VI

Louise Tabary était une personnalité fort célèbre sur le Voyage.

Elle était née au faubourg Saint-Antoine, d'un père ébéniste et d'une mère passementière.

Son enfance, peu surveillée, s'était écoulée au milieu de la promiscuité des quartiers populeux; et, dès son jeune âge, elle avait montré une grande précocité.

Elle avait treize ans lorsque son père, un alcoolique invétéré, était mort à l'hôpital et sa mère était restée avec quatre enfants dont elle était l'aînée.

Jolie, d'une taille bien prise, n'ignorant rien, elle avait été vite en butte à des sollicitations dont elle comprenait la nature, mais sa jeune expérience déjà mûre l'avait mise en garde contre le danger.

Un jour qu'avec un cynisme ingénu elle racontait à sa mère une de ces aventures auxquelles elle était journellement en butte:

—Moi, conclut-elle, je suis comme cela! Je me donnerai pour rien à qui me plaira, ou pour beaucoup d'argent à qui me paiera!

Elle n'avait pas achevé qu'elle recevait une paire de taloches.

Mais un jour qu'on avait faim à la maison et que les petits criaient devant le buffet vide, elle rentra portant sous son bras un pain de six livres et, ployé dans un papier graisseux, un magnifique poulet rôti.

Puis elle tira de sa poche une pièce de vingt francs qu'elle déposa sans mot dire sur la table.

Cette fois, la mère embrassa sa fille. Pour son bon coeur, elle lui pardonnait sa faute.

Tel fut le début dans la vie de la jeune Louise.

De ce jour, elle fut libre de vivre à sa guise et la maison ne chôma plus.

La mère, qui se faisait vieille et qui ne dédaignait pas de boire de temps en temps un petit verre avec les voisins, abandonna son métier et s'habitua à ce régime, si bien qu'un jour sa fille ne s'étant pas trouvée en mesure d'acquitter le montant du terme, elle leva la main sur elle pour la rappeler au sentiment de ses devoirs.

Mais Louise allait avoir seize ans.

Outrée de ce procédé, elle ne reparut pas le lendemain, mais une lettre prévenait la mère de la résolution de la jeune fille.

«Ma chère mère, j'ai rempli mon devoir; tu n'as pas rempli le tien, tant pis pour toi! Je ne veux pas être maltraitée. Débrouille-toi. Ne cherche pas à me retrouver, tu n'y arriverais pas.

«Ta fille dévouée, LOUISE.»

La mère furieuse porta cette lettre au commissaire de police, qui prescrivit des recherches, mais en vain. Elle ne revit plus la gamine.

Louise avait profité de la fin de la fête du Trône pour filer avec celui de ses amoureux qui lui semblait non le plus digne d'être aimé, mais le plus facile à conduire.

Elle n'avait choisi ni le plus jeune, ni le plus beau, ni le plus riche, mais un simple photographe ambulant, qui opérait «en palque», c'est-à-dire derrière un tour de toile en plein vent.

Charles Tabary, de vingt ans plus vieux qu'elle, était un garçon intelligent qui, par son activité et son savoir-faire, eût pu se créer une situation enviable sur le Voyage, sans son penchant immodéré pour l'absinthe.

Tout d'abord, il recula quand cette gamine lui offrit de partir avec lui; mais elle l'assura si nettement qu'il n'avait rien à craindre et tout à gagner en la gardant, qu'il accepta, flatté, au fond, d'un choix qui l'avait fait préférer à vingt autres.

Louise, très belle fille, déjà fort connue des forains, était, il le savait, l'objet des poursuites de nombre de ses collègues.

Elle passa deux jours dans la chambre noire, le temps de tout emballer, puis ils partirent par une nuit obscure et quittèrent Paris, sans toutefois trop s'en éloigner.

Ils firent ensemble toutes les fêtes de la banlieue.

C'est alors qu'il put admirer de combien de ressources disposait l'esprit inventif et commerçant de sa jeune amie.

Elle se mit rapidement au courant des moindres détails du métier et la baraque prospéra. Jamais photographie n'avait eu marcheuse plus engageante. Personne mieux qu'elle ne savait empaumer son monde.

Comme il s'étonnait par fois d'un résultat semblable:

—Tout ça, vois-tu, lui disait-elle dans l'argot spécial de la banque, c'est du truc! Le tout est de savoir bien engrainer le trèpe[[1]] et préparer son lantodage[[2]].

En effet, on ne passait pas impunément devant la baraque, véritable toile d'araignée, dans laquelle elle excellait à faire tomber les mouches.

—Monsieur, votre portrait... un franc... c'est pas cher... on ne vous demande qu'une minute!

Et on ne résistait pas au clin d'oeil de la jolie fille; on entrait parfois dans l'espoir de trouver derrière ce jour de toile un recoin tutélaire où l'on put être à l'abri des regards indiscrets...

—Madame, le portrait de votre joli bébé... en une seconde c'est fait... en souvenir de la fête... Oh! mon Dieu! quel amour d'enfant!

Et la mère ravie suivait la marcheuse.

Et à l'intérieur, elle savait si bien enjôler le client!

—Voilà votre portrait!... Voyez comme il est réussi! Malheureusement, il sera bien vite brûlé... à cause du soleil... tandis qu'avec une couche d'émail... Ce sera vraiment dommage... Une couche d'émail et vous pourriez le conserver indéfiniment... C'est si vite fait... Oui, n'est-ce pas?... Charles, émaille le portrait de monsieur!... Ce n'est pas cher, ce n'est qu'un franc!

Puis, pour faire patienter le client étourdi par ce flot de paroles:

—Maintenant, continuait-elle, je vais préparer le cadre, un joli cadre... n'est-ce pas... Vous ne voudriez pas le donner à votre connaissance sans un cadre... Regardez celui-là, tenez!... Partout vous le payeriez trois et quatre francs... Chez nous qui tenons à notre clientèle et qui ne cherchons pas à les estamper, ce n'est que trente sous... Charles, fixe le portrait de monsieur dans ce cadre!... Tu sais, celui-là, pas un autre... c'est celui-là que monsieur a choisi!...

Et s'il s'agissait d'une jeune femme:

—Comment? pas de bijoux!... Oh! une femme sans bijoux... sur une photographie!... Nous en avons de faux... qui imitent le vrai... pour la pose... Et nous ne prenons rien pour cela!

Quand elle avait suspendu des boucles aux oreilles de sa cliente, des bracelets à ses poignets, elle jetait un cri d'admiration:

—Comme ça vous va tout de même! Comme ça requinque tout de suite une femme!... Ah! Et puis, y'a pas à dire vous étiez faite pour porter des diamants!... Vous savez, s'ils vous font plaisir, ne vous gênez pas! Je vous les vendrai... Oh! ce qu'ils me coûtent... Nous ne gagnons pas dessus... C'est pour faire plaisir à notre clientèle! Et elle vendait sa garniture de camelote quatre fois sa valeur.

Elle trouvait toujours un moyen de venir à bout des gens les plus rétifs. C'est elle qui inventa ce truc, usité quelquefois sur le Voyage par des malins qui ont affaire à des clients entêtés, mais timides.

Un jour qu'elle avait entraîné malgré lui, dans le tour de toile, un vieux paysan porteur de deux énormes paquets et que le bonhomme, très défiant, s'était fait photographier avec ses deux colis déposés à droite et à gauche de sa chaise, toute son éloquence se heurta à une indifférence peu commune.

