VI

Le baron ne croyait pas volontiers aux femmes qui se jettent par la fenêtre. Il n'avait été, de sa vie, dupe de ces menaces.

Aussi fut-il plus que surpris d'avoir vu Pauline passer soudainement de la menace à l'exécution.

Il eut même une peur véritable des suites de l'accident, car il y avait du premier étage au sol du jardin, une hauteur de dix bons mètres—plus de distance peut-être que du baron Pottemain à la cour d'assises!

Pauline n'avait pas poussé un cri en tombant. Ou elle s'était tuée sur le coup, ou ses blessures n'étaient que légères.

Dans l'un comme dans l'autre cas, elle passerait pour avoir subi des violences.

Le baron était l'homme des décisions promptes; il eut vite fait de prendre son parti. Il se pendit aussitôt aux sonnettes, et, serrant sa robe de chambre autour de sa taille, il descendit en courant l'escalier, son trousseau de clés à la main.

Victorine arriva la première au secours de sa maîtresse.

Puis parurent successivement les valets couchant dans les parties éloignées du bâtiment: le cocher, le jardinier, les palefreniers et enfin Jeannolin, dont le jeune sommeil semblait à l'épreuve du tambour et du canon, mais que le nom de la baronne prononcé dans le corridor des combles où il couchait avait suffi pour tirer de sa léthargie.

Lorsque cinq ou six lanternes s'approchèrent de l'endroit où Pottemain avait couru, elles éclairèrent de leurs feux croisés une scène singulière, mais moins effrayante qu'on pouvait le redouter.

Pauline était vivante, mais à demi enfouie dans une corbeille de giroflées; les tiges pressées et le sol fraîchement remué avaient amorti sa chute.

Quant au baron, il poussait des soupirs à fendre les rochers et couvrait de baisers les petites mains blanches de sa femme.

—Ah! Dieu merci, chère amie!... Vous êtes saine et sauve, répétait-il avec effusion... Vous sentez-vous la force de vous lever?

—Non! répétait Pauline, je dois avoir le pied démis! Hélas! ajouta-t-elle avec un sourire amer, j'ai la vie dure!

L'explication de cet événement pour le petit public admis à y assister, c'était la fenêtre ouverte au-dessus de l'endroit où la baronne venait d'être retrouvée et c'était cette parole:

—J'ai la vie dure!

Il s'agissait maintenant, pour Pottemain, d'expliquer la chute de façon à ne point pouvoir être démenti, ni incriminé; c'était difficile.

Mais le gaillard avait une imagination fertile en expédients.

Dès que l'on eut transporté la baronne dans la maison, et comme on lui donnait, dans le salon du rez-de-chaussée, les premiers soins, le baron prit à part ses domestiques dans le vestibule et leur dit:

—Mes enfants, vous me voyez désolé! Vous avez pu remarquer que ma bien-aimée femme, votre maîtresse, a quelque chose là... (et il se frappa le front du doigt). Eh bien, pour le nom et l'honneur de ma maison, je vous demande de ne pas en répandre le bruit... Faites ce qu'il vous plaira, mais ne dites pas la vérité... Ne dites pas au dehors que Mme la baronne Pottemain est folle!... Cela me poignarderait!...

Par cette recommandation, il fut bien assuré que, dans moins de quarante-huit heures, tout le canton répéterait en chœur que la nouvelle baronne avait perdu le jugement.

Puis il fit chercher le docteur Marsay. Tandis que Jeannolin y courait à cheval, Victorine montait au premier étage, et elle constatait à sa manière l'état des deux appartements contigus: le lit de Pauline intact, le lit du baron défait.

La porte de communication fracturée et grande ouverte... Point de traces d'une lutte, car les meubles étaient à peine dérangés.

Seulement,—chose étrange pour une femme sortant du lit conjugal,—Pauline avait été trouvée au-dessous de sa fenêtre, à elle, en habit de nuit, il est vrai, mais avec son corset, des bas et des bottines, tandis que, à en juger par le désordre de Pottemain, celui-ci était couché et il dormait peut-être quand il fut attiré par le bruit d'une fenêtre que l'on ouvre ou par la chute de sa femme.

