V
Inconscient et gai, le petit Maurice, étendu à terre sur une natte, jouait avec un jeune chat en roulant devant lui une boule de papier au bout d'un fil, lorsque Raymond dit à Marguerite d'une voix contenue:
—Il y a une chose que je ne comprendrai jamais et que je ne saurais te pardonner: c'est que, vis-à-vis de moi—à qui, j'imagine, tu n'as jamais eu à adresser un reproche—tu aies pu garder un secret duquel dépendaient mon repos et même aussi ton bonheur! L'amour et la confiance que je t'ai témoignés ne t'ordonnaient-ils pas de m'avouer ta position dès le jour où nous nous sommes rencontrés? Pour moi, je te le dis, si j'avais eu un pareil passé sur la conscience, dès ce jour, où un soir d'octobre, sur la butte Montmartre, je t'offris mon pain et l'abri de mon toit, je t'aurais tout dit!... Et alors notre position mutuelle était pour toujours éclaircie! Ce n'est naturellement pas ici, chez un loyal et bon ami, il est vrai, mais chez un voisin de campagne du baron, ce n'est pas à Rouchamp que j'aurais cherché des occupations et un asile... Oui, il y a là dans ta conduite quelque chose d'outrageant pour mon caractère et d'odieux pour le tien!
Celle qui avait été Pauline Marzet sanglotait en écoutant ce reproche, mais elle n'interrompit pas Raymond une seule fois.
—Jamais, mon ami, dit-elle enfin, tu ne me feras autant de reproches que je m'en adresse à moi-même! Je suis malheureuse... bien malheureuse! Écoute cependant et tu me diras après, si je dois te délivrer, dans l'avenir, du fardeau insupportable de ma compagnie, à supposer que les tribunaux ne m'envoient pas dans une prison pour le reste de mes jours!... J'ai pressenti tout ce qui arrive! Je ne sais quelle folle confiance dans la bonté divine m'a toujours laissé l'espoir de me soustraire à cette horrible destinée. J'ai cru que peut-être le malheur m'oublierait... Connais, mon ami, toute l'horreur des secrètes épouvantes qui m'ont assiégée depuis ma mort imaginaire... Tu verras si j'ai assez expié mon imprudence! Oui, là-haut, sur le sommet de cette butte Montmartre, au moment où j'allais prendre congé de toi, en songeant que peut-être je n'aurais pas la force de continuer seule mon étape dans le désert de Paris, je fus sur le point de tout dire!... Mais la peur... Oui, une effroyable peur me prit à la gorge et étouffa un aveu prêt à m'échapper!... Toi, tu m'avais tout dit sur ton passé, bravant jusqu'à une sorte de ridicule sur lequel tu n'avais pas craint d'insister, te riant pour ainsi dire de la nécessité qui, d'un écrivain distingué comme toi, avait fait un pauvre petit employé d'assurances!... Et moi?... Eh bien, je le répète, la peur me domina! J'avais vu dans l'Inde des tigres, des serpents, des thugs! Je n'avais pas rencontré ce spectre de la justice occidentale qui ne laisse à la femme mariée avec un scélérat d'autre alternative que de se déshonorer dans le scandale d'un procès en séparation ou en divorce,—ou de mourir! J'avais choisi la mort, sans avoir le courage de me la donner!... Je fus lâche en te le cachant, parce qu'il me semblait que tout confident viendrait bon gré mal gré à me trahir et à me ramener ainsi, même à son corps défendant, sous le joug odieux que j'avais brisé! Raymond, pensais-je, ne le dira pas, mais cela lui échappera peut-être sous le coup de quelque menace inattendue! Les hommes ne comprennent pas la peur! Je le vois bien à la sévérité de ton visage... Tu me trouves lâche, et tu as raison! Mais, si je le fus, le premier jour de notre rapprochement, juge combien je dus le devenir davantage, quand tes prévenances et ton admirable dévouement me firent connaître tout le prix de ce que je perdrais en perdant ton amour par l'aveu de mon crime! Que serait-il alors advenu de moi, pauvre ressuscitée, si tu avais su mon rôle dans la comédie que j'ai jouée? Tu m'aurais méprisée peut-être, comme tu me méprises à présent! Et songe que j'ai acheté, par mon silence coupable, une année de bonheur!
Plus Pauline parlait, plus l'agitation fébrile de Raymond devenait cruelle.