Le paysan n'accepta ni émaillage ni cadre.

Il allait partir et tendait déjà sa pièce de vingt sous, lorsque Louise lui barra la route:

—Ah! mais non, mon vieux! Nous ne sommes pas ici pour nous amuser, mais pour gagner notre vie! Ce n'est pas parce que vous êtes un richard et nous de pauvres voyageurs, qu'il faut nous exploiter... J'appellerais plutôt les hirondelles (gendarmes)... C'est vingt ronds pour vous tout seul, mais vos deux paquets et vous ça fait trois! Vous ne voudriez pas que nous fournissions notre marchandise à l'oeil... Aboulez trois francs!

Et force fut au vieux paysan de s'exécuter, pour éviter le scandale.

L'aventure resta légendaire et quand on la lui rappelait:

—Ça prouve tout simplement que j'ai le génie du commerce! disait-elle modestement.

Charles Tabary était émerveillé.

De bonne grâce, il se résignait au rôle d'opérateur, comprenant que son intérêt était de laisser un libre cours à l'imagination de sa maîtresse.

Elle avait une si grande entente des affaires et il était si agréable de n'avoir qu'à se laisser vivre!

De fait, en même temps qu'elle en était l'âme, Louise était la véritable patronne de l'établissement.

Ils vivaient ensemble depuis un an environ lorsqu'elle devint enceinte.

Tabary offrit aussitôt de régulariser la position.

Il devait trop à la jeune fille pour ne pas saisir toutes les occasions de lui montrer combien il tenait à lui être agréable et c'était du reste une façon de la lier à lui.

—Mon Dieu, mon pauvre homme, comme tu es simple! Me marier avec toi, je ne demanderais pas mieux, mais il faudrait demander l'autorisation à ma mère, qui doit me chercher partout. Elle nous tombera dessus... elle et toute sa marmaille! Soit, puisque tu le désires, c'est entendu, mais nous attendrons qu'elle soit morte... En attendant, tu te contenteras de reconnaître le gosse... D'ailleurs, pour tout le monde, c'est-y pas la même chose... Je suis ta mistonne légitime!... On m'appelle la femme à Tabary! Pour ce que nous voulons en faire, va, ce sera toujours le temps de s'y prendre!

Et comme toujours, Charles Tabary acquiesça.

Louise accoucha d'un fils qui reçut le prénom de Jean et fut mis en nourrice. La mère avait alors dix-sept ans.

Cependant le bruit de l'habileté de la jeune femme se répandit sur le Voyage.

—C'était une rouée qui la connaissait dans les coins! disait-on en parlant d'elle.

Et ce qu'avait prévu Tabary arriva.

On vint de toutes parts lui faire des offres superbes si elle voulait entrer qui dans un théâtre de marionnettes, où il fallait une explicatrice, qui dans un cirque, qui dans un tir.

Mais Louise ne se laissa pas tenter.

Elle était chez elle et ne se souciait pas de passer au service des autres, même à des conditions extraordinaires.

Toutefois, une de ces offres la fit réfléchir.

Elle avait reçu la visite de la mère Voiret, la directrice de l'entresort le mieux tenu du Voyage, qui lui avait tenu ce langage:

—Ma fille, vous êtes grande, jeune et bien faite... Vous avez du bagout... En un mot, vous plaisez... Au lieu de vous exterminer à poiroter par tous les temps, pour faire réussir un truc de roustissure[[3]], venez avec moi... Je monterai pour vous une baraque où vous serez au chaud... Vous choisirez le genre qui vous plaira, la femme tigrée, la femme torpille, la femme coupée en deux, même la femme colosse. C'est facile, et vous ferez de l'or... ou bien, ce qui est mieux et encore plus simple, vous serez simplement la belle Créole ou la belle Amaïdée... Je vous assure que c'est là votre vraie voie!...

Louise Tabary ajourna sa réponse, mais le soir même, elle posait à brûle-pourpoint cette question à son amant:

—Combien avons-nous de côté?

—Dam! je ne sais pas... dans les quinze cents francs... peut-être.

—Si nous lâchions la photographie.

—Tu veux plaisanter.

—Pas du tout. Mais la mère Voiret m'a donné une idée. Dans notre métier, nous avons un mal de chien pour gagner quatre sous... Dans le sien, si on sait s'y prendre, on peut sans peine s'y faire des recettes admirables.

Elle se leva, prit la lampe, s'examina un instant avec complaisance dans une petite glace pendue à la muraille, puis, satisfaite sans doute, elle revint s'asseoir et continua:

—Bien que j'aie eu un gosse, je ne suis pas trop décatie. Au contraire, ma parole, je crois que la maternité m'a embellie... Eh bien! nous allons vendre notre matériel, tu n'en garderas que ce qu'il en faut pour qu'il te soit possible de faire de la photographie en amateur, si ça t'amuse... Nous achèterons une caravane, parce que j'en ai soupé d'être obligée de loger en garni et de laisser sur le tas notre tour de toile exposé au mauvais temps et à la portée des voleurs... Puis nous monterons un entresort... je choisirai un nom ronflant... Louise, c'est pas assez chic... Loïsa, par exemple... tiens Loïsa, la belle Créole... l'idée de la mère Voiret! Nous prendrons un bonisseur qui connaîtra à fond les trucs du métier et qui me les apprendra... Il suffit qu'on sache bien engrainer le trèpe, parce qu'une fois entré dans la baraque, c'est moi qui me charge de le faire marcher... Voyons! qu'est-ce que tu en penses?

—Je pense que c'est une bonne idée, mais ça me fait gros coeur tout de même de lâcher ma photographie... Y aurait pas moyen de faire les deux ensemble?

—Mon Dieu! on peut essayer. Mais sans moi, tu sais, j'ai bien peur que ce ne soit un four... Tu feras juste pour tes frais et t'auras la peine en plus.

Dès le lendemain,—car avec la jeune femme, l'exécution suivait toujours de près le projet,—la peu scrupuleuse Louise s'abouchait avec Joseph, le bonisseur de la mère Voiret, et lui offrait, s'il voulait entrer à son service, des avantages qu'il ne trouvait pas chez sa patronne actuelle.

Joseph Débucher, dit Boyau-Rouge, était né à Arras. Venu tout jeune à Paris, il s'était «dessalé» dans les faubourgs et avait exercé un peu tous les métiers. En dernier lieu, il avait été garçon marchand de vins.

Pendant une fête, une des odalisques employées dans le Concert Tunisien de la mère Voiret était tombée amoureuse de son torse d'hercule et il avait lâché le tablier pour suivre sa conquête.

Justement la mère Voiret avait besoin d'un surveillant sérieux et bien découplé pour garder son harem; autant par intérêt que pour faire plaisir à sa pensionnaire, elle avait engagé Boyau-Rouge qui s'était bientôt fait remarquer par son bagout extraordinaire et sa roublardise.

On l'avait alors élevé à la dignité de bonisseur et nul ne s'acquittait mieux de cet emploi.

Sur tout le Voyage, ses lazzis étaient célèbres, et l'on pouvait être sûr d'une recette lorsqu'il voulait se donner la peine de «travailler».

Il était avec cela d'une jolie force sur le tambour et donnait en parade de véritables représentations, reprenant pour son propre compte avec une incomparable virtuosité tout le répertoire de Plessis.

C'était bien l'homme qu'il fallait aux Tabary pour lancer leur nouvelle affaire.

