IV

Cependant la situation de la famille Darcy demeurait très critique et celle de M. de Guermanton, le généreux sauveur de Pauline, dictait les mesures les plus promptes.

La mort de Pottemain devait être déclarée à la justice avant tout ébruitement public.

Cette pensée traversait l'esprit de Jacques, dans le moment où un bruit de voiture attira son attention au dehors.

Jeanne de Guermanton mettait pied à terre au bas du perron et demandait son mari à Darcy, qui, revenu en même temps, venait de lui ouvrir la portière.

Raymond s'inclina profondément, puis offrit son bras à la nouvelle venue pour la conduire à l'appartement de son mari où il présumait retrouver Jacques.

Celui-ci l'ayant quitté à la rencontre du facteur rural pour venir terminer son courrier, devait être dans la pièce du rez-de-chaussée.

Ne le trouvant pas, il fit asseoir Mme de Guermanton et sortit pour chercher son ami.

Mais à peine fut-il dans la cour qu'un spectacle étrange frappa son regard.

M. de Guermanton apparut sur le seuil du pavillon du garde, tenant le petit Maurice dans ses bras et soutenant en même temps Mme Darcy.

A voir ces deux visages pâles et consternés, Raymond eut le pressentiment d'un malheur...

Il s'élança au devant d'eux...

—Mon ami, lui dit Jacques, ta chère femme et ton enfant viennent d'échapper à un grand danger. Rends grâces à Dieu!

Hors de lui, Darcy voulut pénétrer dans la chambre d'où sa femme et Jacques sortaient.

M. de Guermanton s'y opposa.

—Plus tard! dit-il. A présent, c'est impossible... Tu sauras pourquoi!

—Mme de Guermanton, que je n'avais pas l'honneur de connaître, dit alors Darcy, mais qui vient de se nommer en arrivant, descend à présent de voiture... Elle est au château... Elle t'attend.

—Jeanne! J'y cours! s'écria Jacques, bouleversé presque autant par cette arrivée inopportune que par l'explication qu'il devait à Darcy sur les dangers courus par sa femme et sur la présence d'un cadavre dans la chambre de celle-ci. Mais tu me promets de ne pas monter chez toi que je ne sois de retour?

—Oui... Je te le promets, si tu l'exiges. Mais pourquoi?

—Impossible de te répondre sur-le-champ. Patience!

Darcy s'adressa alors à Marguerite pour connaître la vérité.

Elle la lui dit en quatre phrases, sans aucune réticence cette fois. Raymond demeura atterré.

Cependant Jacques était épouvanté à la pensée de l'aveu qu'il avait à faire à sa femme et à son ami:

A Jeanne que Pauline était Marguerite, la compagne de son régisseur.

A Darcy que l'homme tué par lui, Jacques, n'était autre que le baron Pottemain, le premier et le véritable époux de Pauline Marzet.

Darcy le savait déjà; il savait que le courageux gentilhomme avait tué le baron dans le cas d'agression violente et de légitime défense.

Jacques pensa qu'il fallait brusquer les choses vis-à-vis de sa femme, à cause de la foncière jalousie que Pauline avait de tout temps inspirée à celle-ci.

—Ma chère Jeanne, lui dit-il d'une voix affectueuse, il y a dans la vie des faits extraordinaires auxquels la pensée a peine à s'habituer. Celui dont vous allez être témoin est du nombre. J'ai découvert,—sans oser vous l'écrire à cause du danger qu'il pouvait y avoir pour elle,—que Mme Darcy est Pauline Marzet, échappée tout à l'heure à la mort par un vrai miracle... Le baron, ayant été, je ne sais comment, informé de cette résurrection, est venu, ce matin même, ici, pour tuer sa femme!

—C'était presque naturel et légitime! dit Mme de Guermanton, à qui cette révélation ne donnait aucune sympathie pour les hôtes de Rouchamp.

—Néanmoins, et malgré l'excuse que vous trouvez pour Pottemain, dans cette tentative d'homicide avec préméditation sur la personne d'une femme seule et désarmée... le baron est mort... et de ma main! ajouta Jacques d'une voix distincte, mais profondément émue.

—De votre main, Jacques! s'écria Jeanne en se sentant défaillir. Mais c'est épouvantable!

—Oui, répondit M. de Guermanton. Dans quelques heures, la justice sera ici et je me serai constitué prisonnier... Ne craignez rien et repartez comme vous êtes venue... Vos chevaux sont encore là...

Mme de Guermanton courut à la fenêtre et jeta un coup d'œil rapide sur une jeune femme fort pâle, assise près de Darcy sur le seuil du pavillon.