Pauline, le croyant attendri, presque gagné, poursuivit:
—Il te faut bien comprendre, Raymond, que l'on n'est pas tout d'une pièce, surtout quand on est femme! J'étais heureuse quand tu parvenais, par tes soins, à me faire oublier qui j'étais... Et je l'oubliais souvent! Penses-tu qu'une fille perdue—ce que je ne suis pas, Dieu merci!—ne se sente pas un peu transfigurée lorsqu'un homme de valeur et de mérite, abusé par je ne sais quelle apparence, la traite comme une femme honnête et lui parle la langue des sentiments qu'elle a perdus? Eh bien, quand tu me disais: «Marguerite, je t'aime!» il me semblait que Pauline était bien positivement morte et que j'étais une autre ou une nouvelle femme! Mais tu pleures, mon pauvre Raymond... Ce que je te dis là n'est donc pas trop absurde? Enfin, je ne sais rien de mieux, moi, et je te dis tout uniment la vérité!... Je dois te rappeler aussi, Raymond, avec quelle insistance je te parlais à Paris de mon désir d'aller en Amérique avec toi... C'était toujours pour fuir mon spectre et jeter l'Océan entre nous et lui. Si nous avions fait cela, nous aurions tout évité... Mais survint ton ami Jacques de Guermanton et nous fûmes perdus! Je fus alors très près de te dire que je le connaissais depuis longtemps. Mais le souvenir même que j'avais conservé de ses habitudes me promettait qu'il ne mettrait pas deux fois dans sa vie les pieds à Rouchamp... D'ailleurs, du moment qu'il m'avait reconnue et qu'il gardait le silence, qu'il redoublait même d'instances pour nous envoyer en Nivernais, je me figurais qu'il voulait, sans rien dire, m'aider à demeurer Marguerite... N'avait-il pas assez fait pour mon malheur en me mariant au baron pour souhaiter de me faire une vie meilleure? Enfin ce n'est pas lui qui a livré mon secret, c'est le Destin! Si l'infortuné dont le sang a coulé ce matin, n'avait eu d'autre guide que M. de Guermanton pour trouver ma retraite, il n'aurait jamais su si je vivais encore seulement! Ah! cela, je le sais, car il m'est arrivé, quand j'étais institutrice, de faire à mon hôte d'autrefois, à ton ami, d'insignifiants aveux... Et jamais ils n'ont été répétés par lui, même à sa femme! C'est l'homme le plus sûr, comme le plus brave qui existe! Il n'y a point à se défier de lui! Raymond, malgré l'horreur des afflictions que je fais peser aujourd'hui sur toi, comme sur lui, ne me pardonneras-tu pas, comme lui m'a pardonné déjà?
—Le rôle de Jacques et le mien sont assez différents, répondit avec accablement Raymond Darcy. A supposer que je pardonne à Marguerite la dissimulation de Pauline, comment lui pardonner la tragédie où mon ami et sa famille se trouvent mêlés, en récompense de leurs bienfaits? Et moi-même enfin, de quel droit m'as-tu précipité dans la complicité d'un crime que j'ai ignoré jusqu'à la dernière minute? Tu m'as bien dit, il y a quelque temps, que tu étais une femme mariée, fugitive du toit conjugal, et je ne t'en ai pas voulu... Mais... une femme passant pour morte et pouvant devenir le pivot d'un scandale gigantesque!... Ah! je suis trop injustement malheureux! Je ne puis te pardonner, je ne sais plus seulement si je t'aime! Il y a des épreuves qui surmontent l'intelligence et le cœur.
—Qui donc aimera l'enfant que voici? demanda la jeune mère en désignant le petit Maurice heureux et insouciant. Qui donc prendra soin de lui si je disparais, broyée par la meule de la justice criminelle? Faudra-t-il qu'il souffre et qu'il meure, lui qui n'a point demandé à naître et qui est entré dans la vie sur la foi de ton amour? A-t-il un état civil? A-t-il des droits? Il n'a rien que ce qu'il attend du cœur de son père... Et si ce cœur se ferme pour moi, que lui restera-t-il? Une pitié négligente, ou, qui plus est, une aversion secrète. Il vaudrait mieux pour lui, alors, que la balle du baron, au lieu de m'écorcher l'épaule, l'eût atteint en plein cœur!
—Autre chose est, dit Raymond attendri, de te pardonner une action plus qu'étrange et d'abandonner un pauvre enfant qui est le mien autant que le tien! Lui, pourra toujours compter sur son père! Mais, je te le dis sans emportement comme sans faiblesse, je partagerai courageusement tes épreuves jusqu'au jour où la justice aura prononcé ton arrêt! Si elle t'innocente, tu souffriras que je cherche dans une obscurité lointaine l'adoucissement, sinon l'oubli de ce que tu m'as fait souffrir! Tu es pour moi la déception vivante du sentiment le plus fort et le plus profond que j'aie jamais ressenti! Tu n'as jamais partagé ce sentiment dans sa plénitude, et cela est affreux à penser! Tu m'as trompé, en fin de compte, et par là, tu nous as perdus tous deux!...
Là-dessus, Raymond se leva et sortit sans prendre garde au désespoir de Pauline, qui, froide en apparence comme une pierre, le suivit des yeux pour articuler ensuite ces seules paroles:
—Adieu la vie! adieu le bonheur!
De sa modeste demeure, Darcy passa au château et demanda à entretenir un moment M. de Guermanton.
Jacques parut, triste, sévère, mais voulant sourire quand même à son vieux camarade malheureux.
