas heureuse... Car je ne l'ai épousée que pour être la source du bonheur de quelqu'un!...
Il s'attendrit et, comme dans le cimetière, en prononçant l'oraison funèbre de feu Pastouret, il cacha son visage dans un mouchoir.
Cet attendrissement toucha Jeanne et laissa Jacques impassible.
La visite ne pouvait se terminer que par une invitation à l'adresse de Pauline et de son mari, invitation d'autant plus urgente, que le départ du baron pouvait être plus proche.
M. de Guermanton la fit d'une manière trop succincte pour ne pas laisser à Pottemain toute latitude de refuser.
Il refusa en effet et, se contentant d'annoncer une visite d'adieux que peut-être il ne voulait pas faire, il se retira bien assuré que le cercle était fermé de nouveau autour de Bois-Peillot et que, de dépit d'une allusion faite par le baron à quelque secrète sympathie pour Pauline, M. de Guermanton ne remettrait pas les pieds au château.
C'était peut-être ce qu'il souhaitait!