—Il y a progrès, pensa la maritorne, puisqu'ils ont fait chambre à part... Néanmoins il a dû y avoir dispute... A moins que la petite dame ne soit somnambule! Ça s'est vu, des malheurs comme ça, dans les familles!... Ça ne fait rien... C'est bien fait et ça lui apprendra, au patron... à aller chercher des demoiselles de l'Inde pour faire des traits à Victorine!... Il en reviendra... Ça commence bien!

A l'arrivée du médecin, Pauline était installée dans son propre lit. Elle paraissait souffrir beaucoup.

Mais cela ne se voyait qu'aux battements de sa poitrine et à ses sourcils froncés, car elle n'articulait pas une plainte.

Le baron l'appelait des noms les plus doux. Il se mettait en quatre pour la soulager et pour lui plaire.

Elle y répondait par des paroles douces, résignées, n'exprimant aucune rancune, n'accusant personne.

Était-ce prudence? Était-ce générosité? Elle n'avoua ni une discussion, ni un accès de folie devant ses gens, mais elle prononça elle-même le mot de somnambule.

Son pied gauche était réellement démis. Il gonflait à vue d'œil. Ce fut beaucoup pour la science de Marsay que de le lui remettre.

Pauline parut très affectée de la visite de ce pédant imbécile qu'elle considérait en secret comme le complice du baron.

Dès que la douloureuse opération fut terminée, elle demanda à boire à Jeannolin, de préférence à tout autre, et lui désigna un verre et une carafe qui se trouvaient sur sa propre cheminée, mais elle refusa les autres breuvages.

Jacques de Guermanton et sa femme, accompagnés de leurs enfants, accoururent dès le lendemain, quand ils surent que Pauline était blessée.

A leur aspect, elle fondit en larmes. Le baron ne perdit de vue ni Jacques, ni Pauline. Jeanne lui sembla en faire autant de son côté.

Les enfants étaient consternés. Le visage de leur bonne amie les avait frappés tout d'abord et ils n'avaient pas été seuls à remarquer sa pâleur, car Jacques avait, en parlant à la baronne, des larmes dans la voix, tout ancien officier de cavalerie qu'il était.

Quant au baron, dans quelques a-parte, il reprit et accrédita de son mieux la question d'aliénation légère, mais croissante.

Les visiteurs se retirèrent très attristés, mais pensant qu'il y avait de la faute de Pauline, si elle n'était pas heureuse.

Jeanne, sans oser le dire, la trouvait presque ridicule, quoiqu'elle la plaignît de son accident:

—C'est pensait-elle, une fille d'une exaltation, d'un romanesque insupportables!

En attendant, Pauline était condamnée à garder le lit.

Il en résulta entre les deux époux une sorte de trêve et d'accalmie.

L'état de la blessée, du reste, la mettait à l'abri de toute nouvelle entreprise de la part de Pottemain.

Si elle évita soigneusement toute allusion au passé, le baron de son côté affecta de ne se souvenir de rien.

Il se montra vis-à-vis de sa femme plein d'attentions et de prévenances, et Victorine put croire un instant que son plan avait échoué et que cet incident, qui aurait pu être funeste, avait au contraire servi à sceller la réconciliation des deux époux.

Quels étaient le but et la pensée secrète du baron, et que signifiait ce brusque changement d'allures?

Regrettait-il sincèrement sa brutalité et était-ce de sa part une suprême tentative pour regagner l'estime de cette femme qu'il avait choisie, qu'il aimait peut-être et que dans tous les cas il désirait?

Ou bien agissait-il en vue simplement de prendre ses précautions vis-à-vis de cette créature énigmatique et courageuse, qui l'avait pénétré d'un coup d'œil, qui semblait tout savoir sur lui par simple intuition?

Pauline était-elle l'amie qu'on cherchait à se concilier de nouveau... ou l'ennemie dont on désirait la mort au fond du cœur?

Sans oser résoudre ce problème redoutable, la jeune femme penchait plutôt vers la dernière hypothèse. Elle devinait la griffe acérée du tigre sous cette patte de velours.

Tout en feignant de se laisser prendre à cette apparente soumission, elle en profita pour manifester quelques petites exigences auxquelles Pottemain accéda aussitôt.

Comme elle se défiait du personnel qui l'entourait, et en particulier de Victorine, elle voulut que Jeannolin fût chargé de son service particulier.

