XI

Le lendemain de l'arrivée de Vermieux à Paris et de sa descente dans la ménagerie, le petit jour trouva debout François Chausserouge et Jean Tabary.

Ils avaient passé le reste de la nuit à faire disparaître les traces de leur crime et rien ne subsistait qui pût faire soupçonner qu'un drame terrible s'était passé dans l'enceinte de la baraque.

Les cendres des habits de la victime avaient été dispersées.

Les quelques débris d'os qui avaient été recueillis dans les cages avaient été enfouis au pied d'un arbre dont le sommet traversait la toile; les taches de sang avaient été effacées.

Derrière les barreaux, les animaux repus somnolaient.

Après l'orage de la nuit, le vent du Nord avait balayé l'horizon et chassé les derniers nuages.

Le soleil resplendissait dans un ciel bleu, séchant la terre et donnant à la sève une vigueur nouvelle.

Une véritable journée de printemps s'annonçait.

François Chausserouge, pâle, les traits tirés par les émotions de la nuit, assistait en silence à ce réveil de la nature.

Il se sentait peu à peu revivre; son courage s'affermissait maintenant qu'il faisait clair, qu'il ne voyait plus danser sur les murailles, à la lueur de la lanterne, l'ombre menaçante du vieil usurier.

Jean Tabary était gouailleur, comme d'habitude. La réussite de son plan si rapidement conçu, si heureusement exécuté, l'absence de tout péril le rendait guilleret.

A six heures du matin, la ménagerie était nette et luisante de propreté.

Tout était en ordre.

—Tout de même, dit-il, il faut avouer qu'à quelque chose malheur est bon... Si la misère ne t'avait pas contraint de renvoyer récemment la moitié de ton personnel, nous aurions eu le veilleur, le garçon de piste qui couchait habituellement ici et alors pas moyen de nous débarrasser de l'autre...

—Mais les autres employés, qui couchent dehors et qui viendront tout à l'heure pour le ménage des bêtes, ça ne leur paraîtra pas louche de trouver leur travail fait?

—Ça, j'en fais mon affaire! répliqua Jean Tabary. En attendant, je te conseille de te débarbouiller un peu... C'est inouï ce que tu as une sale tête.

Chausserouge était en train de faire ses ablutions dans un seau d'eau quand les employés arrivèrent.

Jean Tabary les réunit autour de lui:

—Il y a longtemps, déclara-t-il, que je me plains du travail... Tous les jours, quand nous descendons à la ménagerie, nous trouvons sans cesse quelque chose à redire... Aujourd'hui, nous avons voulu vous montrer l'exemple... Voilà comment je veux voir tous les matins la besogne faite... Examinez-moi ça et tenez-vous le pour dit!

Puis il rejoignit Chausserouge et l'entraîna chez le prochain marchand de vins. A part deux cochers qui buvaient au comptoir un verre de marc, la boutique était déserte. Ils purent s'attabler dans un coin et causer tranquillement.

—Ce n'est pas tout ça, dit le dompteur, mais maintenant que nous avons de l'argent, comment expliquer cette fortune subite à Louise... pour qu'elle n'ait pas de soupçons?

Jean Tabary haussa les épaules.

—Ce sera bien simple... Tout à l'heure, quand nous aurons fini de boire notre verre de schnick, nous allons rentrer à la caravane et nous lui raconterons tout bonnement la chose.

François Chausserouge sursauta en devenant subitement très pâle.

—Lui avouer... avouer... le crime!... Tu es fou!

—Tiens, c'est toi qui es fou! riposta tranquillement Jean.

—Mais, continua le dompteur, j'aime Louise... Elle aussi, elle m'aime!... Elle ne voudra plus me voir, je lui ferai horreur... quand elle saura ce que j'ai fait... quand elle saura... que je suis un assassin!...

Jean Tabary lui mit brusquement la main sur le bras.

—Oh! mon vieux, pas d'histoires, si tu veux bien, et surtout pas de gros mots! Nous ne sommes pas seuls ici... Nous avons fait ce que nous devions et ce qui nous a convenu. Il ne s'agit pas d'avoir des regrets, puisque aussi bien il serait trop tard... En ce qui concerne Louise, tu me fais l'effet de ne pas la connaître... C'est une femme qui a les idées larges et une femme sûre dont l'avis sera précieux en la circonstance... Maintenant que nous avons gagné la partie, nous ne pourrions nous perdre qu'en commettant une imprudence. Elle est de bon conseil et si nous l'écoutons, elle qui est désintéressée dans la question et qui, par conséquent, envisagera la situation plus nettement que nous ne saurions le faire, nous sommes sûrs de ne jamais nous trahir ni être trahis.

