V
Cependant, le vicomte de Charaintru était rentré à Paris, en compagnie du sculpteur, presque au lendemain de la disparition bizarre de la baronne Pottemain.
Et des semaines, des mois s'écoulèrent avant qu'il revint de l'extraordinaire impression que lui avait fait éprouver l'invraisemblable aventure dont il avait été le témoin.
Aussi l'histoire de la châtelaine de Bois-Peillot défraya-t-elle pendant tout l'hiver les conversations de l'incorrigible bavard.
En dépit de ses promesses et des incessantes sollicitations de son ami, Romagny avait été sobre de confidences et n'avait jamais raconté à Charaintru le motif qui l'avait fait chercher à Pottemain la ridicule querelle à l'aide de laquelle il était parvenu à attirer le baron hors de chez lui, pour laisser à la châtelaine le temps de mettre à exécution son détestable projet.
A présent, d'ailleurs, l'artiste se reprochait presque comme un crime sa funeste complaisance. Aussi, n'abordait-il jamais sans ennui ce sujet, dont le souvenir le hantait comme un remords.
Mais Charaintru suppléait par l'imagination à tout ce que la discrétion de Romagny ne lui avait pas permis d'apprendre.
Il racontait comment le baron Pottemain avait eu la fantaisie d'épouser après une femme riche une femme pauvre et jolie qui lui avait apporté en dot une chaumière et son cœur; comment la discorde avait éclaté dans le ménage presque dès le premier jour; comment les choses étaient allées si loin que pour fuir, apparemment, un être détesté, Pauline avait cherché un abri de l'autre côté du rideau terrestre, comptant bien que le baron n'aurait pas, comme Orphée, la fantaisie de l'y suivre.
Rapprochant ensuite les décès des deux châtelaines, il en tirait cette conclusion que le Normand devait avoir en lui quelque chose de rare et d'inconcevable, ce qui, à vrai dire, n'élucidait pas la question.
Plus d'une fois, il arriva à Romagny d'être présent à cette petite conférence sur la Belle au Bois-Peillot, comme le vicomte appelait Pauline, mais, bien que mieux informé que son ami, il gardait toujours un silence prudent et soucieux.
S'il arrivait à Charaintru de l'interpeller, de le prendre à témoin, de vouloir lui faire raconter le rôle qu'il avait inconsciemment joué dans le drame, le sculpteur répondait par des phrases évasives ou des monosyllabes, comme un homme à qui ce genre de conversation ne pouvait qu'être parfaitement désagréable.
—Enfin, ne cessait de répéter Charaintru, tu ne me feras jamais croire, après la comédie que tu as jouée avec le baron pendant toute une nuit—nuit que, par parenthèses, je n'oublierai jamais, car tu me l'as fait passer à la belle étoile!—tu ne me feras jamais croire, dis-je, que tu ne savais pas d'avance le fin mot de toute cette histoire. Voyons, pourquoi n'as-tu jamais voulu me dire le mobile qui te faisait agir?
—Parce que tu l'aurais répété.
—Ainsi, c'était un secret?
—Non, mais discrétion pure... Je ne suis pas seul intéressé dans la question.... donc je n'ai pas le droit de parler.
—Tu vois, tu étais complice?
—Hélas! complice inconscient d'une aventure bien triste et bien simple... que tu connais comme moi!
—C'est entendu! Tu ne t'expliqueras jamais davantage sur ce sujet. Raconte-moi au moins le reste.
—Quel reste? Il y a un reste? demandait Romagny.
—Oui... ce que l'on dit de la mort de la première baronne... que tu as connue.
—On dit qu'elle est morte... Voilà tout.
—Et de celle d'un certain Pastouret, intendant à Bois-Peillot.
—Je te jure encore une fois, répliquait l'artiste avec humeur, que je ne sais rien, absolument rien. Je ne puis que me récuser, par conséquent... D'ailleurs, ne parlons plus de tout cela... Cela vaudra mieux... Rien ne m'assomme comme tous ces cancans de province...
Et, réduit ainsi à ses propres forces, le pauvre Charaintru finissait par borner sa conférence au simple récit des faits apparents du grand procès du baron Pottemain.
Le vicomte allait renoncer à jamais de pénétrer le secret de cette énigme, quand un incident inattendu vint exciter de nouveau, et au plus haut degré, sa curiosité.
Il traversait une après-midi la place Saint-Sulpice, quand il croisa une jeune femme, fort élégamment, quoique simplement mise, sur laquelle il leva les yeux.
Charaintru s'arrêta net, croyant être le jouet d'un effet d'optique. La femme qui venait de passer près de lui était Pauline Marzet...
C'était bien sa tête fine et intelligente, sa taille cambrée, sa démarche un peu indolente...