Les événements tragiques qui s'étaient succédé l'avaient empêchée de demander à nouveau le renvoi de cette fille, et pour la remercier de cette discrétion, Pottemain n'avait plus parlé de déférer aux tribunaux le petit pâtre.

Grâce à cette convention tacite, Jeannolin resta le compagnon et le garde-malade de sa maîtresse. C'était pour la pauvre blessée, qui se sentait espionnée et sans défense, une sorte de sauvegarde que la présence presque constante de l'enfant.

Dès que le docteur Marsay lui permit de se lever, c'est appuyée sur l'épaule de Jeannolin qu'elle descendait à grand'peine les marches du perron et qu'elle atteignait un de ces fauteuils roulants, très légers, dans lequel elle s'installait.

Puis l'ancien berger la conduisait à l'ombre d'un bosquet, et là, Pauline passait les longues heures de l'après-midi à instruire son protégé dont l'intelligence s'éveillait tous les jours davantage, ou bien elle s'occupait à travailler pour les pauvres de la contrée, et c'était encore Jeannolin qu'elle chargeait de répartir ses aumônes.

Ainsi s'écoulait la triste existence de la baronne.

Une vie aussi réglée, mais aussi sévère, sans récréation, ni compensation terrestre et au fond sans sécurité, était bien faite pour user rapidement une nature pleine de vivacité et d'exigences.

La rieuse, ardente et mobile jeune fille, condamnée qu'elle était à vivre dans une contrainte et une terreur perpétuelles, à marcher le moins possible, semblait subir ce supplice inventé par la barbarie persane, qui consiste à être murée vivante.

En dehors de ces heures de repos où elle se consacrait à la charité ou à l'éducation de Jeannolin, elle devait subir la présence de Pottemain, qui, même lorsqu'il la quittait, ne s'absentait jamais longtemps.

Elle s'effrayait parfois de cette surveillance incessante. Quel projet cachait le baron sous cette bienveillance hypocrite?

Ne se recueillait-il pas en attendant l'heure propice de se délivrer à tout jamais de la femme qui possédait son secret?

Un soir, comme le soleil allait se coucher en face des fenêtres de Bois-Peillot, dans sa lave de pourpre, un humble capucin parut à la grille du parc et demanda l'hospitalité.

Le jardinier, qui savait quels honneurs apparents le baron rendait en toute occasion aux gens d'église, comme à toutes les puissances de ce monde, lui fit révérences sur révérences et le conduisit au château.

—Attardé en route, dit le capucin, et connaissant de réputation le propriétaire de ces domaines, j'ai pensé que je trouverais pour une nuit une botte de paille dans une de ses granges...

—L'hôte envoyé par Dieu, répliqua Pottemain avec onction, ne couche pas chez moi sur une botte de paille, j'y coucherais plutôt moi-même pour lui céder mon lit. Entrez, mon père, soupez, si le cœur vous en dit, comme je l'imagine en vous voyant couvert de poussière et de sueur. Soyez le très bien venu!

Puis il lui présenta Pauline, qui assistait à l'entrevue, étendue dans un fauteuil.

—Mme la baronne, dit-il, qu'un accident récent prive du plaisir de vous faire les honneurs de sa maison.

Le capucin s'inclina profondément. C'était un homme jeune encore, assez chétif, d'une haute taille et dont la barbe rousse était la seule chose abondante et forte qui parût en lui.

La ferveur et la simplicité du dévouement chrétien luisaient dans ses yeux limpides, et ses pommettes saillantes, sur ses joues creuses et pâles, donnaient à son visage aquilin le type des anciens solitaires.

—C'est une bonne fortune pour moi, mon père, dit Mme Pottemain, que votre arrivée sous notre toit. Depuis longtemps je souhaitais de me confesser et je profiterai, si vous le voulez bien, dès demain, de votre présence.

—Je le voudrais sincèrement, dit le capucin, mais je suis attendu de bien bonne heure, à trois lieues d'ici, par le prêtre malade dont je dois dire la messe à huit heures et je ne saurais, sans manquer à mon devoir, m'attarder le long du chemin.

—J'insiste, repartit Pauline, je me fais fort d'être prête aussi matin que vous le voudrez. Notre curé demeure loin d'ici... Il est d'ailleurs souffrant, et moi, je ne puis, dans l'état de santé où je suis, faire de longs trajets... Ainsi, ne me refusez pas cette grâce...

