V
La disparition du père Chausserouge causa un plus grande vide dans la ménagerie qu'on aurait pu tout d'abord le supposer.
Bien que le vieux dompteur ne parût plus dans les cages depuis les débuts de son fils, il s'était réservé dans l'administration la part la plus ingrate et la plus laborieuse.
Avec une abnégation rare, il s'astreignait à une surveillance de tous les instants.
Levé à la première heure, il avait l'oeil à tout, ne se fiant qu'à lui pour le choix de la nourriture des animaux, pour les soins journaliers à leur prodiguer.
C'est à ce dévouement absolu à la cause commune, joint à l'attrait du spectacle, que la ménagerie devait cette prospérité étonnante qui ne s'était pas démentie depuis des années.
François ne comprit bien la perte qu'il venait de faire qu'au lendemain des obsèques de son père, lorsqu'il se trouva seul en face des multiples devoirs qui lui incombaient.
Il en ressentit un découragement d'autant plus profond que cette mort avait été plus imprévue.
A ce sentiment s'en mêlait un autre: une sorte de crainte superstitieuse qu'il n'avait jamais éprouvée jusqu'alors.
—C'était bien cela, la vraie fin du dompteur! avait balbutié le vieux Chausserouge à sa dernière heure. Et ces paroles avaient résonné à son oreille comme un avertissement suprême, dicté à son père par cette sorte de prescience que donne l'approche de la mort.
Ainsi il était voué inéluctablement à cette fin terrible par la dent de ses bêtes et ce pouvait être son tour dans un an, dans un mois, une semaine, demain... ce soir peut-être.
Et ni les consolations que lui prodigua sa femme, ni l'ingénu sourire de Zézette ne parvinrent à chasser le trouble qui s'empara de son âme.
Pour recouvrer la pleine possession de lui-même, il avait besoin de ne plus se sentir seul, de vivre au milieu de l'agitation des fêtes, et c'est ainsi qu'inconsciemment, mû par une impulsion secrète qui l'attirait vers le bruit, la distraction, il avait résolu de rejoindre le Voyage.
Aussi bien, il n'avait pas paru depuis longtemps à Paris; il tenait à ne pas s'y faire oublier. Le malheur qui venait de le frapper avait fait le tour de la presse, qui s'était montrée unanimement sympathique.
Son nom allait revenir à la mode; c'était l'heure ou jamais de mettre fin à sa campagne et d'opérer sa rentrée. Justement la fête des Invalides allait commencer. Il télégraphia, fit retenir sa place et il se mit en route.
Dès son arrivée, tous les forains défilèrent dans la ménagerie. On tenait à savoir, de la bouche même du jeune dompteur, les détails du terrible accident et à lui apporter le tribut des consolations d'usage.
Jean Tabary fut un des premiers à venir serrer la main de son ancien ami.
—Reste, lui dit François, j'ai à te parler sérieusement.
Et quand tout le monde fut parti, et qu'ils purent causer seul à seul, heureux de trouver quelqu'un dans le sein de qui il put s'épancher librement et chez qui il était sûr de trouver un appui moral, le dompteur lui raconta sa vie depuis leur dernière séparation.
Il lui dit ses succès, la renommée acquise, la prospérité croissante de la ménagerie, puis, subitement, la catastrophe inopinée dont la soudaineté l'avait terrifié, bien que l'avenir lui apparût, d'autre part, plus souriant que jamais.
Il lui dit ses doutes, ses appréhensions folles de la mort, cet effroi de la solitude qui lui avait fait reprendre si rapidement le chemin de Paris, cette crainte idiote peut-être, mais réelle, à la pensée qu'il allait falloir supporter seul un fardeau trop lourd, assumer une responsabilité qui lui semblait d'autant plus grave qu'il avait à présent charge d'âmes.
Sa femme, cette petite Zézette qui avait été la joie des derniers jours du pauvre père Chausserouge et qui était son unique enfant!
Ah! non, il avait été gâté! S'il était l'homme des audaces, des actes héroïques, il avait besoin dans la vie d'un autre lui-même, sur qui il pût aveuglément compter, qui remplît auprès de lui la place qu'avait occupée son père, pendant ces dernières années.
Et c'est à cet égard, pour s'enlever toute espèce de doute, qu'il avait tenu à consulter son ami.