Ce qui le confirma dans cette opinion, c'est que la passante parut avoir remarqué l'attention dont elle était l'objet de sa part et il lui sembla qu'elle pressait le pas. Charaintru voulut en avoir le cœur net.
Bien que certain de ne pas s'être trompé, car son impression avait été trop vive et la ressemblance trop frappante, il emboîta le pas derrière l'inconnue, avec discrétion toutefois, de façon qu'il fût impossible à la jeune femme de s'apercevoir qu'elle était filée.
—D'ailleurs, pensait le vicomte, pourquoi ne serait-ce pas Pauline Marzet? Quelle preuve matérielle a-t-on de sa mort? Aucune. Il était de toute évidence qu'elle ne sympathisait pas avec son mari. Elle pouvait avoir une liaison. Qui dit que le jour où elle disparut si subitement un galant ne l'attendait pas avec un bon cheval à l'entrée de la forêt... On ne s'est aperçu de sa fuite que plusieurs heures après... On fait du chemin en une nuit!... Mais alors Romagny était au courant. Et ce cachottier-là qui s'obstine à ne rien dire!... Eh bien, je vais pousser ma petite enquête. J'aurai sans lui le fin mot de l'affaire... Il sera joliment attrapé... Car il n'y a pas à en douter, c'est bien la baronne que je suis... Plus je la regarde et plus ma certitude augmente!
Cependant l'inconnue s'était engagée dans la rue de Tournon, qu'elle remonta jusqu'au Luxembourg. Parvenue à la rue de Vaugirard, elle tourna à droite et, après avoir jeté un coup d'œil furtif derrière elle, elle entra dans une maison de bonne apparence.
—Bien! pensa Charaintru, la voilà remisée! Elle ne m'a pas conduit trop loin!
Il fit les cent pas quelques minutes, puis, s'armant de toupet, il s'introduisit à son tour dans la maison et s'adressa à la concierge.
—Pardon, madame, je crois avoir reconnu la personne qui vient de monter il y a un instant...
Elle est bien votre locataire?
—Oui, monsieur, répondit la vieille femme en regardant le vicomte d'un air soupçonneux.
—Pourrais-je savoir son nom?
—Pourquoi faire?
Charaintru comprit et, pour lever les scrupules de la mégère, il lui glissa vingt francs dans la main.
—Oh! madame, répliqua-t-il, c'est par curiosité. Je viens de vous dire que je crois avoir reconnu une personne de ma connaissance, mais n'étant pas sûr de ne pas me tromper, je n'ai pas osé me présenter à elle.
La vieille n'en demandait pas tant et elle dit tout ce qu'elle savait. M. Raymond Darcy, employé dans une grande Compagnie d'assurances, avait emménagé avec sa femme, depuis plusieurs mois. C'étaient des gens charmants, très bien considérés et sur lesquels il n'y avait rien à dire... La dame était professeur de piano. Ils occupaient tous deux un petit appartement au cinquième étage.
—Et tenez, ajouta la concierge, voici justement le mari qui rentre.
Charaintru ajusta son monocle, considéra le nouveau venu: un grand jeune homme d'une physionomie très ouverte et paraissant âgé de trente à trente-cinq ans environ.
—Ne dites rien, fit-il vivement, je m'étais trompé, je ne connais pas ce monsieur ni sa femme.
—Rien pour moi? demanda Darcy, en passant.
—Rien du tout! répondit la vieille.
Charaintru remercia son interlocutrice et se retira très perplexe. Décidément, il s'était trompé; ce n'était pas la baronne qu'il avait rencontrée, mais vraiment la ressemblance était bizarre et il se promit d'instruire Romagny de son aventure, mais il fut quelque temps sans rencontrer le sculpteur, et le hasard le mit un beau jour vers cinq heures en présence de M. de Guermanton, assis à la terrasse du café de la Paix.
C'était une heureuse rencontre. Peut-être allait-il pouvoir apprendre quelque chose. Il s'assit près de son ami et, après quelques phrases banales de politesse:
—Vous avez dû, dit le vicomte, recevoir un coup bien sensible de la mort mystérieuse de cette pauvre Pauline Marzet, qui a fait à Guermanton et dans tout le pays bourbonnais un bruit si considérable?
—En effet! répliqua le gentilhomme, dont le sourcil se fronça.
—Eh bien, mon cher, savez-vous ce qui m'est arrivé? reprit Charaintru avec une comique importance.
—Je le saurai quand vous me l'aurez dit, repartit Jacques. Encore une aventure extraordinaire?
—Et si Pauline Marzet n'était pas morte?
