IV

Un jour que, tête basse, Raymond Darcy descendait la rue Bonaparte, il se trouva nez à nez, à hauteur de la rue Jacob, avec un bel homme ayant l'allure d'un militaire et âgé seulement de quelques années de plus que lui.

Ce monsieur, dont les traits étaient vaguement connus de Raymond, ne lui sembla pas beaucoup plus gai que lui-même.

Il était même plus pâle, mais il se tenait plus droit et, sous les revers de son pardessus déboutonné, Raymond aperçut à sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur.

Il faisait ce matin-là un froid assez vif, dont le passant ne paraissait pas s'apercevoir et il ne fut rappelé de sa rêverie que par le mouvement analogue et simultané que fit Darcy aussitôt que leurs regards se croisèrent.

Ils hésitaient encore lorsque le plus riche et en apparence le mieux situé dit à l'autre:

—Raymond Darcy, n'est-ce pas?

—Aussi vrai que vous êtes M. de Guermanton! riposta l'employé d'assurances.

—Quoi! reprit le premier, élevés jadis tous deux au même collège, nous nous sommes tutoyés!... Pourquoi perdre ces bonnes habitudes?...

—Tu le veux? s'écria Raymond. Eh bien, je ne m'en tiendrai pas là!

Et il étreignit dans ses bras son vieux camarade aussi ému que lui.

—Je t'ai perdu de vue, continua Darcy, lorsque tu entrais à Saint-Cyr. Depuis lors, tu as fait du chemin, à ce que je vois!

—Arrivé au grade de capitaine, reprit M. de Guermanton, j'ai lâché tout pour me marier et je suis devenu gentilhomme campagnard. Tu me vois à présent dans cette période de la vie que l'on a surnommée l'âge critique des hommes et qui sépare presque la paternité de la grand'paternité. On se sent jeune encore, on voudrait l'être... on n'ose plus! Et toi, fais-tu toujours des tragédies en vers?

—Hélas! soupira Raymond, combien est loin ce temps heureux!

Et en quelques mots il mit son condisciple au courant des malheurs de sa vie, de ses déboires littéraires et de la dure obligation qui l'avait un jour forcé de chercher dans une infime position le moyen de ne pas mourir de faim.

Quand M. de Guermanton fut revenu d'un premier saisissement, à l'aspect d'un camarade aussi complètement naufragé:

—Il faut, dit-il à Darcy, que tu te sois trouvé aux prises avec des nécessités bien cruelles.

—Il est vrai!

—Tu dois t'être isolé volontairement... Que n'es-tu venu chercher de l'aide auprès de moi?

—Savais-je où tu étais et, puis, à force de souffrir on finit par se trouver sot et, à force de déconvenues, par s'accuser en secret autant et plus encore que les autres.

—Cependant tu avais du talent... quelque naissance.

—Avec peu ou point d'argent!

—Es-tu pauvre encore?

—Moins que jamais! Car il faut te dire que je suis marié, que je parviens, aujourd'hui, tant bien que mal à gagner ma vie, celle de ma femme et du bébé qui va naître! Nous n'avons heureusement pas de vastes ambitions... Mais je suis dévoré et je meurs à petit feu quand je songe qu'une femme aussi distinguée que la mienne souffre de ma médiocrité... Quand je songe qu'elle aime la nature, la contemplation, l'étude, philosophe qu'elle est devenue avant l'âge, par suite de malheurs aussi grands que les miens, et que nous sommes cloués là!

—Dis donc, Darcy, interrompit tout à coup M. de Guermanton, veux-tu devenir agronome, forestier, draîneur, un aigle de comice agricole?

—Sans terre ni capitaux?

—Moi... j'ai une terre assez considérable en Morvan où je ne mets jamais les pieds, ni ma femme non plus... Aussi tout va cahin-caha... faute de l'œil du maître... Je t'en nomme, si tu veux, le régisseur avec des appointements que tu fixeras toi-même et la faculté de manger jusqu'au noyau les fruits du jardin... Ce pays perdu en pleine campagne, à deux lieues de toute habitation, s'appelle Rouchamp; tu pourras y vivre tranquille.