Tout d'abord, Boyau-Rouge se fit tirer l'oreille.

Il avait de bons appointements, se faisait de beaux bénéfices. Ces dames l'aimaient beaucoup et il eût été complètement heureux, sans la jalousie idiote de Leïla, son odalisque particulière... Mais à part ce petit désagrément, il ne voyait pas de situation pouvant lui rapporter de plus beaux profits ni autant de satisfactions...

Il eût donc été déraisonnable à lui d'abandonner la proie pour l'ombre, le certain pour l'incertain.

Et il accentuait sa défense de sous-entendus égrillards, sur le ton de fatuité d'un homme habitué aux succès faciles et qui n'hésite pas, le cas échéant, à faire passer un triomphe d'amour-propre avant ses intérêts matériels.

Il y avait dix pensionnaires dans l'entresort de la mère Voiret; dans le nouvel établissement il travaillerait seul avec la patronne, une femme bien engageante, bien intelligente certainement, mais dame... qui serait toujours la patronne, et il ne voyait pas bien clairement l'avantage...

—J'engagerai Leïla, si tu veux...

—Ah! non, par exemple! Si jamais j'acceptais, ce serait justement pour ne plus la revoir... Je veux bien être gentil, mais j'aime pas être cramponné!

Louise devina la secrète pensée du rusé bonisseur; un instant elle le considéra des pieds à la tête, en silence.

Cette inspection fut sans doute assez favorable à Boyau-Rouge, car elle conclut:

—J'ai compris... Avec toi je suis sûre du succès... donc je saurai faire tous les sacrifices. Si tu veux... nous nous associons... part à deux! Quant au reste, je tâcherai que tu ne sois pas trop mécontent!

Le gars sourit imperceptiblement en mordillant sa moustache blonde.

—Est-ce entendu? reprit Louise en regardant dans les yeux de son interlocuteur.

—Eh bien, soit!

Le pacte fut scellé chez le prochain marchand de vins, entre deux prunes à l'eau-de-vie.

A son retour, elle trouva Tabary complètement gris et elle lui exposa les avantages de sa nouvelle combinaison, sans toutefois lui en faire connaître toutes les charges.

Le photographe approuva sans discuter, et lorsque deux jours après, la mère Voiret vint chercher sa réponse:

—Je vous remercie, répondit Louise, de votre démarche et de l'excellente idée que vous m'avez donnée. Je vais la mettre en pratique, mais comme j'ai quelques sous devant moi, je travaillerai pour mon compte. Faut pas vous en fâcher, ni que ça nous empêche de rester bonnes amies... Chacun pense pour soi en ce bas monde...

—Il faut de l'expérience dans le métier, ma petite, riposta la mère Voiret d'un air pincé. Tant pis pour vous si vous buvez un bouillon, tandis qu'avec moi, c'était une affaire sûre et sans risques...

—J'aurai tout ce qu'il faudra pour la faire réussir, riposta Louise sur le même ton.

Mais la mère Voiret ne comprit bien le sens de cette dernière phrase que quelques jours après, lorsque Boyau-Rouge lui demanda congé et lui annonça son projet de s'établir de compte à demi avec les Tabary.

Elle se mordit les doigts, mais trop tard, d'avoir indiqué cette voie à l'ambitieuse gamine, qui était bien capable de lui opposer une concurrence sérieuse.

Deux semaines s'étaient à peine écoulées qu'une belle tente toute neuve se dressait adossée au tour de toile de Tabary.

Sur le chapiteau les passants pouvaient lire cette inscription en gros caractères:

VENEZ VOIR LOÏSA
LA BELLE CRÉOLE

et derrière le comptoir une pancarte verte avec ces mots:

VISIBLE POUR LES HOMMES SEULEMENT
Premières: 30 centimes.
Secondes: 20 centimes.—Les militaires: 10 centimes.

Boyau-Rouge avait présidé à l'aménagement intérieur de la baraque.

Sur une estrade établie dans un des angles, Louise Tabary trônait, moulée dans un maillot couleur chair, les pieds emprisonnés dans de hautes bottines lacées.

Ses cheveux très noirs, coupés courts et frisés avec soin, donnaient un cachet original à sa frimousse toujours en éveil, et son corsage largement échancré laissait voir les trésors arrondis d'une gorge très blanche et très ferme.

Sans être une des sept merveilles de la création ainsi que l'annonçait au dehors Boyau-Rouge, dans l'étourdissant boniment qu'il avait spécialement composé pour la circonstance, Louise était l'attraction la plus agréable à voir de tout le Voyage.

Au pied de l'estrade, deux rangées de chaises pour les premières; derrière une balustrade recouverte de velours rouge, deux banquettes de moleskine pour les secondes. Aux troisièmes, le public restait debout.

Boyau-Rouge, costumé en clown, recommençait sa parade et ses roulements dix fois par heure...

On pouvait entrer... les amateurs du sexe en auraient pour leur argent... Le sujet ne montrerait ni des appas, ni des mollets de pacotille... Cette demoiselle, célèbre dans son pays pour sa beauté et sa grâce sans pareille, s'exhiberait «en pleine nature». D'où l'interdiction de pénétrer faite aux femmes et aux jeunes gens de moins de seize ans... Ce n'est qu'à prix d'or et pour un temps limité qu'on avait pu déterminer la belle Loïsa à paraître en public... Il fallait donc profiler de cette occasion unique...

—Entrez! entrez! C'est pour rien! On rendra l'argent à ceux qui ne seront pas contents!

A l'intérieur, Loïsa, dès qu'une assistance suffisante avait pris place commençait son petit discours, le récit de sa lamentable aventure, sur un ton monotone de mélopée.

Elle était née aux colonies, et ses parents avaient été assassinés par un nègre qui avait voulu la prendre de force... Elle avait dû venir en France pour gagner sa vie... etc.

Puis, bien stylée par Boyau-Rouge, elle détaillait elle-même avec une complaisance naïve les charmes de sa personne, tendant son mollet qu'elle laissait palper par les messieurs des premières, puis, comme le public un peu désappointé murmurait, peu satisfait de ne point voir «la pleine nature» promise:

—Maintenant, messieurs, pour terminer, je vais vous montrer mon petit chat... mais ceci étant réservé à mes bénéfices personnels... je vais me permettre de faire le tour de la société.

Elle recueillait généralement des spectateurs alléchés une ample moisson de gros sous, remontait sur son estrade, tirait d'un panier dissimulé sous son fauteuil un petit chat noir, dont le cou était orné d'une faveur rose, et le posait sur ses genoux.

—Voici, messieurs, le petit chat que je vous ai promis... C'est pour avoir l'honneur de vous remercier, et si vous êtes contents et satisfaits, vous voudrez bien en faire part à vos amis et connaissances.

Cette plaisanterie d'un goût douteux obtenait le succès qu'elle méritait. On sortait en souriant, furieux, dans le fond, d'avoir été victime d'une semblable mystification, et personne ne revenait, sauf toutefois ceux que les formes grassouillettes et la gentillesse réelle de la belle Créole avaient particulièrement séduits...

Ceux-là prenaient généralement pour confident Boyau-Rouge, qui, bien payé, acceptait de se faire auprès de la jeune fille l'interprète de ses admirateurs. C'était en vain, Louise n'accordant aucune attention à ces déclarations.

D'un autre côté, Tabary, livré à lui-même, n'obtenait plus que des résultats insignifiants.

