V

Le baron, de retour à Bois-Peillot, trouva sa femme occupée dans la lingerie à ajuster de vieux vêtements à la taille d'un jeune garçon.

—Que faites-vous? dit-il d'un air qu'il voulut rendre aimable. Vous voilà tailleur à présent?

—Je désire simplement, repartit Pauline, si toutefois vous m'y autorisez, habiller un petit pauvre.

—Oh! rien de mieux, ma chère amie... dit Pottemain. Serait-ce lui, par hasard, qui s'appelle Jacques!

Pauline se pencha sur son travail en changeant de couleur et répondit:

—Il s'appelle Jeannolin. C'est un de vos bergers, et vous le connaissez sans doute.

—Peut-être! fit le baron. Et à propos, continua-t-il, j'ai deux mauvaises nouvelles à vous apprendre. Je viens de Guermanton, où j'ai été reçu fraîchement, je n'imagine pas pourquoi. J'espérais que des relations suivies avec vos amis vous seraient agréables... Ils se dérobent. Vous voilà, malgré moi, bien isolée... L'autre nouvelle est que décidément le feu a été mis exprès à ma grange de Sainclair. Décidément, nous excitons des sympathies partout!... Ah! il est vrai que votre amour me reste pour me consoler... C'est quelque chose... Habillez les pâtres, ma chère! Quant à moi, je vais m'occuper à faire prendre et à faire pendre l'auteur du méfait. Je mets la maréchaussée sur pied à dix lieues à la ronde. Cela va m'occuper huit jours. Après quoi, si vous n'allez décidément pas mieux, nous bouclerons les malles et nous jetterons une plume au vent...

Et, après ce petit discours, empreint d'un léger persifflage, le baron Pottemain tourna les talons, laissant Pauline à son travail.

La jeune femme, si seule dans ce manoir plein de visages louches, s'était prise pour Jeannolin d'une affection singulière.

Elle avait résolu de conquérir l'amitié de ce petit sauvage, bien moins berdin qu'on ne voulait le dire, mais dont l'intelligence fruste avait besoin d'être développée et cultivée.

Elle continuerait ainsi la tâche de la défunte châtelaine, à laquelle le pauvre être avait gardé un souvenir si reconnaissant.

Aussi le danger couru par Jeannolin, auteur de l'incendie de Sainclair, fit, s'il se peut, plus de peine à Pauline que l'abandon de la famille de Guermanton.

Le premier de ces malheurs était pressant et pouvait devenir tragique.

Le second était tempéré, dans l'esprit de la jeune femme, par l'indignation que lui causait la pensée d'avoir été livrée par ses hôtes à un scélérat et de ne pouvoir plus désormais trouver auprès d'eux aucun appui.

Le silence était même imposé d'avance à toute plainte. Eux qui ne lui devaient rien que des égards avaient fait, pour la marier et se séparer d'elle, un sacrifice qui pesait maintenant à sa délicatesse et auquel mille fois elle aurait préféré un sourire ou une poignée de main.

Le baron, tandis que Pauline travaillait avec une douce charité à vêtir le vrai coupable, adressa une plainte au parquet.

C'est toujours une bonne fortune pour un parquet de province qu'une ténébreuse affaire et c'est tout naturel. De quoi serviraient, sans la guerre, les officiers et les soldats?

Une enquête eut lieu.

Ce même substitut, qui tenait les chevreuils de Guermanton en si haute estime, se trouva chargé des préliminaires.

Il vint à Bois-Peillot, assisté de son greffier, dans une voiture de louage.

Cette circonstance lui permit de voir Pauline, transformée en baronne Pottemain.

Jusque-là, pour lui, elle n'avait été personne, mais maintenant elle était riche et par conséquent elle était quelqu'un.

—Ah! c'est pour cela, madame, lui dit le jeune magistrat d'un ton malin, qu'il y a six mois, à Guermanton, vous vous informiez si volontiers de Bois-Peillot et du château un peu délabré alors, mais magnifique aujourd'hui... grâce à vous. Tous mes compliments, madame la baronne!...