M. de Guermanton tressaillit. Mais il se contint et parvint à cacher son émotion.
—Vous l'avez rencontrée... peut-être? Vous allez encore me faire un de ces cancans dont vous êtes coutumier... Et où ça?... En partie fine, je parie... dans un restaurant de nuit?
Il sut mettre dans ses paroles un ton de persiflage qui, s'il ne convainquit pas le vicomte de sa sincérité, lui fit tout au moins penser qu'à l'exemple de Romagny, Jacques se moquait de lui.
—Non pas! non pas! riposta Charaintru. J'ai rencontré Pauline Marzet toute seule place Saint-Sulpice et je l'ai vue comme je vous vois.
—Vous êtes sujet aux hallucinations, mon cher! Pauline Marzet est malheureusement bien morte! dit Jacques résolument, navré qu'il était qu'un autre que lui et surtout un bavard aussi dangereux que le vicomte eût surpris le secret de la pauvre femme.
—Je n'ai pas été le moins du monde le jouet d'une hallucination! repartit Charaintru.
—Alors, vous lui avez parlé?... Que vous a-t-elle dit? demanda Jacques, plus impressionné qu'il ne voulait le paraître.
—Hélas! je n'ai pas osé l'accoster! soupira le gommeux.
Jacques respira. Et Charaintru allait raconter à quelles investigations il s'était livré, quand l'arrivée d'un nouveau personnage arrêta net les paroles sur ses lèvres.
Darcy, le mari de la dame de la place Saint-Sulpice, était devant lui et il tendait tout souriant la main à Jacques de Guermanton!
—Heureusement je te trouve! s'écria Raymond. J'avais une peur bleue que tu ne fusses parti! J'ai enfin gagné ma cause et nous partons quand tu voudras! Le plus vite possible! Marguerite consent!... Mais je te dérange, je te demande pardon, ajouta-t-il en remarquant la présence de Charaintru.
—Mais pas du tout! fit Jacques, que la présence du vicomte gênait horriblement. Monsieur de Charaintru! ajouta-t-il, monsieur Raymond Darcy, un ami de vingt ans, qui devient l'intendant de mon domaine de Rouchamp!
Les deux hommes se saluèrent.
Jacques reprit:
—Je vous demande mille excuses, mon cher Charaintru, mais je suis obligé de vous quitter... Je repars demain pour Guermanton et j'ai beaucoup d'affaires encore à régler...
—Alors, je ne vous reverrai pas? demanda le vicomte, qui eût donné gros pour rester.
—Non! non! Vous ne me reverrez pas! A bientôt! se hâta de répliquer le gentilhomme.
—Mes respects à Mme de Guermanton!
—Je n'y manquerai pas!
—Voilà, pensa le vicomte en regardant les deux hommes s'éloigner, une coïncidence bizarre! Et il y a là-dessous un mystère que j'éclaircirai en dépit de toutes les mauvaises volontés... Il est évident que Guermanton sait à quoi s'en tenir sur cette disparition qui n'en est pas une... Mais c'est une vraie porte de prison! C'est singulier comme le genre porte de prison prévaut dans la société d'à-présent! Depuis quelque temps je ne rencontre que des gens dominés par une idée universelle... Celle de me faire taire... ou de ne rien dire! Eh bien, je me passerai d'eux et j'en aurai le cœur net, car tout ceci est vraiment trop curieux!
—Alors, tu pars demain? demanda Raymond à son ami, dès qu'ils furent seuls.
—Non, mais je voulais échapper à Charaintru, qui est le plus insupportable raseur qu'on puisse rencontrer... Il ne nous aurait pas lâchés! dit Jacques.
La vérité était qu'à tout prix il avait voulu couper court à toute conversation entre les deux hommes et éviter ainsi une indiscrétion assurée de la part du petit vicomte.
Au fond du cœur, il était assuré d'avoir retrouvé Pauline dans Marguerite Darcy, mais par un sentiment d'exquise délicatesse, il entendait laisser à la jeune femme la liberté de rompre son incognito à l'heure où elle jugerait pouvoir le faire sans danger.
Raymond raconta à M. de Guermanton quelles luttes il avait dû soutenir pour arriver à faire triompher ses idées et, lorsqu'il le quitta, toutes les dispositions étaient prises en vue de sa prochaine installation et il avait reçu, avec les pouvoirs les plus étendus, les instructions les plus détaillées.
En rentrant, il fit le récit à sa femme des divers incidents de la soirée qu'il venait de passer et il eut la satisfaction d'entendre Marguerite lui demander en souriant de vouloir bien hâter les préparatifs de leur départ.
Un mois plus tard, les deux amants dirent adieu aux arbres en fleurs du Luxembourg et ils partirent pour l'inconnu comme on part pour le bonheur.