Jeanne et Pauline, les yeux baissés, échangèrent de loin une inclination muette.

Puis Mme de Guermanton regarda son mari bien en face.

Il subit ce regard avec la tranquillité d'un homme sûr de lui, malgré sa profonde tristesse.

—Souffrez, Jacques, dit-elle, que, pour une fois, je vous résiste. Ce n'est pas alors que vous êtes exposé à une affliction semblable que je me sentirais capable de vous quitter. La place d'une épouse tendre et dévouée est aux côtés de son mari dans les jours d'épreuves! Je veux être ici, lorsque la justice y descendra... Je veux aller en prison si vous allez en prison.

—Tranquillisez-vous, Jeanne, ma brave Jeanne, répondit M. de Guermanton avec douceur. Je ne cours aucun danger sérieux. Pas un tribunal en France ne condamnerait un homme pour avoir tiré sur un assassin, afin de prévenir un assassinat!...

—Ce qu'un tribunal admettra peut-être plus difficilement, objecta Mme de Guermanton, c'est qu'une femme, imposteur et presque bigame, ait pu trouver un chevalier tel que vous!... On voudra savoir quel motif vous avez eu de vous intéresser à elle, à Darcy, avec qui elle a consenti à vivre en dehors des lois du mariage...

—On voudra savoir enfin, reprit Jacques, avec une légère nuance de dépit et d'ironie, si mon indulgence pour un malheur exceptionnel et pour une situation qui offre peu d'exemples, n'est pas dictée par un sentiment très vif pour la personne, cause première de tous ces malheurs...

—Pour quelle personne donc, monsieur? demanda Jeanne, l'œil étincelant.

—Eh! pour vous, ma pauvre Jeanne, si prompte à accueillir l'idée de marier Pauline au baron! Au surplus, je partage cette responsabilité avec vous et, par honneur comme par humanité, nous ne saurions trop faire pour réparer une pareille faute... Oui, sachez-le bien, si j'ai accueilli comme je l'ai fait la singulière union de Darcy avec une pauvre jeune femme, sans état civil à produire pour un mariage régulier, c'est que je dois tout, comme réparation d'honneur et restauration d'existence, à la chère victime de votre manie mariante, dont vous voilà, j'espère, guérie pour toujours!

Jeanne baissa la tête; le coup avait porté.

—Je crois bien comme vous, dit-elle, que, en attendant la régularisation de ce mariage, ma place serait plutôt à Nevers, par exemple, auprès des autorités, dont l'intervention va vous être utile, que dans cette habitation désolée.

—Eh bien, dit Jacques, nous partirons ensemble après les constatations et les confrontations nécessaires, vous pour la préfecture, où nous avons des amis, moi pour la prison, où vous viendrez me visiter dès qu'il sera possible!

Le reste de cette journée fut cruel pour tout le monde.

Jacques avait fait prévenir le parquet de Nevers et l'attendait de pied ferme.

De plus—dans une chambre de cette habitation solitaire—au milieu des gaietés de la grande nature, avec du soleil, avec des chants d'oiseaux dans tous les buissons du voisinage, il y avait un cadavre!

Le silence de mort qui plana sur le domaine toute cette journée était le silence menaçant qui précède l'orage.

Profonde était la tristesse des maîtres du château. Mais la douleur de Raymond tenait du désespoir.

Si par respect pour Jacques, il en maîtrisait l'éclat, soutenu qu'il était par le souvenir des bontés délicates de son ami pour Pauline et pour lui-même, il ressentait avec une égale force ce qu'il appelait la perfidie de la fausse Marguerite et la terrible et humiliante épreuve qui en avait été la conséquence inattendue.

Il se disait enfin:

—Sans moi, sans l'espèce de malédiction attachée à mes pas, Jacques n'aurait jamais été dans le cas de devenir homicide et d'aller en prison comme un vulgaire assassin!

La force des choses le fit se retourner contre sa compagne, dont il condamnait à présent les réticences avec une profonde indignation.

La malheureuse n'avait cessé de s'y attendre depuis le meurtre du baron...

Si Darcy avait plus tardé, c'est Pauline qui aurait provoqué l'explication.

Depuis la catastrophe, ils ne s'étaient pas encore trouvés, sans témoins, en face l'un de l'autre.

Raymond éloigna tout à coup la jeune fille qui les servait habituellement, sous le prétexte de la mettre aux ordres de Mme de Guermanton, et il se trouva seul enfin vis-à-vis de sa compagne et de son enfant...