Tandis que parlait le substitut, dont les épaules hautes et maigres faisaient l'effet d'un porte-manteau, tandis que, la tête rejetée en arrière comme ses cheveux, il cherchait à résoudre le problème d'apercevoir les objets à travers le pince-nez juché sur les tendons extrêmes de son appareil olfactif, Pauline cherchait, dans son cœur meurtri et saignant, comment elle pourrait dérober un pauvre enfant, coupable d'un gros forfait, aux menottes de la prévention criminelle.

Le substitut, lui aussi, avait trempé dans l'espèce de conspiration qui avait donné à Pauline Pottemain pour époux.

Raison de plus pour le dépister dans des recherches et même pour croire qu'il serait possible de le dépister, car il ne brillait pas par la judiciaire, à en juger par la façon dont il appréciait les physionomies.

Mais Pauline comptait peut-être sans cette habitude contractée dès l'abord au parquet par les jeunes magistrats, de voir partout des coupables et de spéculer à perte de vue sur les antécédents et sur l'attitude des malheureux, comme si rien faisait foi d'un fait, comme le fait lui-même, et comme si une induction devait jamais servir à faire tomber une tête.

Quoi qu'il en soit, elle sentit, de prime abord, que la lutte, à l'occasion de Jeannolin, était entre le substitut et elle. Et comme elle était brave, elle marcha de l'avant, l'oreille et l'œil bien ouverts.

La mort de Pastouret créait une vacance dans le personnel domestique de Bois-Peillot.

Le plus profond taillis n'était pas sûr pour le pauvre Jeannolin, que ses stations avec son troupeau avaient conduit et conduiraient encore sur le théâtre de l'incendie.

Elle eut un éclair de génie féminin, elle demanda Jeannolin au baron pour tenir provisoirement l'emploi de valet au château et, de peur de se voir opposer un refus, elle travailla toute la nuit de façon à ne produire son candidat que proprement vêtu des pieds à la tête.

Jeannolin était de ces enfants de l'amour, qui, n'ayant ni père ni mère, ont, par exception, obtenu grâce, dès leurs premières années, par leur gentillesse.

Le fermier de Bois-Peillot lui avait servi de tuteur et il était couché et nourri (Dieu sait comme!) à charge par lui de garder les troupeaux.

Livré à lui-même, personne ne s'étant jamais avisé de son éducation, il s'était élevé solitairement et sa nature restée fruste avait fait croire dans le pays qu'on était en présence d'un simple d'esprit, un innocent, un berdin...

De son vivant, la première baronne l'avait aimé et choyé de son mieux. Mais depuis trois ans, il avait subi le sort commun des choses à Bois-Peillot; il allait pieds nus parce que Mme Pottemain était morte, que les murs avaient des lézardes et que les ronces avaient poussé partout.

Quand Pauline le présenta timidement au baron avec sa supplique, celui-ci ne le reconnut pas, tant il était changé.

Pauline l'avait peigné et attifé elle-même après lui avoir prescrit les ablutions nécessaires. Jeannolin était vêtu de gris des pieds à la tête; il avait de bons bas bleus des souliers neufs et un vieux ruban rouge, trouvé par Pauline au fond de sa toilette, formait au col de l'adolescent un petit nœud qui éclatait comme un corail sur une chemise de grosse toile d'une blancheur éblouissante.

Le baron examina le petit berger d'un œil assez narquois et dit à Pauline:

—Il vous plaît, madame, d'avoir pour page ce Jeannolin? Soit, essayez-en, mais conseillez-lui de ne pas fracasser ma vaisselle, car il doit être moins habitué à servir un thé qu'à gauler des noix...

—Je me charge de son éducation, dit la jeune femme. Vous n'accuserez que moi de ses fautes.

Le pauvre criminel n'avait pas osé lever les yeux sur le Sournois. Toutefois, c'était déjà une première victoire.

Pauline s'occupa de suite d'initier le nouveau domestique aux détails de son service.