—Tu es sur qu'elle ne s'indignera pas?

—Elle nous aurait encouragés dans notre entreprise, si elle eût pu la prévoir.

—Eh bien! J'aime mieux ça! prononça Chausserouge, que l'idée de trouver dans sa maîtresse une alliée ragaillardissait.

Il aurait moins honte devant elle... et aussi moins peur!

Il se souvenait des angoisses de la nuit terrible, tant que le soleil n'était pas venu chasser l'obscurité, il redoutait de voir disparaître de nouveau l'astre brillant.

Peut-être avec l'ombre, ses terreurs renaîtraient-elles et eût-il pu les cacher à Louise, dont il partageait la couche!

Au contraire, l'aveu que tous deux projetaient de faire la rendait complice; elle serait là à toute heure pour le réconforter, chasser les fantômes imaginaires qu'il avait vu se dresser devant lui et qui, peut-être, reviendraient troubler son sommeil.

Il lui semblait que la part de responsabilité qu'assumerait sur sa tête Louise Tabary, en acceptant la confidence du crime, diminuerait d'autant la sienne.

Et il ne put se tenir de répéter encore:

—Eh bien, oui! j'aime mieux ça!

Il se leva, appela le garçon et régla la consommation, voulant partir tout de suite.

—Oh! Oh! comme tu es pressé! dit Jean en riant de cette hâte subite.

—Oui!... finissons-en... Ça sera un poids de moins!... Comme ça, après, il n'en sera plus question!

Quand ils arrivèrent à la caravane, Louise Tabary était levée.

Déjà, très étonnée de n'avoir pas vu rentrer Chausserouge, de n'avoir pas rencontré son fils, elle était descendue à la ménagerie pour demander des nouvelles.

Peut-être un nouvel accident était-il survenu qui avait nécessité leur présence toute la nuit. Alors pourquoi ne l'avait-on pas prévenue?

On l'avait rassurée tout de suite.

Les employés à leur arrivée avaient trouvé le patron et Jean en train de nettoyer la ménagerie; tous deux venaient de sortir.

Assurément ils ne devaient pas être loin.

—Ah! vous voilà, les jolis vadrouilleurs! cria-t-elle en les apercevant. Ce n'est pas malheureux!... Ce que j'ai été inquiète toute la nuit! Où diable avez-vous passé votre jeunesse? En voilà une conduite!

—Ferme la porte, dit Jean sans répondre et en s'asseyant près de la table, nous avons à parler sérieusement.

Et quand elle eut obéi:

—Maintenant, prends un siège et écoute-nous tranquillement.

Il tira de sa poche son portefeuille, étala sur la table les billets de banque qui représentaient sa part, puis:

—Nous avons fait, dit-il, cette nuit, une excellente opération commerciale... Tout ceci est à moi... Chausserouge en a autant... Voilà de quoi nous remettre à flot...

Louise Tabary devint subitement très sérieuse.

Tour à tour elle considéra son fils, puis le dompteur, comme pour lire dans leurs regards. Tous deux restèrent impassibles.

Enfin elle passa sa main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas.

—Mais, demanda-t-elle, serait-ce encore... Vermieux?...

—Vermieux est mort, dit froidement Jean Tabary.

Et il ajouta avec un rire gouailleur:

—Mort et enterré!

—Je ne comprends pas... dit Louise Tabary... Alors vous l'avez...

—Nous l'avons tué, simplement, déclara le jeune homme.

Et sans se départir de son calme, il conta la nuit passée dans la ménagerie, n'omettant aucun détail: l'arrivée de l'usurier, venant de la gare de Lyon et s'abritant dans l'établissement, l'idée subite qui avait frappé les deux complices et la façon dont ils l'avaient mise à exécution, les terreurs inutiles de Chausserouge, enfin la réussite complète du plan qui avait été conçu.

Le dompteur ne perdait pas de vue le visage de sa maîtresse, cherchant à deviner les sentiments que faisait naître en elle le terrible récit, s'attendant peut-être à une explosion d'indignation. Il lui sembla qu'on lui enlevait un poids quand il entendit Louise demander tranquillement:

—Au moins, êtes-vous sûr que nulle part la présence de Vermieux n'a été signalée avant son arrivée à la ménagerie?