Depuis le départ de la marcheuse, la photographie ne faisait plus ses frais et il vint un moment où l'entreprise commune ne rapportant pas les bénéfices qu'on en espérait, Boyau-Rouge montra les dents.

L'activité qu'il dépensait ne portait pas ses fruits et il regrettait à présent son ancienne situation. Il exposa ses griefs à la jeune femme qui, de son côté, commençait à réfléchir, et tous deux tinrent conseil.

On négligea de demander son avis à Tabary, qui, depuis qu'il n'était plus surveillé, noyait régulièrement son ennui dans les pots.

—Ma chère amie, dit le bonisseur, nous perdons notre temps... et si ça continue, nous perdrons notre argent... Tu as beau avoir comme moi le génie de la réclame, ça ne suffit pas... Dans une industrie comme la notre, notre métier consiste à nous moquer du public... En somme, on lui demande son argent et on ne lui donne en retour rien d'intéressant... Il se laisse bien empiler une fois, mais il ne revient plus et il empêche les autres de venir. Que de fois déjà n'ai-je pas vu des gens en ballade sur la foire et sur le point d'entrer, être arrêtés par l'un d'eux:—«Ah! non, pas là-dedans, je vous en prie, c'est des farceurs!» Dans un entresort, vois-tu, il faut savoir trouver et offrir des compensations qui font passer sur la pauvreté du spectacle.

—Je ne comprends pas, dit Louise.

—Tu vas comprendre, reprit Boyau-Rouge. Le jour où les beaux messieurs, les rigolos qui viennent pour s'amuser aux fêtes sauront trouver ici une jolie fille... pas bégueule, il n'y aura plus besoin d'aller les chercher... Ils reviendront tous les jours, tout seuls... et ils mettront à la mode ton établissement... Ce n'est pas autrement que la mère Voiret a fait fortune...

—Mais Charles?... objecta Louise, qui comprenait admirablement, mais qui voulait au moins avoir l'air de résister.

—Charles!... Charles!... qu'est-ce que ça peut lui faire... Ça ne l'empêche pas de le garder...

—Oh! oui, tu sais, dit Louise avec dignité, car il est le père de mon fils!

—Justement... En somme, tu travailleras pour l'avenir de ton enfant... avenir que nous compromettrons si nous conservons un truc qui nous fera bouffer jusqu'à notre dernière galette. Dès l'instant que tout ira bien, Charles n'aura rien à dire...

—Du reste, je m'en charge, interrompit Louise vivement, comme si elle venait de prendre subitement une résolution. Qui veut la fin veut les moyens, et si nous avons envie de devenir riches.

—Parfaitement... Et tu n'as qu'à te fier à moi... J'ai l'expérience de ces sortes d'affaires... Quand je te dirai: «Tu peux marcher!» c'est qu'en effet tu pourras y aller les yeux fermés... Tout sera débattu d'avance... Maintenant, pour rétablir un peu l'équilibre du budget, nous allons supprimer la photographie qui ne nous rapporte rien et engager des «chiqués»... Ça m'aidera pour les parades et ça ne nous coûtera que trente sous par jour et le dîner... Tu as remarqué... même quand il y a beaucoup de monde devant la baraque, personne ne mange... Dès qu'il entre quelqu'un, tout le monde suit... C'est l'affaire des «chiqués» de faire suivre le trèpe, quand je l'ai engrainé.

Toutes ces dispositions prises et approuvées, Louise fit le soir même, part à Tabary de sa nouvelle décision.

Elle rencontra d'abord une certaine résistance; le photographe tenait à son établissement, ne voulant pas se résigner à s'en séparer... Mais Louise finit comme toujours par obtenir gain de cause.

Elle lui expliqua que l'intérêt commun était en jeu, qu'il fallait être pratique et que des scrupules bêtes étaient déplacés dans la circonstance.

On lui demandait simplement de rester tranquille, de s'occuper du service particulier de la maison et de laisser faire. Elle se chargeait du reste.

Tabary consentit à tout sans demander plus de détails. Il comprenait qu'une existence nouvelle, libre et indépendante, lui était réservée en récompense de son effacement. Il pourrait à sa volonté se livrer à son penchant favori, sans que nul y trouvât à redire.

C'était l'idéal.

Dès ce jour, il inaugura les fonctions de mari de la reine, et il sut toujours s'en acquitter avec un tact dont les deux associés lui surent beaucoup de gré.

Tel fut le début de cette vie à trois, qui devint légendaire sur le Voyage et qui pendant les longues années qu'elle dura ne reçut jamais un accroc.

Les prévisions de Boyau-Rouge s'étaient réalisées.

A partir du jour où l'on sut trouver la jeune fille, sinon toujours facile... du moins jamais cruelle, ni indifférente aux galanteries, le public afflua dans le salon de la belle Loïsa, en dépit de l'insignifiance ridicule du spectacle.

Elle devint même tellement à la mode, que le directeur d'un grand établissement de Paris l'engagea et fit d'elle sa principale attraction.

Il forma seulement, pour l'encadrer, une troupe danseuses vaguement exotiques, au milieu desquelles trônait Loïsa, qui était décidément devenue une fille superbe.

Boyau-Rouge resta son barnum. Elle s'était prise d'une véritable affection pour ce grand garçon, dont les conseils et l'appui lui avaient été si utiles.

Elle lui était reconnaissante du dévouement et de l'abnégation qu'il lui montrait, car lui aussi s'était attaché à elle et lui avait donné des preuves nombreuses de son attachement.

Gamine avec Tabary, déjà trop vieux et trop usé pour elle, elle s'était réveillée femme aux bras du bonisseur et femme dans toute l'acception du mot, en proie à des passions aussi vives, à des désirs aussi ardents que si elle fut née réellement sous le ciel brûlant des Antilles, que si elle eût été une véritable créole.

Peut-être fallait-il chercher dans cette révolution de tout son être, le secret de cette beauté et de cet attrait, qui lui valaient tant d'adorateurs.

Toujours est-il que cinq ans après ses débuts, Loïsa était célèbre et déjà riche. Dans les vitrines s'étalaient ses photographies; les échos des journaux mondains célébraient sa gloire.

Elle resta toutefois fidèle à son origine et se refusa toujours à abandonner le Voyage.

Après chaque fugue, à la fin de chacun de ses engagements en province ou à l'étranger, elle revenait à son point de départ.

Elle avait conservé auprès d'elle la troupe de danseuses qu'on avait formée à son intention et elle était devenue patronne.

Propriétaire de trois immenses caravanes, d'un matériel très complet et très luxueux, elle rêva d'organiser sous son unique direction, la série complète de toutes les attractions des entresorts.

C'était encore une idée suggérée par Boyau-Rouge.

C'est ainsi qu'outre le Concert Tunisien, dont elle était l'étoile, elle eût une femme torpille, une femme colosse, une femme tigrée...

Elle liait à elle ses pensionnaires par des engagements très durs, leur enlevant toute liberté, afin de les avoir toujours sous la main...

Son installation devenait plus que jamais le rendez-vous du Paris qui s'amuse; plus que jamais l'intelligence et la bonne volonté de Boyau-Rouge trouvèrent leur emploi.

Comme Loïsa jadis et sous la surveillance de la patronne, ces dames mirent à profil ses bons offices, toujours rendus avec tant de discrétion que la police qui se doutait bien un peu du trafic, ne put jamais les trouver en défaut, et la belle créole gagna en argent tout ce que la morale perdait en cette affaire.