—C'est toi, lui dit-elle, qui serviras à table et voici comment tu devras t'y prendre. Il faut avoir la serviette sous le bras gauche avec l'assiette à donner. Tu prends l'assiette à enlever de la main droite, tu la passes comme ceci dans la gauche, et tu présentes la nouvelle assiette que tu tenais sous ton bras. Marche sans bruit pour faire ton service. Glisse comme une ombre autour de la table. Offre du pain sans que l'on t'en demande et nomme d'une voix brève, à demi-basse et très nette, près de l'oreille droite du convive, le cru dont tu vas remplir son verre. L'important est de ne pas se tromper de verre. Il y en a plusieurs pour chaque personne.

—Jamais je ne me reconnaîtrai là-dedans, soupirait Jeannolin, surtout si M. le baron me regarde... Ça me trouble, voyez-vous...

—Ne le regarde pas...

—Mais s'il me parle?

—Préviens ses ordres, il ne te parlera pas.

—J'ai peur...

—Il faut t'armer de courage... Tu ne seras en sûreté qu'ici.

Deux jours, trois jours se passèrent, d'une longueur mortelle pour les deux complices, car Pauline s'était faite la complice du petit incendiaire en épousant sa cause.

Et l'enquête se poursuivait toujours.

L'assurance ne couvrant pas le sinistre, l'idée de la culpabilité du fermier avait été rapidement écartée. De tous les gens soupçonnés, pas un n'avouait.

Pauline ne perdait pas un mot des rapports, ni des rumeurs, tout en feignant de ne songer qu'au ménage.

Enfin, un soir, le baron, le substitut et le greffier arrivèrent de la ferme de Sainclair avec une satisfaction visible.

Le greffier ployait sous le faix des dossiers déjà formés par de volumineux interrogatoires.

Intervenu comme expert, le docteur Marsay était de la partie.

On se mit à table aussitôt et le baron invita ses hôtes à considérer Bois-Peillot comme leur propre demeure.

—Vous paraissez triomphants, messieurs, leur dit Pauline, pleine d'anxiété. Avez-vous trouvé quelque chose?

—J'ai, dit le substitut d'un air de suffisance et de mystère, mis, je crois, la main sur un garçon suspect et je l'ai expédié en prison à tout événement.

—Et vous le croyez coupable? demanda Mme Pottemain, en feignant de s'occuper beaucoup moins de la conversation que du potage.

—Madame la baronne, répondit le substitut avec une pédanterie enjouée, ceci est le secret de Dieu. Notre rôle consiste à interroger, selon notre sagacité, Pierre, Paul ou Jacques sur le fait délictueux. Celui qui se coupe, se trouble, s'enferre et ne peut prouver immédiatement son alibi, passe à l'état de prévenu. On l'écroue. Puis le ministère public le tenaille et, s'il passe, par sa faute, de l'état de prévenu à celui d'inculpé, il est renvoyé devant la chambre des mises en accusation. Si la chambre confirme, l'inculpé devient accusé et comparaît devant les tribunaux.

—Et ainsi, repartit Pauline, vous tenez le prévenu?

—Et nous le tenons bien! dit gaiement l'homme de justice, en laissant tomber son pince-nez pour déguster son madère.

—Et pourrait-on savoir son nom?

—Facile! dit le substitut. C'est un pâtre, le nommé Bertrand Cassecou...

Jeannolin, qui, à ce moment, offrait du poisson au substitut, laissa tomber le plat qui se brisa sur les dalles. Le magistrat, éclaboussé, se retourna d'un air très contrarié et toisa Jeannolin des pieds à la tête.

Pauline avait poussé un cri.

Il résulta de la chute du turbot un certain trouble et un mélange confus d'exclamations, de plaintes et d'excuses.

—Voilà ce que c'est, murmura Victorine en réparant le désordre, tandis que l'enfant, plus mort que vif, la regardait faire en songeant à Bertrand Cassecou, au turbot et à d'autres calamités encore. Voilà ce que c'est que de se faire servir à table par un berger!