—Donc à six heures du matin, si vous le voulez bien, madame, dit le moine en se levant.

Puis, ayant achevé la collation qu'on lui avait fait servir, il porta la santé de ses hôtes, pria un instant et se fit conduire par Jeannolin à la chambre qui lui avait été préparée.

Cette scène courte avait eu lieu devant le baron, qui ne pouvait rien y blâmer et à qui nulle considération ne devait la rendre suspecte.

Cependant cette confession générale lui déplaisait en pareille situation. Toutefois, il réfléchit qu'il valait mieux avoir pour confident un capucin en voyage que le pasteur permanent de la paroisse et il dissimula son dépit.

Craignant sinon une opposition, du moins une observation, Pauline prit les devants:

—Je suis heureuse, dit-elle, de pouvoir profiter du passage de ce bon père pour me réconcilier avec Dieu. Et vous, ajouta-t-elle sur un ton de discrète raillerie, pourquoi n'en feriez-vous pas autant?

—Confessez-vous, ma chère, répliqua Pottemain d'un ton sec, je trouve cela naturel... Quant à moi, je mentirais à Dieu si je lui disais que je puis vous pardonner l'état où vous m'avez réduit!

Seule dans sa chambre, Pauline passa une partie de la nuit à écrire.

Le lendemain, au coup de six heures, elle était sur pied et habillée; Jeannolin, debout également, conduisit sa maîtresse au salon, où le capucin l'attendait, son bréviaire à la main.

Presque à la porte, la jeune femme rencontra Victorine.

—Avez-vous vu monsieur? demanda-t-elle.

—Monsieur dort encore, répliqua la servante, qui paraissait le savoir.

Pauline ferma les portes avec soin, poussa un écran près d'un fauteuil qu'elle désigna au capucin et elle s'assit elle-même péniblement aux côtés du prêtre.

Puis elle prit la parole:

—Je vous remercie, mon père, d'avoir bien voulu m'entendre et de venir ainsi au secours d'une pauvre âme aux abois... Je suis en danger de mort, mon père, et je ne puis ici me confier à personne... Les seules armes que j'aie contre mes ennemis, armes qui peuvent m'être ravies d'un moment à l'autre, sont ces deux lettres... L'une est signée de moi et d'un témoin qui pourra confirmer les faits graves que j'énonce... l'autre est une dénonciation posthume... Ces lettres demeureront closes jusqu'au jour où vous recevrez de moi, au couvent où vous résidez habituellement, l'avis que le danger menace... Cela signifiera que vous devez porter vous-même ces deux lettres au Procureur de la république. Jurez sur votre âme et sur Dieu que vous accomplirez ma volonté dernière et qu'à votre défaut... si Dieu vous rappelait à lui, mon père, avant le temps... un autre soldat du Christ vous remplacerait sur la brèche...!

—Pouvez-vous me jurer auparavant, ma fille, que ces lettres renferment la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, et qu'en me confiant cette mission vous n'accomplissez point quelque projet de vengeance?

—Il est aisé de vous répondre, mon père, car ces lettres ne renferment que ce je que crois être fermement la vérité. Quant à des projets de vengeance, il y a, il est vrai, en ceci des représailles contre un meurtrier, mais ce n'est pas moi qui suis sa victime. Seulement, je pourrais le devenir à mon tour et je n'ai d'autre arme contre ses entreprises que la certitude où il est, que le glaive se lèvera sur lui le jour où il me frappera... C'est donc un acte de simple défense pour ma part et de réparation pour les autres.

—Mais enfin, dit le capucin, il est sans doute un cas prévu où, venant à résipiscence, le coupable obtiendrait de vous le pardon, la remise pleine et entière de sa peine. Dieu lui-même ne procède pas différemment à l'égard du repentir.

—Oui, ce cas est prévu. Et dans ce cas ce sera vous qui, sur mon avis, jetterez ces deux lettres au feu!

—Soit, repartit le moine, mais supposez que des circonstances que nous n'imaginons pas vous empêchent de me faire parvenir un message... quelle conduite dois-je tenir? Et quelle durée assignez-vous au dépôt de ces pièces entre mes mains?