Jean Tabary haussa dédaigneusement les épaules:
—Tu me fais rire, mon pauvre François! lui répliqua-t-il. Tu seras donc toujours le même? A te voir mou comme une chique, peureux comme une femme, irrésolu, je me demande où tu peux trouver le courage d'entrer dans les cages et de faire manoeuvrer les bêtes! Ah ça! mais franchement, je ne te comprends pas! Tu es dans la plus belle situation que tu puisses rêver. Jusqu'à aujourd'hui, tout ce que tu as entrepris t'a réussi... Tu as une collection... de l'argent de côté, une grande renommée et tu te plains!... Ah! si, il te manquait quelque chose... l'indépendance! Certes, tu as évidemment perdu beaucoup, en perdant ton père, qui était un rude homme, un peu brute, mais rude homme tout de même!... mais il n'y a pas à dire, à ton âge, ça devait te peser, voyons, de ne pas te sentir ton maître! Surtout qu'en somme, ce n'est pas lui qui l'a fait ta réputation... Tu te l'es bien faite tout seul! Et voilà qu'au moment où le vieux disparaît... où tu deviens libre, tu passes ton temps à gémir et à désespérer!... Toi, l'homme le plus brave qu'il y ait sur le Voyage, tu as le trac parce qu'il te manque quelqu'un pour surveiller ton monde et veiller à ce qu'on ne laisse pas crever de faim tes bêtes!... Car enfin, il ne faisait que ça, ton père! Tiens! tu me fais de la peine! Laisse donc! va, un régisseur, un administrateur, ça se trouve... On n'a qu'à y mettre le prix! Ah bien! conclut-il en soupirant, c'est moi qui voudrais être à ta place, au lieu de panader avec mon truc à la manque où il n'y a qu'à manger de l'argent... Tu verrais si je canerais!
—Ça ne va donc pas, ton entresort?
—Non, le métier se perd. La Préfecture nous cause des ennuis. Voilà qu'elle se mêle maintenant de ce qui ne la regarde pas. Elle s'inquiète de l'âge des femmes qu'on occupe. Si ça ne fait pas suer. Et puis nous avons eu affaire, ces temps derniers, à des grincheux, qui ont formé une ligue anti-foraine sous le prétexte que nos installations et le bruit de nos parades les empêchaient de dormir... Ah! mon vieux, tout n'est pas rose! Bien que nous ayons résisté énergiquement, que nous ayons maintenu des droits, que nous achetons d'ailleurs assez cher en payant patente et en louant nos places à des prix exorbitants, nous avons un mal du diable à nous en tirer... Qu'est-ce que tu veux? Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Pas moyen de faire comprendre à ces gens-là qu'une fête c'est la fortune, d'un quartier, c'est la caisse de l'arrondissement remplie jusqu'aux bords...
—Sans compter, dit Chausserouge sentencieusement, qu'il faut des amusements pour le peuple... Qu'est-ce qu'il lui restera, si on supprime les fêtes?
Et comme une phrase qu'il avait lue dans les journaux lui revenait subitement à la mémoire, il ajouta:
—Pendant que le peuple s'amuse, il ne songe pas à faire des révolutions!
—Nous avons eu des réunions où on a dit tout ça... reprit Tabary. Ça n'a servi à rien. Et alors, chaque fois que nous allons nous installer dans un quartier, c'est toute une affaire pour avoir la permission d'abord... une prolongation ensuite et on nous impose des conditions qui rendent le travail, sinon impossible, du moins si onéreux, que le métier de Voyageur, si ça continue, va devenir un métier de crève-la-faim... Pour comble de malheur, v'là les saisons qui se détraquent... On ne sait plus comment on vit ni sur quoi compter... Il fait beau quand on se repose. Il fait mauvais quand il devrait faire beau... Ah! non, mon vieux, tu sais, c'est pas drôle... Et certainement,—ça, c'est encore ta veine!—y a que toi depuis quelque temps qu'ait pu gagner de l'argent et encore parce que tu as eu le nez de quitter Paris au bon moment. Maintenant, on ne sait pas, peut-être que ton retour va nous porter bonheur!
—Écoute, dit Chausserouge, qui avait écouté très attentivement les doléances de son ami, je te connais depuis longtemps, je sais que tu es un débrouillard... Il me faut quelqu'un pour m'aider... Veux-tu entrer chez moi?
—Pourquoi faire?...
—Bien entendu que je ne t'engage pas comme dompteur, répliqua François. Veux-tu entrer pour faire tout ce que faisait mon père? Tu seras régisseur ou administrateur... à ton choix.
—Aux appointements de?...
—Nous fixerons cela ensemble. Voyons, veux-tu?
—Pour ça, il faudra que je consulte ma mère.
—Va l'inviter à dîner de ma part pour ce soir. Nous causerons et j'espère bien que nous nous entendrons.
—Moi, j'en suis sûr! dit Jean en se séparant de son ami.
Quand il fut resté seul, il sembla à Chausserouge qu'il était débarrassé d'un poids énorme.
L'insouciance, la roublardise de Jean Tabary le ragaillardissaient. Avec un aide comme celui-là, sa confiance renaissait; maintenant qu'il était sûr de trouver constamment près de lui un conseiller énergique, habile à trouver des expédients, à tourner les difficultés, l'avenir lui paraissait moins sombre, moins hérissé de périls.
Bien qu'âgé de cinq ans de moins, Jean Tabary avait toujours exercé une énorme influence sur François Chausserouge.
Sa seule présence venait en un clin d'oeil de dissiper les doutes, les craintes folles qui depuis quinze jours troublaient la vie et annihilaient la volonté du dompteur.
Ce fut donc le visage souriant, presque gai, qu'il se hâta d'aller prévenir sa femme.