Cette critique adressée au pauvre Jeannolin n'échappa pas au substitut et, pour rompre les chiens,—car le mécontentement du baron menaçait d'éclater—il dit:

—Y a-t-il longtemps, mon ami, que vous ne gardez plus les troupeaux? S'il n'y a pas longtemps, vous êtes excusable.

Jeannolin regarda Pauline, transie de peur en songeant à la réponse probable de l'enfant et il puisa, dans ce regard, plus de force qu'elle n'en avait elle-même.

—Depuis pas assez de temps, répliqua-t-il hardiment, pour n'être pas sûr que Bertrand Cassecou n'est pas coupable...

—Vous le savez? dit vivement le magistrat.

—Je suis sûr que Cassecou n'a rien fait... j'en mettrais ma main dans le feu...

—C'est un de vos camarades? demanda le substitut.

—Oui, dit Jeannolin, nous avons gardé les bêtes ensemble... Pas méchant du tout... Berdin si l'on veut, mais faire du mal à qui que ce soit, jamais!

—Mais, enfin, sur quoi bases-tu cette opinion qu'il n'est que berdin, puisque berdin il y a? demanda le baron intrigué.

Jeannolin essaya, sans y réussir, de regarder le baron en face; il se recueillit, puis:

—Oh! nous autres, dans les bois, ça nous connaît! Les personnes des villes peuvent pas savoir cela, mais le feu prend souvent tout seul dans les champs... Essayez de mettre de l'herbe verte en meule avec une clef dedans... et vous verrez!

—Ce serait bienheureux, s'écria Pauline, si l'on découvrait que le pauvre Cassecou est innocent, que tout le monde est innocent...

Le docteur Marsay, qui avait des raisons de complaire à la nouvelle baronne, jugea qu'elle tenait à ce que personne ne fût coupable et il parla:

—C'est précisément, fit-il d'une voix insinuante, ce que, sur le terrain, il n'y a pas deux heures, j'avais l'avantage d'exposer, en ma qualité d'expert, à ces messieurs... Ainsi, je me charge d'allumer un incendie à quinze lieues de l'endroit où il éclatera une heure après...

—Une heure après quoi? dit en riant le baron qui se moquait volontiers du médecin, bien qu'il lui témoignât d'ailleurs, en toutes autres circonstances, une confiance à toute épreuve.

—Une heure après mon départ, dit Marsay.

—Mais alors vous ne serez pas à quinze lieues.

—Mettons-en dix par le chemin de fer, répliqua le docteur, et n'en parlons plus. Je continue ma démonstration: Soit un débris lenticulaire de carafe, n'importe quel fragment de verre concave jeté au hasard sur le sol et une allumette jetée aussi par hasard, de telle façon que le foyer de la lentille...

—Permettez, monsieur le docteur, interrompit le substitut, qui tenait à son prévenu, vos suppositions sont gratuites et si vous aviez raison, il n'y aurait plus que le hasard...

—Ce sont ces hasards, répliqua l'officier de santé, qui expliquent la plupart des erreurs judiciaires. Et l'éperon de Lesurques? Et tant d'autres circonstances aggravantes, qui ont fait porter à des innocents leur tête sur l'échafaud? Tout est possible et même ce qui semble souvent impossible...

—Dites-nous de suite, conclut le substitut, que nous aurions dû chercher le coupable dans le château.

—Ah! pour cela, dit Pauline, ce serait peine perdue, puisqu'ici tout le monde s'intéresse à la prospérité de nos affaires, nous, parce que ce sont les nôtres, nos serviteurs parce qu'ils en bénéficient, et pourquoi aussi ne pas ajouter: parce qu'ils nous aiment!

A l'ouïe de ces paroles, le petit Jeannolin trouva du génie à sa maîtresse et il la plaça incontinent, dans son cœur reconnaissant, à la hauteur de la baronne trépassée.

Le repas ne fut signalé par aucun incident nouveau. Quand la maîtresse de maison se leva et que le substitut lui offrit son bras pour la conduire au salon, les autres convives suivirent.