—Oh! s'écria Raymond, comme tu y vas! Mais tu vas me faire mourir de plaisir... Tu aurais dû ménager la transition entre les ténèbres de la cave et l'éblouissement du grand jour!

—Le mal va si vite!... Il est heureux que le bien aille aussi vite quelquefois!

—Tu es notre Providence! Mais là-bas, dans ce bienheureux Rouchamp, ma femme composera des nocturnes, car elle est grande musicienne et, moi, je rimerai des sonnets à ton intention! Une seule chose me manquera... ta présence!

—C'est une récréation que je pourrai te donner quelquefois... A propos... où demeures-tu?

—Je demeure rue de Vaugirard, en face la grille du Luxembourg. Sais-tu monter à un cinquième?

—Mauvais plaisant!... Tu m'y trouveras peut-être grimpé avant toi... car je n'ai qu'une toute petite course à faire dans le quartier.

—A tout à l'heure?

—A tout à l'heure!

Ils se séparèrent après s'être cordialement serré la main et Raymond retourna diligemment chez lui pour annoncer à Marguerite cette grande nouvelle, dont il lui parla avec la joie et la volubilité d'un enfant.

—Au diable les assurances, ma bonne Marguerite! Nous partons pour le Morvan, qui vaut bien l'Amérique! Nous plions lestement bagage et là-bas nous allons semer, moissonner, vendanger, mener une vie de patriarches!... Ah! je n'assure pas, après cela, qu'il y ait des vignes à Rouchamp, mais s'il n'y en a pas... on en inventera!

—Tu me parais un peu extraordinaire, pour ne pas dire fou, dit Marguerite en riant.

—Il y a de quoi, mais rien n'est plus vrai.

—Me diras-tu au moins d'où nous tombe ce Rouchamp?

—De la main d'un ami généreux, un capitaine qui a un ruban rouge... une perle d'homme!

—Mais tu n'es pas son héritier?

—Il me nomme son régisseur!

—Mais où demeure-t-il?

—Tiens! j'ai justement oublié de le lui demander... Dans l'Allier, à Moulins, je crois, ou dans les environs, mais peu importe! Nous le saurons tout à l'heure, car il va venir nous voir... Il avait dit qu'il me devancerait... Il sera joliment attrapé! Ah bien! s'il a pu penser que je garderais seulement une demi-heure une pareille nouvelle!...

En ce moment une main discrète frappa à la porte et Raymond courut ouvrir. Marguerite était debout à contre-jour; l'ami de Raymond salua Mme Darcy, avant de l'avoir regardée, puis, la regardant, il se troubla et tomba assis sur la chaise que son ami lui avançait. Marguerite, pâle aussi, était demeurée debout, les yeux baissés.

—Qu'as-tu donc? dit Raymond, inquiet, à son ancien condisciple.

—Ce n'est rien... répondit M. de Guermanton, d'une voix un peu étranglée, un éblouissement!

—La fatigue d'être monté si haut un peu vite, sans doute?

—Peut-être!

Puis, faisant effort sur lui-même, le gentilhomme s'approcha de la jeune femme:

—Pardon, madame, mais vous ressemblez... Vous êtes... Pauline Marzet?...

—Non, monsieur! répliqua Marguerite d'une voix ferme et en regardant bien en face son interlocuteur, je ne connais personne de ce nom... Je suis Marguerite Darcy!

M. de Guermanton la considéra un moment encore, puis il regarda Raymond et, passant sa main sur ses yeux, comme pour en chasser un nuage, il dit d'une voix qu'il s'efforça de rendre assurée:

—Tu as mon cher ami, une femme charmante et je t'en fais compliment!

L'extrême embarras de Marguerite et du gentilhomme ne fut pas partagé par Raymond Darcy. Il admettait parfaitement que son ami se fût trompé en prenant Marguerite pour une autre personne et le trouble intense de Jacques fut dissimulé par lui avec tant de soin que le mari n'en prit point d'ombrage. Néanmoins cette ressemblance fortuite entre une personne que de Guermanton avait connue et Marguerite qui ne le connaissait pas demeura dans son esprit comme un point noir.

Tout en parlant de choses indifférentes, Jacques considérait la jeune femme; il semblait s'attacher à provoquer de sa part des réponses, ne fût-ce que pour entendre le son de sa voix.