Cependant Charles Tabary vieillissait à vue d'oeil, non qu'il fut très âgé—il avait dépasse à peine la quarantaine—mais l'oisiveté dans laquelle on le faisait vivre avait développé en lui l'amour de la boisson.

Son intelligence s'était épaissie, et un jour Boyau-Rouge constata que l'ami Charles avait un commencement de tremblotte.

Il en avisa Louise Tabary. La belle créole s'émut de cet état.

Elle réfléchit longtemps et l'hypothèse de la mort de Charles lui apparut menaçante. Car enfin elle avait un fils qui s'appelait aussi Tabary et elle était toujours demoiselle.

Elle devait à sa dignité de ne pas rester plus longtemps dans une situation qu'elle trouva équivoque, et, puisqu'elle avait le père sous sa coupe, qu'il avait bien voulu jadis l'épouser, il fallait réaliser ce projet au plus vite.

La situation fausse de Charles, mari et père in partibus, deviendrait normale et honorable dès qu'il serait mari légitime.

Maintenant qu'elle avait vingt et un ans accomplis, elle n'aurait plus à craindre d'ennuis de la part de sa mère. Ses frères et soeurs devaient être grands.

Au besoin, maintenant qu'elle était établie, riche et considérée, elle prendrait sa famille avec elle.

Elle eut quelque peine à en retrouver la trace. Sa mère était morte, ainsi qu'un de ses frères.

Il restait un garçon de dix-huit ans et une soeur de seize ans, aujourd'hui tous les deux employés dans une fabrique de chaussures.

Elle leur fit quitter leur emploi, confia à son frère la surveillance d'une partie du personnel et commit la jeune fille aux soins de son ménage particulier.

Fière d'avoir saisi cette occasion de se montrer bonne soeur, elle songea à se montrer bonne mère.

—Vois-tu, dit-elle à Tabary, nous avons pu, dans notre jeunesse, commettre quelques inconséquences... Aujourd'hui que nous sommes en passe de devenir les forains les plus calés du Voyage... nous n'avons pas le droit de vivre en dehors de la règle commune...

Et elle ajouta sérieusement:

—Pour notre dignité et pour notre considération, il faut que nous soyons mariés...

—On a bien vécu toujours comme ça, objecta Tabary.

—Ça ne fait rien, vois-tu, ça fait causer! répliqua l'inconsciente Loïsa. On se dit en parlant de toi:—En v'là un fainéant, ce Tabary, qui se fait nourrir par sa femme! Tandis qu'étant mon mari, on te respectera et on ne dira plus rien.

—Alors, dit Tabary, si tu crois que c'est mieux comme ça, je veux bien... Et Boyau-Rouge, qu'est-ce qu'il en pense?

—Il pense comme moi... D'ailleurs, voilà que notre fils grandit. Nous allons le reprendre avec nous... Il sera pas long à comprendre maintenant, ce petit-là... intelligent comme il est!... Tu ne voudrais pas qu'il rougisse de ses parente.

Cette considération sentimentale fit grand effet sur Tabary.

—Oui... décidément, tu as raison. A cause de notre fils, il faut que nous soyons mariés.

L'inconscience de Loïsa était sincère.

Elle n'apercevait pas ce que sa conduite privée avait de parfaitement scandaleux et ne se doutait pas du caractère ignoble de son industrie.

Elle avait fondé un entresort. Elle avait accepté de s'exhiber. Elle avait dû, pour obtenir un résultat, se conformer aux obligations qui constituent la seule chance de réussite d'un établissement de ce genre.

A sa vue, elle avait exercé son métier habilement, voilà tout. Mais son honnêteté n'avait pour cela reçu aucune atteinte.

Bref, le mariage eut lieu, au milieu d'une affluence considérable de forains et d'amis que la décision cocasse de Louise amusait autant que l'attitude recueillie et sérieuse qu'elle garda pendant les deux cérémonies, à la mairie et à l'église.

Boyau-Rouge remplissait le rôle de garçon d'honneur.

Quant à Tabary, il était tout heureux des marques de sympathie, trop chaleureuses pour n'être pas ironiques, qu'on prodiguait à sa femme, et il serra consciencieusement toutes les mains qui se tendaient vers lui.

Dans la soirée, après le repas, il fut pris d'un accès d'attendrissement et il serra sur son coeur sa chère femme, ce modèle des épouses, mais Louise se dégagea doucement et elle l'envoya se coucher dans la caravane particulière où il vivait depuis déjà longtemps, seul, avec les appareils photographiques dont il n'avait pas consenti à se séparer.

Quant à elle, elle continua à présider la petite fête, sans qu'elle se sentît autrement émotionnée par la gravité de l'acte qu'elle avait accompli le matin.

Toutefois, à partir de ce jour, elle renonça à figurer sur l'estrade, au milieu de ses pensionnaires.

Elle était la patronne, une femme établie, légitimement mariée, ayant de la surface, il ne lui convenait plus de se mêler à un tas de figurantes...

Néanmoins, elle garda le maillot. Elle se souvenait de ses succès de marcheuse; elle fit la parade en costume, concurremment avec Boyau-Rouge, et la prospérité de son établissement s'en accrut tant, qu'elle ruina du coup l'industrie de la mère Voiret, trop vieille pour pouvoir lutter.

On n'allait plus que chez la belle créole, dont l'installation devenait de jour en jour trop petite pour contenir toutes les attractions qu'elle avait su grouper.

Sous son intelligente direction, sa grande baraque était devenue un conservatoire où l'on apprenait toutes les danses du monde, une Cour des Miracles où l'on rencontrait tous les phénomènes.

Mais elle n'exhiba jamais que des «personnes du sexe».

Ce fut elle, notamment, qui lança la femme-poisson, un monstre authentique, qui n'avait à chaque main que deux doigts en forme de pinces de homard; la Nageuse, une femme qui restait deux minutes sous l'eau.

Ce fut elle qui perfectionna les trucs célèbres, mais un peu usés, de la femme-torpille et de la femme tigrée.

Pour cette dernière exhibition, il suffisait de se procurer un sujet de bonne volonté de dix-huit à vingt-cinq ans, jolie autant que possible, mais qui consentit à se défigurer.

Par des brûlures au pétrole ou à l'aide de la pierre infernale, on marbrait la poitrine de la patiente, ses deux bras et une jambe—toujours la même, celle qu'elle déchaussait à la demande du public et moyennant un petit supplément—et le tour était joué.

Il ne restait qu'à «remaquiller» la pauvre fille aux mêmes endroits et tous les deux jours.

Pour les femmes colosses, elle avait inventé tout un système de mollets élastiques, de chaises très hautes, de tabourets dissimulés sous des tapis, ce qui donnait une apparence de géantes aux femmes vêtues de longues robes, traînantes et rembourrées, et assises sur une estrade élevée, entourée de glaces de tous côtés, les sujets fussent-ils de taille moyenne.

Elle maintenait tout son monde sous une discipline très dure. Le personnel entier, parqué dans deux voitures transformées en dortoirs, était soumis à une surveillance sévère. Défense d'en sortir sans une permission spéciale.

Le salaire était unique pour toutes: la nourriture et trois francs par jour. Le rouleau, autrement dit la quête obligatoire à chaque séance, était un des bénéfices de la direction.

Quant aux avantages extérieurs que ses pensionnaires pouvaient tirer de leur exhibition, Louise Tabary, qui servait, ainsi que Boyau-Rouge, d'intermédiaire officieux, était seule juge de la suite qu'il convenait de donner aux propositions.