—Parbleu! dit Jean, et c'est lui-même qui a pris soin de nous renseigner. Il n'a pas vu une âme depuis la gare de Lyon où, comme toujours, il était arrivé à l'improviste, sans avoir annoncé à personne son retour.

—Eh bien! mes enfants, vous avez bien travaillé et je vous en fais mon compliment! proclama la mégère.

—Alors, bien sûr, insista Chausserouge, tu ne nous en veux pas? J'avais peur que l'acte que nous avons commis ne t'inspirât une telle horreur...

—Je pense que tu es fou! riposta Louise. Ne t'ai-je pas dit l'autre jour que je me creusais la tête pour trouver une façon d'estamper ce vieux grigou, qui n'a pas craint, lui, de nous dévaliser... J'avoue que je n'aurais jamais osé vous conseiller un moyen aussi radical, mais puisque l'occasion s'en est présentée, et que vous l'avez saisie, je ne puis que vous féliciter hautement. Je n'appelle pas ça un crime, j'appelle ça une bonne action. Vous avez fait expier en une seule fois à ce vieux brigand, toutes ses canailleries passées. Vous avez, en même temps que les vôtres, payé les dettes du Voyage tout entier... Ce sont les confrères qui vont être épatés de ne pas voir rappliquer Vermieux avec sa sacoche!

Et Louise ne put s'empêcher d'éclater de rire.

—Tiens, vois-tu, continua-t-elle en prenant la main de Chausserouge qu'elle attira près d'elle, bien souvent tu as manqué d'énergie, mais l'acte de courage de cette nuit me fait tout oublier, je t'aimerais rien que pour ça!

—Merci! dit le dompteur, à mon tour de te dire ce que nous avons décidé, Jean et moi. A partir d'aujourd'hui, nous nous associons. Tout en restant maître de la plus grande part de la ménagerie, puisque mon apport est plus considérable, je prends officiellement ton fils avec moi... Nous régulariserons notre situation en passant un acte devant notaire, dès que la prudence nous permettra d'y songer. Il faut laisser passer un peu d'eau sous le pont... Mais c'est dès à présent chose convenue.

—Alors, tous les bonheurs le même jour! Plus de dettes! De l'argent! Mon fils établi définitivement... devenant patron!... Et c'est à toi que je dois ça... Je ne t'en remercierai jamais assez!

Elle saisit son amant par le cou et l'embrassa sur les deux joues.

—Maintenant, secoue-moi cet air d'enterrement... Un bon dîner par là-dessus et il n'y paraîtra plus...

Puis, comme si un soupçon nouveau lui traversait la cervelle:

—Vous êtes bien sur qu'il n'y avait personne dans la ménagerie quand vous avez fait le coup?... Pas de veilleur... personne?

—Voyons, nous ne sommes pas des enfants, dit Jean en haussant les épaules.

—On n'a rien entendu du dehors?

—Allons donc! il faisait un orage du tonnerre de Dieu!... le tonnerre, les éclairs, tout le diable et son train... Je te dis que tout le monde était d'accord... jusqu'aux bêtes qui réclamaient de la pâture... Il fallait qu'il y passe... Sa dernière heure avait sonné... Ce n'est pas notre faute... Nous n'avons été que des instruments...

—Qui ont obéi à la destinée! dit le superstitieux Chausserouge, heureux de trouver dans l'argumentation de son complice une excuse propre à calmer le cri de sa conscience.

Puis, comme l'heure du repas approchait:

—Maintenant, les enfants, vous savez, assez causé. Nous n'avons plus rien à nous dire... Il ne s'est rien passé et nous ne savons rien.

Elle se pencha hors de la caravane et appela:

—Fatma, dis à Zézette de venir déjeuner.

Fatma, une belle fille brune de vingt ans environ, sortit de la tente qui avoisinait la caravane.

—Mâme Tabary, dit-elle, je sais pas ce qu'elle a, Zézette, elle est toute drôle, ce matin!

—Elle est malade? demanda le dompteur vivement.

—Je ne sais pas... Elle est couchée... elle ne se plaint pas et elle a les yeux grands ouverts.

Chausserouge descendit et entra dans la tente.