Mais, dans ses réponses mêmes, Marguerite se laissa toujours devancer par son mari, n'ajoutant que des monosyllabes ou des signes d'acquiescement.

Elle ne se départit de ce silence que lorsqu'on en vint à parler du grand projet qui enthousiasmait Raymond et, au grand étonnement de celui-ci, elle parut sinon hostile à ce déplacement, du moins désireuse de ne rien décider avant de mûres réflexions.

—Rien ne presse, dit alors de Guermanton, je suis encore à Paris pour quelques jours... Pesez bien les avantages que vous pouvez retirer de mon offre et, pourvu que je sois informé de votre décision avant mon départ, tout sera bien... Je suis descendu au Grand-Hôtel, ajouta-t-il en s'adressant tout spécialement à Raymond, tu me trouveras tous les jours de cinq à six heures au café de la Paix... Je t'y attends le plus tôt possible...

Ceci dit, il salua respectueusement Marguerite et se retira.

Raymond Darcy, qui avait compté sur la nouvelle de son changement de position pour provoquer chez Marguerite une explosion de joie, ne comprenait rien à la répugnance de la jeune femme.

Sa stupéfaction se changea en tristesse et en dépit, lorsqu'il la vit se refroidir pour les sites du Morvan, à mesure qu'elle y songeait davantage. Il craignait d'abord que le séjour de la capitale n'eût déjà pour elle le charme d'une habitude.

Il avait remarqué que les provinciaux de naissance tiennent encore plus que les Parisiens à ne pas quitter Paris, mais il ne fut pas long à reconnaître qu'il se trompait en cela, car dès le soir même, sa femme se trouvait reprise par ses «diables bleus» américains et recommençait à parler des rives du Meschacébé, comme de la seule patrie qu'il lui convenait d'élire.

—Voyons, fille d'Outougamiz! dit Raymond en affectant une gaieté qu'il était loin de ressentir, veux-tu donc désespérer mon âme en m'entraînant comme un nouveau René, dans les forêts vierges, quand les buissons roux du Morvan ont tant de charmes véritables pour les vrais amants de la nature? Mais le père Corot, qui s'y connaissait, ne donnerait certes pas, s'il vivait, un étang de là-bas, avec ses oies, pour les méandres du Rio-Grande! Y a-t-il rien de plus beau que cette France où nous avons souffert et qu'y a-t-il de moins suave dans le gazouillis de la fauvette que dans le chant du colibri? En fait de poésie, parle-moi des pommes crues du centre de mon pays natal! Et où que tu sois née, quoique tu ne veuilles pas me le dire, tu seras moins dépaysée dans les Gaules que dans le pays de Jonathan!

—Pour notre enfant, dit Marguerite, il y a là-bas des mirages de liberté et de fortune!

—Il y a, répliqua le rêveur, devenu homme positif, des moustiques et des déboires sans nombre. J'ai ouï dire qu'à New-York, on paie les souliers quarante francs la paire et le reste à l'avenant. Il faut donc les gagner... et comment faire? Par tout pays, pour devenir riche, il faut commencer par avoir un million, les autres millions viennent aisément ensuite. Je ne sais pas un mot d'anglais et, quant au latin, les Peaux-Rouges et les Yankees en font si peu usage!

—Il me semble, vois-tu, répondit Marguerite devenu très soucieuse, que nous allons à Nevers chercher le malheur... Et nous sommes si heureux!

Elle fit une pause, puis brusquement et sans transition:

—Ton ami t'a-t-il dit qu'il viendrait nous voir dans ses terres?

—Hélas! soupira Darcy, c'est bien là le mauvais côté de notre affaire! Il n'y met pas les pieds! A peine le verrons-nous de loin en loin! Là-bas, nous serons isolés, perdus en pleine campagne, sans société, sans voisins...

—Sans société... sans voisins... répéta Marguerite, sans voisins absolument?

—Absolument, répondit Darcy.

—Va donc demain trouver ton ami, dit la jeune femme dont le visage parut se rassénérer un peu, et dis-lui que tu acceptes... Nous partirons quand tu voudras... Le plus tôt possible!...