Cette ingérence dans les affaires privées de ses élèves, loin de nuire à celles qui en étaient l'objet, était au contraire une sauvegarde pour elles et au bout de quelques années d'exercice, l'on citait telles horizontales de grande marque qui avaient débuté dans l'entresort des Tabary et qui ne devaient leur situation qu'aux conseils de Louise.

Aussi, tout en sachant très bien que celle-ci avait dû en retirer un bénéfice, lui savaient-elles néanmoins gré de son intervention.

Dans ces conditions et pendant les premiers temps, le recrutement fut facile.

Louise Tabary n'avait que le choix parmi les nombreux sujets qui se présentaient, puis, peu à peu, l'engouement passa.

Les anciennes pensionnaires, rebutées par les exigences croissantes de la patronne, dégoûtaient les nouvelles venues d'un métier aussi dur et dans lequel, à tout prendre, les occasions vraiment avantageuses étaient rares, Louise, que l'âge était loin d'avoir fatiguée, sachant fort bien se réserver les aubaines.

—Les brillants dont elle constellait son maillot, chaque fois qu'elle entrait en parade, disaient les envieuses, avaient été acquis la plupart du temps au détriment de pensionnaires plus jeunes et souvent plus jolies.

C'était le diable, pour les gens bien intentionnés, de parvenir jusqu'à elles; il fallait franchir la double barrière élevée entre le public et l'estrade par la patronne et son fidèle Boyau-Rouge, un gaillard qui veillait au grain et dont les intérêts, ajoutaient les mauvaises langues, se confondaient décidément trop, en dépit du mari, avec ceux de Louise Tabary.

Mais tous ces bavardages, qui parvenaient de loin en loin aux oreilles de l'intéressée, ne parvenait pas à altérer sa sérénité.

Elle était sûre de son affaire maintenant; chaque jour elle voyait son magot s'arrondir.

Que lui importait le reste?

Elle se contentait seulement de tenir à l'oeil les mécontentes et à la première incartade, elle les jetait dehors, sachant toujours profiter du moment où leur renvoi mettait les récalcitrantes dans le plus grand embarras.

Puis, par un discours bien senti, elle prévenait charitablement celles qui étaient tentées de suivre un si déplorable exemple:

—Je vous avertis qu'avec moi il y a tout à gagner ou tout à perdre... Choisissez! Je veux de la soumission! Sinon je colle à la porte la première qui rebiffe, le cul tout nu et les manches pareilles!... J'ai commencé comme vous, et je ne m'en porte pas plus mal.» Seulement, j'ai toujours été sérieuse... Faites comme moi, si vous voulez que nous restions bonnes camarades! Vous avez plus besoin de moi que je n'ai besoin de vous!

Et elle disait vrai.

Même lorsqu'il y avait sur tout le Voyage pénurie de sujets dans les entresorts, elle trouvait le moyen de renouveler sa troupe quand il le fallait.

Elle partait un matin, explorait les murailles des quartiers commerçants et consultait les petites affiches faites à la main, sur papier écolier et collées à hauteur d'homme à tous les angles de rue.

C'étaient des offres d'emploi:—On demande des culottières, des finisseuses de chaussures, etc., ou des demandes d'ouvrage:—Une jeune fille connaissant bien la couture demande à entrer au pair... S'adresser à Mlle X..., rue..., n°..., etc., toujours invariablement ornées d'un timbre de quittance de dix centimes.

Des offres d'emploi, Louise Tabary n'avait cure, mais elle relevait soigneusement les adresses et se rendait immédiatement au domicile de celles qui demandaient de l'ouvrage.

C'étaient la plupart du temps de pauvres filles, pressées par le besoin, tentant un dernier effort avant de succomber et qu'un reste de dignité avait préservées jusque-là de l'irrémédiable chute...

Elle se présentait pour offrir, disait-elle, un travail facile, qui ne demandait que de la bonne volonté et un peu d'intelligence, sans toutefois s'expliquer davantage.

Si la personne était vieille ou difforme, ou seulement laide, après un bref interrogatoire et quelques phrases banales d'excuses, elle se retirait.

—Décidément, non... à mon grand regret, vous ne pouvez convenir pour l'emploi que j'aurais désiré vous confier... Je vous demande pardon... Ce sera pour une autre fois...

Si elle était jolie, bien faite, Louise Tabary appréciait d'un coup d'oeil le dénuement probable dans lequel devait se trouver la pauvre fille et aussitôt commençait son boniment.

Mon Dieu! elle n'était ni couturière, ni blanchisseuse, ni culottière, mais elle était à la tête d'une maison prospère, comptant beaucoup d'employées, qu'elle traitait comme ses enfants... Chez elle, on retrouvait une famille et c'était vraiment une chance, pour une jeune personne comme il faut et qui veut gagner honnêtement sa vie, de tomber sur une femme comme elle.

—Voyez, mon enfant, quels avantages je vais vous offrir... Vous serez logée, vêtue, nourrie... Vous n'aurez que peu de chose à faire... Cela vous va-t-il?

—Mais encore faudrait-il savoir?...

—C'est bien simple. Je suis à la tête d'un établissement très important, d'un théâtre ambulant, et j'ai besoin pour mon contrôle de jeunes personnes avenantes et sûres... des caissières enfin! Quatre heures d'un travail où vous n'aurez qu'à sourire et à être polie avec le public... Cela vous sera facile... Remarquez bien que si cela ne vous convenait pas, je ne vous retiendrai pas de force, mais il ne coûte rien d'essayer!

Neuf fois sur dix, alléchée par les promesses et le ton maternel de Louise Tabary, la jeune fille acceptait.

Pendant les premiers jours, en effet, l'associée de Boyau-Rouge faisait tenir le contrôle à la nouvelle venue, puis, lorsque celle-ci était un peu apprivoisée, lorsqu'elle paraissait habituée à ce nouveau genre de vie, la patronne revenait à la charge.

Il était vraiment déplorable de voir une aussi jolie fille se contenter d'un gain aussi dérisoire, quand d'autres qui ne la valaient pas paradaient sur l'estrade, réalisant des bénéfices qu'elle n'atteindrait jamais dans son emploi... Justement, elle avait dans sa troupe une place vacante.

—Vous n'avez pas à vous inquiéter du costume... ni du linge... Je vous fournirai tout... à crédit... Si vous restez à la maison, tout ce qui vous aura servi vous sera acquis sans que vous ayez bourse à délier...

La caissière, qui parfois avait regardé avec envie ses compagnes plus favorisées, ornées d'oripeaux éclatants, tentait l'expérience et la baraque s'augmentait d'une pensionnaire régulière de plus.

Louise Tabary comptait justement sur l'influence du milieu, les liaisons nouvelles pour abolir chez la jeune fille les derniers préjugés et insensiblement elle la faisait rentrer sous la règle commune.

Au bout de quelques années de cette exploitation raisonnée, elle trouva dans son fils Jean un nouvel auxiliaire.

Aussitôt après son mariage avec Tabary, qui de mois en mois, devenait plus gâteux, elle avait retiré de nourrice son enfant et l'avait gardé avec elle jusqu'à l'âge de dix ans.

Elle l'avait ensuite placé en pension, mais bientôt le gamin avait déclaré qu'il entendait rester avec sa mère, et cette femme autoritaire, brutale jusqu'à la cruauté, ne s'était pas senti la force d'imposer sa volonté.