Pauline réfléchit un moment, puis fermement:

—Si, d'ici à un an, à partir de ce jour, vous n'aviez reçu de moi nul avis dans aucun sens, faites parvenir ces lettres au Procureur.

Il y eut un instant de silence solennel entre les deux interlocuteurs.

Pénétré de la gravité de la mission qu'on lui confiait, le capucin tournait et retournait entre les mains cette enveloppe qui contenait un si terrible secret.

Enfin il reprit:

—Chaque année, vers cette époque, je prêche une mission à l'église de Souvigny... Dans un an, si je n'ai, d'ici là, rien reçu de vous, je passerai au château et c'est à vous-même que je remettrai ce dépôt que j'accepte aujourd'hui... Si vous n'étiez pas ici...

—C'est que je serais morte! fit Pauline d'un ton vibrant, alors n'hésitez pas! Et que justice se fasse!

—Dans ces conditions expresses, prononça alors le moine, et en présence de Dieu, qui lit dans votre âme comme dans la mienne, je consens à mettre en sécurité cette enveloppe et je promets d'en disposer selon votre volonté.

—Merci, mon père, et à présent, daignez recevoir ma confession.

Quelques instants à peine s'étaient écoulés depuis que le capucin, pressé par l'heure, avait pris place dans la voiture qu'on avait mise à sa disposition et s'était éloigné dans la direction de Souvigny, lorsque le baron Pottemain parut, l'air soucieux et préoccupé.

Le visage de Pauline était radieux.

—Vous paraissez bien gaie, ce matin? dit-il à la jeune femme.

—En effet, répliqua-t-elle, j'éprouve une paix intérieure profonde depuis que je suis réconciliée avec Dieu! Que ne m'avez-vous imitée? Vous auriez à présent comme moi la conscience tranquille.

Le baron haussa les épaules sans répondre.

En réalité, ce qui remplissait de joie l'âme de la jeune femme, c'était moins les consolations qu'elle venait de demander à la religion et l'absolution de ses fautes que l'assurance où elle était à présent de pouvoir opposer une défense efficace aux tentatives de son mari, de quelque nature qu'elles pussent être.

Il lui semblait maintenant qu'elle n'était plus seule, ni abandonnée et qu'une puissance invisible veillait sur elle...

Aucun incident nouveau ne vint troubler la monotonie des jours qui suivirent, sinon que Pauline crut s'apercevoir que plus que jamais ses actes étaient surveillés.

Elle sentait autour d'elle, à mesure que les forces lui revenaient, un espionnage occulte qui ne lui permettait pas de faire un mouvement, de prononcer une parole sans que le baron en fût aussitôt informé.

Elle se résigna donc à poursuivre le cours de son existence triste et solitaire, au milieu de ses geôliers, en attendant que son horizon s'éclaircît, s'il devait jamais s'éclaircir, ou qu'elle en changeât... en quittant ce monde.

Les Guermanton n'avaient plus reparu. Et elle ne songeait pas même à accuser Jacques d'inintelligence ni de dureté.

Le gentilhomme avait parfaitement compris, dans les deux ou trois visites qu'il avait faites devant témoins avec sa femme, à la baronne alitée, que celle-ci souffrait d'autre chose que d'une entorse et qu'elle avait une plaie au cœur depuis le jour de son mariage.

Mais la question avait été posée devant Jacques, au sujet de Pauline, dans de tels termes, par Jeanne et par le baron, et Pauline, paraissait-il, avait aggravé elle-même le soupçon par de telles imprudences, qu'il n'était plus possible à Jacques de s'occuper d'elle, ni ouvertement, ni en secret.

La raideur militaire de ses principes lui avait dicté de se conduire à l'égard de son ancienne institutrice, précisément comme si elle était morte.

Mais ce n'était pas à dire pour cela qu'il ne souffrît point de ce qu'elle semblait souffrir? Bien au contraire!

Pauline elle-même reconnaissait la nécessité de cet apparent abandon et le lui pardonnait volontiers.

Mais ce quelle ne lui pardonnait pas plus qu'à Jeanne, c'était de l'avoir précipitée dans l'horrible vie qu'elle menait à cette heure, par une folle confiance dans la réputation usurpée de Pottemain et par l'éblouissement que leur avait causé la fortune du baron.