La petite fille reposait sur le lit de camp qu'on lui dressait chaque soir,—depuis que son père avait élu domicile chez Louise Tabary—à côté de ceux de Fatma et de deux autres pensionnaires de l'entresort.

Elle avait le visage empourpré, les yeux cernés, les mains brûlantes.

A l'aspect de son père, son regard se mouilla, tandis que ses traits se contractaient. Sans doute la vue de son père renouvelait en elle les émotions qu'elle avait ressenties durant la terrible veille, car un tremblement convulsif secoua tout son corps.

Chausserouge s'était assis, très tendre et très caressant, auprès de sa petite fille. Il lui tâta le pouls qui lui parut agité.

—Qu'est-ce que tu as, demanda-t-il, voyons, ma petite Zézette?

Elle regarda fixement son père, comme pour se demander si elle n'avait pas été l'objet d'un cauchemar, d'une hallucination effroyable.

Cet homme, si bon, si doux, était-il bien le même, qu'elle avait vu, la nuit précédente, distribuant à ses bêtes, des lambeaux de chair humaine?

Elle avait envie de lui crier:

—Dis, n'est-ce pas? dis que j'ai rêvé! Tu n'es pas un assassin!

Mais elle se contint et balbutia:

—J'ai eu peur... cette nuit!

—Cette nuit? dit Chausserouge dont les sourcils se froncèrent. Peur de quoi?

Elle fit un effort sur elle-même:

—J'ai eu peur de l'orage.

Au ton dont son père venait de lui poser cette dernière question, elle venait de comprendre qu'elle ne s'était point trompée. Un travail s'opéra dans son cerveau. Elle avait surpris un secret qu'elle ne devait pas connaître, un secret qui mettait dans sa main et la vie et l'honneur de son père?

Et qui sait?

Peut-être François n'était-il si tendre avec elle que parce qu'il se doutait... Peut-être était-ce une feinte et voulait-il s'assurer qu'elle, Zézette, n'avait rien vu, rien entendu? Si elle laissait entendre qu'elle savait... à quels dangers ne s'exposait-elle pas? Un homme qui n'hésite pas à tuer, n'hésiterait peut-être pas à se débarrasser de l'unique témoin de son crime?

Et une terreur instinctive la fit mentir, lui suggéra une fable qu'elle débita d'une voix haletante, entrecoupée:

—Voilà... je t'ai désobéi... Quand tu m'as dit d'aller me coucher... je suis rentrée dans la tente... Fatma et les deux autres... qui n'avaient pas travaillé étaient déjà couchées... Quand j'ai vu qu'elles dormaient, je suis ressortie... J'ai pensé que malgré la pluie... il y avait peut-être une dernière représentation chez Decker... où on joue «Peau d'âne»... J'avais envie de voir... J'ai profité d'un moment où ça tombait moins fort... et j'ai couru près des colonnes de la place du Trône où Decker est installé... Mais c'était fermé... Alors j'ai voulu revenir, mais le tonnerre s'est mis à gronder... j'ai eu peur et je me suis cachée derrière un tour de toile... J'étais mouillée... j'ai eu froid... Quand je suis rentrée et que je me suis mise au lit... je grelottais... et je n'ai pas dormi de la nuit... Voilà!

Chausserouge poussa un soupir de soulagement. La petite ne savait rien.

—C'est comme cela qu'on attrape du mal, dit-il, d'un ton fâché... Tu vas te tenir chaudement... On va te faire de la tisane et demain il n'y paraîtra plus. Voilà ce que c'est que de désobéir à son père.

Et il s'éloigna après avoir embrassé sa fille, qui ne lui rendit pas son baiser.

—Eh bien? quoi de nouveau, demanda Louise Tabary en le voyant rentrer.

—Oh! rien de grave! La petite a pris froid cette nuit, et ce matin, elle a un peu de fièvre nerveuse... C'est tout le tempérament de sa mère, cette sacrée gamine, la moindre imprudence la flanque par terre!

La vérité était que, depuis la mort d'Amélie, Zézette, habituée aux câlineries de la jeune femme, n'avait pu prendre son parti de l'abandon dans lequel la laissait son père.

Afin de ne pas la laisser seule dans la caravane que Chausserouge désertait chaque nuit, on avait imaginé d'établir son lit dans la tente des pensionnaires de l'entresort, qui étaient censées veiller sur elle.