—Mon ami, lui dit Raymond, je ne demande pas à voir Mme de Guermanton. Mon seul aspect redoublerait sa peine qu'au surplus je partage, et au delà! Mais j'ai voulu te dire ceci: Le moins que je te doive, après t'avoir entraîné malgré moi et sans m'en douter dans les spirales d'un véritable enfer, est de t'annoncer que, à compter du moment où la justice aura statué sur nous, je cesserai d'administrer ce domaine. Ma présence à Rouchamp a toujours été un non-sens. J'avais consenti à y amener un ménage irrégulier, croyant que, dans cette Thébaïde, je ne gênais et je ne compromettais personne... Mais si j'avais pu penser que j'y amenais le malheur pour nous tous, j'aurais porté ailleurs mes tristes pénates! Il me reste à te remercier de tes infinies bontés, à t'offrir ma vie en échange du sacrifice irréfléchi qu'en vieux soldat, tu m'as fait ce matin de la tienne, en sauvant ma femme et mon enfant! Cherche et tu trouveras aisément un régisseur exempt des chaînes que je porte et des foudres qui me poursuivent! Il ne manque pas de gens honnêtes ayant un état civil en ordre et une situation régulière! L'important pour toi est de pouvoir oublier que tu as jamais eu un ami tel que moi, ami aussi funeste que le plus cruel des ennemis!
—J'avoue, dit Jacques, que notre situation présente est terrible! Je reconnais que l'aveu de Pauline aurait pu nous permettre de nous armer contre l'éventualité qui nous a tous pris au dépourvu. Mais calculons les suites probables de cet événement. Il est invraisemblable que mon action demeure suspecte à un jury composé d'hommes, qui, après tout, auraient fait ce que j'ai fait moi-même. J'espère donc un acquittement pur et simple. Quant à toi, il te sera facile de démontrer que tu ignorais le passé de la compagne, puisqu'elle-même reconnaît, j'imagine, ne t'en avoir jamais rien dit... Tu l'as recueillie, tu lui as servi de famille, tu lui en as donné une... Il n'y a rien là qui puisse te rendre passible des sévérités de la loi. Eusses-tu ravi cette femme à un époux jaloux de la faire rentrer au domicile conjugal, ta compromission n'excéderait pas la pénalité de l'adultère. Mais il se trouve que le mari fait défaut par la mort et qu'il n'a jamais tenté de retrouver Pauline, de la reprendre, ni de se venger! Il a voulu lui extorquer une pièce qui pût le décharger des accusations portées contre lui. Elle s'y est refusée, alors il s'est livré à la violence de ses emportements... Ma triste exécution a pu seule l'arrêter. C'est donc Pauline seule qui portera tout le poids de cette lamentable affaire. Elle ne pourra captiver l'indulgence des juges que par l'odieux de la conduite du baron. Espérons quelle y réussira! Alors elle sortirait sauve du piège qu'elle s'est tendu à elle-même en fuyant Pottemain sous un nom supposé et en formant de nouveaux liens. Ou bien l'expiation serait sévère... Dans le premier cas, j'admets que vous fuyiez ensemble ces lieux remplis d'un cruel souvenir... Dans le second...
—Dans le premier cas, Jacques, interrompit Raymond, j'ai résolu de ne jamais revoir Pauline. Dans le second, le courage me faillirait pour terminer seul ici mes jours...
—Tu veux quitter la pauvre Pauline? Tu ne la trouves pas assez malheureuse?
—J'ai dit, Jacques! Tout est fini désormais entre elle et moi!...
—Ah! l'humanité est égoïste et implacable! J'ai eu tort de te considérer jusqu'à un certain point exempt de ces faiblesses... Eh bien, Raymond, laisse-moi te dire qu'en ceci je suis peut-être meilleur que toi! Le sentiment d'avoir consenti à l'union de Pauline Marzet, qui était l'institutrice et la seconde mère de mes enfants et qui fut toujours digne de cette œuvre, trouble tellement ma conscience, que, dussé-je, au prix de mon repos, travailler à sa réhabilitation le reste de mes jours, je ne saurais hésiter une heure... Tu n'as, il est vrai, envers elle, aucun tort à te reprocher, mais tu lui as marqué une tendresse fort différente de la mienne et j'ai peine à croire que tu puisses jamais l'oublier!...
—J'en mourrai, voilà tout! dit Raymond éperdu.
—Vis donc et sois généreux, Darcy! Tu trouveras là une satisfaction plus profonde et meilleure! Que tu me quittes, je le comprends encore! Mais qu'elle, tu la quittes, lorsque tu peux concevoir, jusqu'à un certain point, selon le verdict que rendront les tribunaux, la possibilité de l'épouser et de sauver l'avenir de ton fils Maurice, voilà ce que réprouverait l'honneur! Et tu m'as appris à avoir confiance en ton honneur!
Raymond, ébranlé, secouait la tête.
Enfin, par un élan digne de Jacques, digne de Raymond lui-même, l'infortuné se jeta en pleurant dans les bras de son ami:
—Tu m'apprends, lui dit-il enfin, quand il put parler, ce que signifie ce grand mot conspué et incompris aujourd'hui: un gentilhomme!
La justice fit le lendemain une descente à Rouchamp.