Seul, le baron, demeuré en arrière, dit à Jeannolin, qui respirait d'aise à voir les gens de justice s'éloigner, mais que préoccupait fort le destin du pauvre Bertrand:

—Je parie que c'est toi, polisson, qui a mis le feu au bâtiment, en allumant quelque pipe. A ton âge, on veut déjà fumer dans une pipe!

Ce n'était qu'une plaisanterie du baron, mais l'enfant devint excessivement pâle en l'entendant. Le Normand remarqua cette pâleur, fronça le sourcil et passa outre.

A dix heures, les visiteurs prirent congé de leurs hôtes, et repartirent, le docteur Marsay à Souvigny, le substitut et son greffier à Moulins.

Demeuré en tête-à-tête avec sa femme, le baron lui dit à brûle-pourpoint:

—Oui, décidément Bertrand Cassecou n'est vraisemblablement pas l'auteur du méfait.

—Ah!

—Non, mais il faut néanmoins laisser s'instruire l'affaire afin d'avoir une certitude au lieu d'un soupçon.

—Quel soupçon?

—Le soupçon de l'innocence de Bertrand et de la culpabilité d'un autre.

—Quel autre?

—Le feu a été mis aux bruyères, n'est-ce pas? De là, il s'est communiqué à l'aire de la grange où il y avait de la paille. De la paille, l'incendie a gagné le blé en gerbes qui était à l'étage au-dessus.

—J'entends... Alors?

—Alors, il ne s'agit plus que de savoir qui a mis le feu aux bruyères. Marsay, consulté, dit: «Il a bien pu prendre tout seul...» C'est aussi l'avis de Jeannolin, ajouta le Normand avec un rire sardonique, de Jeannolin qui était bien placé pour voir, puisque, ainsi qu'il vient de nous l'avouer, il gardait les bêtes en compagnie de Bertrand. Jeannolin, votre protégé, a opiné, vous aussi du reste et dans le même sens... Il n'y a plus guère pour moi d'hésitation possible...

—Que voulez-vous dire? Que c'est le contraire qui est vrai? demanda Pauline d'un ton altier.

—Oui et non, répliqua le Normand. Eh bien, écoutez, faisons un marché. Depuis quelques jours, un différend qui me pèse et me cause une peine profonde nous sépare... Je donnerais tout au monde pour lui voir prendre fin... En ce qui concerne Jeannolin, j'ai, comme je viens de vous le faire entendre, de fortes raisons pour le soupçonner; vous, mue par un mobile que j'ignore, vous avez entrepris de l'innocenter... Voici ce que je vous propose... J'aimerai qui vous aimerez et je croirai ce qu'il vous plaira... Je m'en remets à vous de fixer mon opinion, elle sera la vôtre... Admirez ma docilité et mon désir de vous plaire... Je n'y mets qu'une condition, c'est que le passé sera de part et d'autre oublié... et la communication que vous aurez à me faire à ce sujet... j'irai vous la demander cette nuit même... chez vous...

—Mais, dit Pauline, qui commençait à comprendre, si je ne parviens moi-même à me former aucune opinion sur un sujet qui m'est d'ailleurs absolument étranger... si, en définitive, je n'ai aucune communication à vous faire?...

—Alors, dit le baron froidement, dans ce cas, je me formerai une opinion tout seul et d'après certains indices que voici. Primo: Jeannolin n'appartenait pas encore au personnel du château quand ma grange a brûlé. Il gardait, au contraire, ce jour-là, en compagnie de Bertrand, les troupeaux à proximité de Sainclair. Secundo: Il s'est troublé et a laissé échapper le plat, quand il a ouï dire que Bertrand Cassecou était en prison. Tertio: Il a fait grise mine quand je lui ai dit tout à l'heure, en manière de plaisanterie:

«—L'incendiaire, c'est toi!»

Je crains de conclure... Sur ce, Pauline, bonsoir! Je vous souhaite un sommeil plein d'agréables rêves... à moins que vous ne préfériez ma compagnie pour une fois...

Ce marché, si lestement proposé, jeta Pauline dans une perplexité terrible.