Elle avait une tendresse aveugle pour ce petit, qui grandissait et à qui elle exigeait qu'on laissât une liberté entière. Aussi donnait-il un libre cours à ses mauvais instincts.

Personne ne trouvait grâce devant lui et il devint bientôt le maître absolu de l'établissement.

Sa mère riait aux éclats chaque fois que Jean commettait une mauvaise farce.

Loin d'être à l'abri des méchancetés de son fils, le vieux Tabary devint sinon le souffre-douleur, du moins le continuel objet des tracasseries du petit tyran.

Il partageait ses journées maintenant entre ses stations chez les mastroquets et le découpage à l'aide de scies minuscules de petites planchettes dont il confectionnait des étagères ou des coffrets. Il avait monté, à cet effet, un tour dans la caravane qui lui était affectée.

Le plus grand plaisir de Jean était de démonter ou de briser les objets qui avaient souvent coûté à son père de longues heures de travail.

Si le vieux parlait de se plaindre, Jean prenait les devants:

—M'man! c'est ton soulaud de mari qui vient encore nous embêter avec ses découpages.

—Et la mère, indulgente, souriait et congédiait l'ancien photographe.

—Laisse donc faire cet enfant... Voyons, faut bien qu'il s'amuse! C'est de son âge!

Le seul, qui trouvât grâce devant l'affreux galopin, était Boyau-Rouge, dont l'autorité d'associé et les violences lui en imposaient. Il se souvenait toujours d'une correction que lui avait infligée le bonisseur, un jour qu'il avait voulu toucher à son tambour.

Mais il en garda sournoisement rancune à cette espèce de géant, qui seul avait conservé quelque influence sur Louise.

A mesure qu'il grandissait, la méchanceté et le cynisme de Jean s'affinaient, encouragés par l'aveuglement maternel.

A dix-huit ans, il était réputé sur tout le Voyage comme le plus fieffé garnement. Habitué de bals publics, coureur de guilledou, batailleur, débauché, joueur, il mettait toute son intelligence au service du mal.

Il avait lié connaissance avec les pires individus, et il s'était formé une sorte de cour, qui l'accompagnait sans cesse et à laquelle on pouvait toujours, sans crainte de se tromper, attribuer tous les méfaits dont les auteurs restaient inconnus.

Il exerçait sur cette bande, en raison de sa situation de fortune, une influence réelle et dont il se montrait fier. Malheur au garçon honnête et imprudent qui s'aventurait en sa société; entraîné par l'exemple, il devenait rapidement aussi taré que ses compagnons de plaisir.

C'est ce qui était arrivé à François Chausserouge, et au bout de quelques mois d'intimité, il n'avait fallu rien moins que l'énergique résolution qu'avait prise le vieux dompteur de quitter Paris pour arracher le jeune homme à cet entourage funeste.

Cependant François était de cinq ans plus vieux que le fils Tabary; mais son esprit faible et irrésolu avait vite capitulé devant le caractère allier et tout d'une pièce de son cadet.

Mais là où Jean Tabary exerçait sa tyrannie avec le plus d'âpreté, c'était dans l'entresort, dont la faiblesse de sa mère l'avait rendu maître absolu.

Il était positivement l'effroi de toutes les pensionnaires.

Une de ces malheureuses refusait-elle d'obéir à ses caprices, repoussait-elle avec indignation ses propositions, elle était impitoyablement chassée, non sans avoir essuyé mille avanies préalables.

Elle n'avait qu'une ressource, réclamer l'appui de Boyau-Rouge, l'associé de la patronne, qui voyait de très mauvais oeil l'importance croissante que prenait le jeune homme dans la maison.

Boyau-Rouge, depuis que l'entreprise avait réussi, était devenu un homme sérieux et il pensait justement qu'il est aussi difficile de conserver une situation acquise péniblement que de se la préparer.

Il en résultait des scènes terribles entre son associée et lui, dans lesquelles il donnait libre cours à sa mauvaise humeur et à sa violence naturelle.

Depuis longtemps du reste une certaine froideur avait remplacé l'étroite intimité qui avait régné entre lui et Louise Tabary.

Honteux du rôle qu'on lui faisait jouer, décidé à tout, même à rompre, s'il en était besoin, sa colère n'attendait pour éclater qu'une occasion favorable. Ce fut plus tôt qu'il ne le pensait.

Un jour que Jean réclamait le renvoi d'une pensionnaire qui lui avait résisté, il s'y opposa carrément.

—Cette femme, dont je suis très satisfait, restera chez nous, et il n'y a aucune raison pour que nous nous privions de ses services.

—Puisqu'elle a été inconvenante à l'égard de mon garçon... puisque Jean le désire?

—Je m'en fous! cria Boyau-Rouge, et d'ailleurs elle est dans son droit, cette fille... elle a été engagée ici pour travailler et non pas pour servir de passe-temps à un morveux, qui aurait encore besoin d'une bonne pour le moucher!... Je suis ici le maître autant que toi!... Ton Jean, je lui interdis à partir d'aujourd'hui l'entrée de la caravane des femmes... Il n'a rien à y faire! Sinon, c'est moi qui le sortirai, et sans mettre de mitaines!

—Jean me représente, riposta Louise Tabary, il a donc les mêmes droits que moi. J'ai besoin de lui pour défendre mes intérêts...

—Et moi je suis assez de tout seul pour défendre les miens... Seulement, comme je suis trop vieux pour céder, que je ne veux pas me laisser manger la laine sur le dos par un galopin, ce sera lui qui partira ou bien moi... Choisis!

—Mon fils ne me quittera pas!

—Eh bien! ce sera moi! D'après notre traité, nos parts sont égales... la liquidation sera donc bien simple. La moitié du tout pour chacun de nous...

—Joseph!... Tu n'y penses pas... Nous quitter après quinze ans d'une association si heureuse?

—Heureuse, c'est possible, mais qui ne tarderait pas à devenir désastreuse, si je n'étais résolu à y mettre bon ordre... Je te le répète, choisis... lui ou moi!

—Mon choix est fait! répliqua Louise d'un ton sec. Je n'aime que mon fils au monde... Il te gêne! je refuse de te le sacrifier... Il restera avec moi... Quant à toi, fais ce que tu voudras.

—C'est ton dernier mot.

—Oui.

—Eh bien! nous nous séparerons, et nous verrons la suite quand je ne serai plus là pour réparer ses sottises. Moi, je ne suis pas inquiet, je suis, au contraire, très satisfait d'une circonstance qui me permettra enfin d'être seul maître chez moi. Au revoir!

Et dès le lendemain, les deux associés procédaient à la liquidation générale de l'établissement.

Le partage des fonds amassés en commun fut facile, Boyau-Rouge ayant exigé depuis longtemps qu'ils fussent convertis en valeurs.

Quant au matériel, on s'en rapporta à l'estimation d'un voyageur, choisi comme arbitre, pour éviter des frais.

Restait à régler la question du personnel, mais une première désillusion attendait là Louise Tabary.

Les engagements contractés par la Société Tabary-Debucher étaient résiliés de droit. On mit les pensionnaires, libres désormais, en demeure de choisir entre les deux associés.

Pas une d'elles ne voulut rester chez les Tabary; toutes optèrent en faveur de Boyau-Rouge, qui se vit ainsi à la tête d'un établissement prêt à fonctionner, tandis que Jean et sa mère avaient, restés seuls, tout un personnel à reconstituer.