Mais elle avait à souffrir d'un isolement encore plus pénible. Les trois femmes ne couchaient jamais dans la tente. Elles guettaient le moment où Louise rentrait dans sa caravane, et sûres dès lors de ne pas être surprises, elles se glissaient sans bruit hors de la tente et couraient rejoindre, dans les hôtels du voisinage, l'amant en titre ou l'amant de rencontre, que leur avait fourni, dans la journée, le hasard des représentations.

Tout d'abord, elles avaient été gênées par la présence de l'enfant, mais Fatma qui, par ses prévenances, avait conquis, dès l'abord, le coeur de Zézette, s'était assurée de son silence, et bientôt elles avaient pu continuer leurs expéditions nocturnes.

Zézette, d'ailleurs, trouvait son compte dans cet arrangement. Négligée par son père, elle avait reporté sur ses bêtes toute l'affection dont elle était capable.

Une fois seule, elle se levait à son tour, parvenait en talonnant jusqu'à la ménagerie, dans laquelle elle s'introduisait en passant par-dessous le tour de toile et elle allait se blottir jusqu'au matin dans un petit nid, au milieu du fourrage, à deux pas de l'Etourdi, son poney.

Mirza, qui la reconnaissait, n'aboyait pas et venait au contraire passer sa langue sur son visage. L'haleine chaude du cheval venait la caresser et elle s'endormait, paisiblement, heureuse, sans peur, au milieu de ses bêtes.

Parfois un rugissement la réveillait. Les yeux fermés, ses lèvres murmuraient le nom de la bête... qu'elle reconnaissait au son de sa voix.

—Tiens!... Rachel qui ne dort pas!

Et elle reprenait son sommeil à peine interrompu.

Chaque nuit, depuis que le veilleur avait été supprimé, elle répétait le même manège, ne regagnant la tente qu'à l'heure précise où les employés allaient arriver pour nettoyer la ménagerie et préparer la représentation.

Ses compagnes, rentrant quelques instants plus tard, la trouvaient reposant très calme, dans son petit lit et prête à se lever.

Ces escapades étaient pour elle pleines de charme.

La ménagerie, c'était sa raison d'être; toutes les bêtes étaient ses amies; Elle respirait avec délices la senteur du foin au milieu duquel elle s'enfouissait, l'odeur âcre des fauves... Elle était là dans son élément. Là, elle oubliait tout, sa mère morte, ses chagrins de petite fille...

La nuit du crime, pendant que le service était terminé, elle était venue s'installer à sa place accoutumée, au moment même où dans sa caravane, le dompteur, aidé de son complice, dépouillait Vermieux après l'avoir assassiné.

Elle n'avait rien entendu, aucun bruit, que les éclats de la foudre qui tonnait sans relâche. Elle avait fermé les yeux, puis tout à coup un son de voix l'avait éveillée et une lueur tremblante avait attiré son attention.

Soulevée sur un coude elle avait alors vu Jean Tabary... et son père, poussant l'étal sur lequel gisaient épars des membres humains... qu'ils distribuaient aux animaux!

Terrifiée par ce spectacle, elle avait été sur le point de pousser un cri... ce cri s'était étranglé dans sa gorge.

A chaque pas qu'ils faisaient, les deux hommes se rapprochaient d'elle...

Et voilà que tout à coup, au moment où ils étaient parvenus à cinq pas du fenil, en face de la cage de Néron, elle avait vu jeter à l'animal une cuisse décharnée, une cuisse humaine!...

Puis la fourche de fer de Jean Tabary avait piqué sur l'étal un nouveau morceau et elle avait reconnu la face sanguinolente de Vermieux!...

C'était le vieil usurier que les deux hommes avaient tué... et qu'ils avaient dépecé avant de le distribuer aux bêtes!...

Cette fois, son effroi avait surpassé ses forces... Ses yeux s'étaient voilés et elle était tombé sans connaissance au fond du petit nid qu'elle s'était ménagé.

Quand elle revint à elle, ranimée par l'haleine chaude du poney, qui promenait son nez sur le visage glacé de sa petite maîtresse, le jour allait poindre.

Elle rassembla ses esprits, frémit au souvenir du spectacle auquel elle avait assisté, bien involontairement, crut un instant avoir rêvé, mais la présence des deux hommes qu'elle vit à l'autre bout de la ménagerie, occupés à un travail dont elle ne put se rendre compte à cause de l'éloignement, la convainquit qu'elle ne s'était pas trompée.