La mise en accusation de son favori tenait à un cheveu. Sauverait-elle l'enfant au prix de l'humiliation la plus épouvantable qu'une femme puisse subir: se livrer à un scélérat?

Non! Après tout, quel grand risque Jeannolin courait-il? Tout au plus d'être accusé d'un incendie par imprudence, car nul témoin, nulle preuve ne viendraient l'accabler!

Y avait-il seulement une pénalité pour ce crime? Et le crime n'était peut-être en somme, aux yeux de la loi, qu'un simple délit.

Ah! quel malheur pour elle de ne pas connaître le Code pénal! Comment se renseigner sur ce qu'elle ignorait?

Avait-elle lu dans quelque journal, avait-elle ouï dire que l'on fût sévèrement puni pour un malheur que l'on n'avait pu ni empêcher, ni prévoir?

Mais, en attendant, elle avait juré à Jeannolin qu'elle ne le trahirait jamais. Et ne pas le disculper cette nuit même, c'était le trahir! Ne pas le sauver, c'était le livrer à l'inconnu... à la griffe juridique!

Pauline sentait augmenter son anxiété à mesure que l'heure s'avançait.

Un instant, elle se demanda si ce n'était pas folie à elle de tenir autant à la libre disposition de soi-même, de ne pas accepter ce suprême et douloureux sacrifice, quand, en livrant son corps à ce qu'elle considérait comme un outrage, elle pouvait sauver l'honneur et la vie d'un malheureux!

Oui, mais céder, c'était pour elle-même perdre tout le terrain si âprement conquis depuis quelques jours...

C'était le renoncement définitif, l'oubli du passé et pour l'avenir l'obligation de reprendre sa place d'épouse au foyer du misérable.

A la façon dont Pottemain venait de lui proposer ce marché, elle avait compris la résolution bien arrêtée du Sournois d'en finir avec cette contrainte qu'on lui imposait et qui l'exaspérait.

Il avait choisi ce moyen de faire rentrer Pauline sous le joug, et en dépit de ses promesses et de sa crainte du scandale, il était homme à ne reculer devant rien—il l'avait bien prouvé—pour reconquérir son indépendance et faire triompher sa volonté.

Et quelle résistance pouvait opposer la malheureuse Pauline?

Abandonnée par les de Guermanton, sans famille, sans amis, sans relations, sans argent, au fond de Bois-Peillot, elle était à la merci de cet homme, qui lui faisait horreur.

Elle avait beau chercher dans sa tête par quel moyen elle pouvait échapper à cette alternative qui la torturait... à l'existence affreuse qui la menaçait, si elle avait le malheur de céder... elle ne trouvait aucune solution pratique.

Sa seule ressource était la dénonciation posthume de Pastouret, la preuve de l'infamie de Pottemain, mais elle devait réserver cette arme pour un cas désespéré, alors qu'elle ne pourrait plus compter sur aucune défense.

Elle ouvrit un coffret, s'assura que la lettre vengeresse était toujours là...

Puis une pensée traversa son cerveau. Pottemain pouvait, par une indiscrétion, apprendre l'existence de cette pièce.

Il importait qu'elle ne pût tomber entre ses mains... Où cacher ce papier d'où dépendait peut-être sa vie?

Elle s'arma d'une paire de ciseaux, et renferma le témoignage de Pastouret dans la doublure de sa robe qu'elle recousut aussitôt avec soin.

Puis elle se plongea de nouveau dans ses réflexions.

Toujours nulle issue à cette condition effroyable. Elle était bien décidément dans la main de son bourreau.

Et cet être qui lui dictait la loi, armé qu'il était de la loi elle-même, cet être était un assassin déguisé en honnête homme, en soutien de l'ordre social!

Il donnait à dîner à la magistrature et il jouissait de la considération générale!

Ah! non, elle résisterait jusqu'à la fin, ou au moins jusqu'à ce qu'elle eût trouvé une issue à cette situation abominable!

Et dans le désordre de ses idées, elle en vint jusqu'à rêver sinistrement aux Judith et aux Charlotte Corday.