—Ce soir, dit-il à Amélie, tu feras dresser la table dans la grande roulotte. Nous avons du monde à dîner.
—Qui donc?
—Louise Tabary et son fils.
—Ah! fit simplement la jeune femme, dont le visage devint soucieux.
—Pourquoi fais-tu la mine? Les Tabary sont d'excellentes gens. Qu'est-ce que tu as contre eux?
—Moi, rien! Je ne les aime pas, voilà tout!
—Alors, fit le dompteur d'un ton sec, il faudra faire comme si tu les aimais, parce que tu es exposée à les voir souvent.
—Comment cela? demanda Amélie qui flairait un danger.
—Il est probable, continua Chausserouge, qu'à partir de demain Jean Tabary entrera chez nous comme régisseur... Il nous faut quelqu'un. Jean est bien au courant du métier... Il remplacera le père... Ainsi...
La jeune femme pâlit.
Jean Tabary entrant comme employé dans la ménagerie! Et pour remplacer le père, qui le détestait tant! Ce Jean qui avait détourné jadis son mari, qui l'avait entraîné dans une vie de débauches, dont elle avait tant souffert, à laquelle le vieux Chausserouge avait eu tant de peine à arracher son fils!
Et voici que dès la première heure de son retour, François retombait sous cette influence néfaste! Voici qu'il lui ouvrait toutes grandes les portes de sa maison!
Elle en avait le pressentiment très net, si elle ne s'opposait pas de toutes ses forces à cette intrusion dangereuse, c'en était fait de son bonheur et peut-être de la fortune de rétablissement.
Son devoir était tout tracé.
Elle devait à son titre d'épouse et mère de se révolter contre cette tyrannie prochaine dont elle serait par contre-coup la première victime.
Elle appuya sa main sur le bras de François et d'une voix très ferme:
—Tu ne peux pas introduire chez nous cet homme, contre lequel ton père avait tant de haine... ce serait insulter à sa mémoire! Je regrette d'avoir à te le rappeler... Jean Tabary est un être perdu, dont tu ne peux ignorer la mauvaise réputation... Il a été ton mauvais génie... Qu'il vienne dîner ici ce soir, si tu y tiens, avec sa mère, mais pour moi... pour notre enfant, ne le prends pas avec toi! Je t'en supplie!... Tu trouveras assez autre part un régisseur connaissant mieux le métier!
François Chausserouge ne s'attendait pas à cette résistance. Il haussa les épaules:
—Tais-toi donc! Jean Tabary est un honnête homme, un excellent ami, qui nous aime beaucoup, qui est très malin et qui nous sera d'une grande utilité. On t'aura monté la tête... Il ne faut jamais écouter les mauvaises langues.
—Jean Tabary, un honnête homme! Ta faiblesse pour lui, ou plutôt l'influence qu'il exerce sur toi t'aveugle! Mais, moi aussi, je suis du Voyage... Et je n'ai eu besoin de personne pour apprendre ce que que tout le monde sait!... De quel métier avouable a-t-il vécu jusqu'à ce jour, ton Jean Tabary, qu'on trouve plus souvent chez les mastroquets que sur la place! Et sa mère?... Sa mère, sais-tu ce qu'on dit d'elle?... Connais-tu la réputation qu'elle s'est acquise... et qu'elle a conservée depuis... du reste!... Et ce sont ces gens-là que tu vas faire asseoir... ici... à côté de moi... à cette table de famille... que tu vas introduire chez nous... Ce sont ces gens-là dont tu vas accepter les conseils, en attendant qu'ils te donnent des ordres... chez toi! Tiens, j'en rougis pour toi!
—Amélie! cria Chausserouge exaspéré en levant la main.
Jamais la jeune femme ne lui avait parlé d'un ton si ferme.
Jamais elle ne s'était révoltée avant autant de violence contre ses caprices et ses fantaisies.
La jeune femme s'était laissée tomber sur une chaise et les coudes sur la table, la tête dans ses mains, elle pleurait silencieusement, étonnée elle-même d'avoir mis tant d'énergie dans son indignation.
La colère du dompteur tomba en présence de cette douleur qu'il sentait si réelle; au fond pensa-t-il même que la jeune femme pouvait avoir raison; mais, soit qu'il mit son amour-propre à ne vouloir point céder soit que sa brutalité ordinaire qui ne s'exerçait que contre les faibles eût repris le dessus, il s'avança et frappa du poing sur la table:
—Il n'y a, prononça-t-il durement, qu'un seul maître ici, c'est moi! Et il n'y aura jamais que moi! Je veux qu'on m'obéisse, entends-tu, et je te dispense de tes récriminations!... Tu vas faire préparer à dîner, et, si cela me plaît, Jean Tabary entrera chez nous!
Puis, fier de cet acte d'autorité, il sortit en faisant claquer la porte.
Amélie se leva, le regarda s'éloigner, puis elle eut un geste de résignation douloureuse, comme si un abîme, ses efforts ne parviendraient jamais à combler, venait de s'ouvrir devant elle...