Pour la première fois, Louise, qui sentait ses intérêts gravement atteints, s'emporta contre son fils:

—C'est par ta faute, entends-tu, que tout cela nous arrive! Voilà maintenant nos ressources diminuées de moitié et tout est à recommencer! Pendant ce temps, Boyau-Rouge va continuer seul, à notre nez, à notre barbe! Et Dieu sait si jamais nous parviendrons à former une troupe semblable à celle que nous perdons! C'est bien fait pour moi! Ça m'apprendra à être faible!

—Tu as tort, m'man! répliqua Jean en câlinant sa mère. Ne crains rien, va! Tu ne te repentiras pas de ce que tu viens de faire... C'était un coup de balai nécessaire! Y avait trop longtemps que ce Boyau-Rouge était de trop dans notre existence. Fie-toi à moi et tu verras! Les beaux jours reviendront... Nous retrouverons notre succès... et nous serons seuls à en profiter... C'était pour toi et non pour lui qu'on venait!...

Le père Tabary apprit cette scission sans étonnement. Néanmoins, il voulut demander une explication:

—Toi! tu vas te taire! dit Jean. Tu n'es bon à rien... On te donne à manger... à boire, du bois pour tes découpages, eh bien! fous-nous la paix!

Et le pauvre vieux, à demi gâteux, se tut, n'osant répliquer. Il avait peur de son fils.

Jean se mit en campagne.

Quelques jours après, il avait racolé, çà et là, dans les quartiers populeux, dans les bals de barrières, un premier noyau de pensionnaires, qu'il costuma en mauresques, et à qui sa mère donna les premières notions du métier. Il se procura aussi deux phénomènes, une femme géante et une naine.

Mais cela ne suffisait pas et combien paraissait mesquine cette nouvelle installation, en comparaison de l'ancienne, même en comparaison de celle de Boyau-Rouge.

La première campagne qu'il entreprit donna les plus mauvais résultats. Les Tabary mangeaient de l'argent.

Jean ne décolérait plus et, ce qui augmentait sa rage, c'était la vue du succès de son rival, dont l'établissement ne désemplissait pas.

Pour donner un appât aux clients, il engagea sa mère à se départir de la sévérité qu'elle avait toujours gardée vis-à-vis de ses pensionnaires. Quand on pourrait les approcher plus librement, on viendrait plus volontiers. Mais la latitude qu'on leur laissa ne tarda pas à dégénérer en licence. De véritables scènes de débauche se passaient dans l'entresort et la police en eut vent.

Deux avertissements n'ayant pas suffi, le commissaire du quartier sur lequel l'entresort était installé fit une descente. Le magistrat ayant trouvé, au cours de sa visite, deux pensionnaires mineures, prévint Louise Tabary que la Préfecture n'autorisait l'exhibition que de jeunes filles ayant vingt et un ans accomplis et qu'en cas de contravention à cet article du règlement, son établissement serait immédiatement fermé.

De même si le bruit du moindre scandale venait à la connaissance de l'administration.

—C'est idiot! déclara Louise Tabary, quand le commissaire fut parti, avec cela que j'avais vingt et un ans quand je suis montée la première fois sur l'estrade... Et je ne m'en porte pas plus mal pour cela!

—C'est-à-dire, grogna Jean, qu'avec toutes ces exigences, il n'y a plus de commerce possible!

Il fallut néanmoins faire contre mauvaise fortune bon coeur, se conformer aux volontés de la Préfecture. Les Tabary apportèrent la plus extrême prudence dans l'exercice de leur petite industrie; mais s'ils parvinrent à apaiser les justes susceptibilités des autorités par qui ils se savaient surveillés, ils découragèrent leur clientèle par l'excès de précautions qu'ils se sentaient obligés de prendre. C'est ainsi que de jour en jour et tandis que l'entresort de Boyau-Rouge continuait à prospérer, leur établissement perdit sa vogue ancienne.

Les frais dépassaient les recettes; chaque mois se soldait en perte, et pour faire face aux dépenses, Louise se vit forcée d'attaquer le fonds de réserve. Pour comble de malheur, Charles Tabary devint ataxique et complètement gâteux.

Son état nécessitait des soins particuliers qu'il fut bientôt impossible de lui donner.

Louise Tabary, d'accord avec son fils, se décida à placer son mari en pension dans une maison de refuge.

C'était une charge de plus ajoutée aux autres; mais elle ne regrettait pas, disait-elle, ce surcroît de dépense; on se devait à sa famille!

Tel n'était pas l'avis de Jean, qui, lui, exprima cyniquement sa pensée.

—Comme si, déclara-t-il, en revenant de conduire son père à l'hospice, il n'aurait pas mieux fait de crever tout de suite... au moins, comme cela, nous aurions été débarrassés.

—Tais-toi! fils, tais-toi! répliqua la mère, ne regrette rien, va! Le pauvre cher homme n'est pas bien méchant... et il ne peut pas maintenant en avoir pour bien longtemps! Quant à nous, maintenant, il faut voir à nous débrouiller!

L'entresort traversait cette phase critique et les Tabary n'avaient trouvé aucun moyen d'améliorer une situation qui semblait à beaucoup sinon désespérée, du moins fort compromise, lorsque Chausserouge reparut sur le Voyage.

Le jour où le dompteur lui proposa d'entrer à son service, Jean comprit qu'une planche de salut s'offrait à lui.

François était riche; il était faible. Il y avait là pour le rusé coquin un moyen de rétablir ses affaires; il lui suffisait de prendre pied dans la maison et justement on venait lui en offrir l'occasion.

Bien qu'il fût décidé à ne pas la laisser échapper, il ajourna sa réponse, prétextant qu'il devait, avant tout, consulter sa mère, mais dans le but réel de ne pas faire paraître un empressement qui eût pu éveiller les soupçons de son ami.

—Mère! cria-t-il, en rentrant dans la caravane, nous sommes sauvés. Chausserouge m'offre de me prendre avec lui. Qu'en penses-tu?

Louise Tabary regarda fixement son fils et réfléchit un instant.

—Quel âge a-t-il, François?

—Cinq ans de plus que moi... Ça lui fait vingt-huit ans.

—Alors, il faut accepter.

—Je crois bien... je le connais comme si je l'avais fait... Une fois avec lui, je me charge du reste... Mais pourquoi me demandes-tu son âge?

—Pour rien... une idée qui me passait par la tête.

—Tu sais... Je n'ai pas répondu oui tout de suite... mais nous sommes invités à dîner tous les deux ce soir, chez lui... Au dessert nous arrangerons l'affaire...

—Très bien! En ce cas je vais me préparer.

Et lorsqu'à six heures du soir, Louise Tabary sortit de sa caravane, son fils resta émerveillé.

Parée de ses plus beaux habits, les poignets chargés de bracelets, coiffée avec recherche, elle paraissait de dix ans plus jeune.

—Mâtin! ce que tu t'es fait chic! Tu te mets bien, toi, quand tu vas voir des amis!

—Il faut toujours mieux faire envie que pitié! riposta Louise Tabary d'un ton énigmatique. Allons, viens, mon garçon!

Jean Tabary sourit imperceptiblement, puis il prit le bras de sa mère et tous deux s'acheminèrent vers la ménagerie Chausserouge.

[[1]] Engrainer le trèpe.—Attirer le monde.

[[2]] Lantodage.—Entrée du public en foule.

[[3]] Qui ne rapporte pas la peine qu'on se donne.