Elle se voyait frappant Pottemain le tueur, comme il méritait d'être surnommé, dans le moment où, abusant de la terreur et de la faiblesse d'une pauvre fille, et sûr de l'impunité légale, il la coucherait de force sur le lit nuptial, comme sur un chevalet...

Comme elle agonisait sur son fauteuil, éclairé par la lueur indécise d'une bougie prête à s'éteindre, cherchant sans la trouver, pour sauver le petit berger et elle-même, une inspiration d'en haut, elle entendit tout à coup un ronflement de rouages et l'horloge séculaire du château sonna lentement minuit...

Presque aussitôt des pas se firent entendre dans le couloir de sa chambre. On frappa à la porte qu'elle avait eu soin de fermer à double tour.

Comme elle ne répondait pas, le baron demanda d'une voix narquoise:

—Le jury sortira-t-il bientôt de la chambre des délibérations? Oui ou non, l'accusé Jeannolin est-il coupable?

Pauline sentit le frisson de la mort lui courir de la racine des cheveux à la plante des pieds.

—Non, répliqua-t-elle résolument, il est innocent.

—Et la preuve? repartit le baron.

—C'est, répliqua Pauline, que j'affirme son innocence!

—L'affirmeriez-vous devant la justice? Car il faudra y aller peut-être.

—Hardiment! dit la jeune femme, si vous y allez vous-même pour répondre de vos actes.

—Dites tout de suite que c'est moi qui ai mis le feu à ma grange, fit Pottemain en riant avec affectation.

Pauline se leva et, s'approchant de la porte:

—Pas tant de bruit! murmura-t-elle d'une voix faible, ou vous allez réveiller Pastouret!

Il se fit un silence profond, pendant lequel elle eût entendu le vol d'une mouche.

—J'entre, dit soudainement Pottemain en poussant la porte d'un si rude coup d'épaule qu'il disloqua la serrure.

Le baron était en costume de nuit. Il était pâle et les yeux lui sortaient de la tête.

Pauline avait vivement couru au fond de la chambre.

Elle ouvrit la fenêtre toute grande.

—Un pas de plus et je me tue! dit-elle d'une voix étranglée.

—Eh bien, tuez-vous! dit Pottemain exaspéré, en croisant ses mains derrière son dos. Que m'importe!

En même temps, il fit un pas en avant.

—Vous marchez, dit Pauline, mais prenez garde! votre châtiment marche du même pas et peut-être plus vite...

—Ah! ma chère amie! dit le baron, j'ai assez de vos rébus et de vos caprices absurdes. Je vous ai épousée sans fortune, parce que je vous aimais; je n'ai rien négligé pour vous rendre la vie douce et heureuse; vous ne m'en avez récompensé qu'en affectant pour moi un mépris et une haine incompréhensibles, en m'accusant de crimes aussi ridicules qu'imaginaires... J'en ai assez et il faut en finir!... Si vous êtes réellement folle... on vous enfermera et tout sera dit... Je veux... j'exige des explications, ou bien...

Et son bras s'éleva lentement... Sa face décomposée avait un aspect horrible...

Pauline rassembla ses forces et, appuyée sur le rebord de la fenêtre:

—Vous êtes un assassin! fit-elle, entendez-vous, un assassin... Je le sais... Je ne veux être ni votre victime, ni votre complice...

—Allez-vous continuer à m'outrager de la sorte! hurla le baron, hors de lui.

—L'outrage n'est rien, dit Pauline. Le crime est tout!... Ce sera le troisième.

Et elle se pencha dans le vide...

—Votre mort, entendez-vous bien, ne m'accuserait pas... Elle n'accuserait que votre folie.

—Soit! Mais la plainte de Pastouret sera aussitôt déposée... je vous l'ai dit... Et la justice aura son cours...

—Appelez donc Jacques... Jacques! s'écria le baron en bondissant et en saisissant Pauline par un bras. Il ne viendra plus à votre secours!

Mais, avec une force plus qu'humaine, elle dégagea son bras meurtri et se jeta par la fenêtre.