Elle n'eut plus qu'une idée: se sauver, regagner la tente sans qu'on la vît.

Et elle y parvint en profitant d'un moment où son père et Jean Tabary procédaient, toujours à l'aide de leur lanterne, au nettoyage de la cage extrême, occupée par les tigres.

Elle ne respira à l'aise que lorsqu'elle se sentit étendue entre les draps de son lit de camp. Mais sous le coup de la réaction qui s'opéra en elle, une fièvre la saisit qui ne la quitta plus jusqu'à l'heure où son père vint prendre de ses nouvelles.

Toutefois, et en dépit des recommandations de François, elle se leva dans l'après-midi.

Comme si la nature entière se réjouissait de la disparition de l'usurier, un soleil splendide fit affluer le public sur le champ de foire.

On eût dit que le hasard taquin avait renoncé à tenir rigueur aux forains, maintenant qu'à leur insu ils n'étaient plus sous le coup d'un remboursement qu'il leur eût été, la veille, impossible d'effectuer.

Jamais depuis huit jours, on n'avait vu pareille affluence de monde, même le jour de Pâques; jamais on n'avait réalisé d'aussi belles recettes.

Cette circonstance inspira à Jean Tabary quelques réflexions philosophiques:

—Dire que si nous avions eu ce temps-là hier, murmura-t-il à l'oreille de Chausserouge, Vermieux serait encore en vie... Demain nous aboulerions les trois cents francs que nous gagnerons peut-être aujourd'hui et nous serions moins riches, moi de douze mille francs, toi de la même somme... et tes dettes en plus! A quoi tient la vie d'un homme, tout de même! A un orage!... Tu avais raison! Il n'y a pas à dire! C'est la destinée!

Mais le dompteur n'était pas en train de philosopher. A mesure que l'heure s'avançait, une sorte d'inquiétude intime, sinon de peur, et qu'il n'avait jamais éprouvée avant d'entrer dans les cages l'étreignait et le rendait nerveux.

Quand, après le déjeuner, il descendit dans la ménagerie et qu'il passa devant les cages, il se sentit agité par un petit frémissement.

Il éprouvait un sentiment bizarre tel qu'il n'en avait jamais ressenti en face de ses pensionnaires, une sorte de crainte superstitieuse qu'il ne s'expliquait pas.

Invinciblement, et quelque effort qu'il fît pour la chasser, la vision obsédante de la scène de la nuit revenait devant ses yeux.

Sur l'étal il revoyait les membres pantelants de Vermieux et, dans le regard de ces bêtes qui avaient dévoré le corps de l'usurier, il lui semblait retrouver le regard de la victime.

Au moment d'entrer dans les cages une terreur nouvelle l'envahit. La vieille tradition des dompteurs lui revint en mémoire. La chair humaine avait un goût... et, quand les animaux en avaient mangé une fois...

Et ce Tabary qui avait passé outre, qui avait défié la légende, en donnant au plus redoutable des fauves, au plus difficile à manier, les plus gros morceaux!...

Avant de frapper les trois coups, il hésita...

Mais il songea que de l'autre côté de la cloison qui le séparait des cages tout un public attendait, un public comme il était déshabitué d'en voir à la ménagerie.

L'amour-propre finit par dominer l'effroi, et, bien que le front baigné de sueur, il fit effort sur lui-même et il heurta la porte du pommeau de son fouet.

—Passez! cria de l'extérieur Jean Tabary.

Il entra et se trouva en face de ses deux lionnes sauteuses. Rien d'insolite dans l'attitude des deux bêtes; alors, subitement, il recouvra son sang-froid.

Il eut honte de lui-même, et comme pour se punir de son instant de faiblesse, il redoubla d'audace.

Bien que les lionnes fussent dociles, il se montra brutal, les pourchassa à coups de fouet, les fouailla impitoyablement, trouvant une sorte de plaisir âcre à se venger sur elles de sa peur.

Et les exercices se succédaient; tous ses pensionnaires défilèrent devant lui, menés rondement, manoeuvrés avec une vigueur et une témérité à laquelle il ne les avait pas habitués.

Et le public enthousiasmé par cette furia dont il ne pouvait pas soupçonner le mobile, acclamait le dompteur à chacune de ses entrées de cage.

Énervé par la lutte, excité par les applaudissements, Chausserouge accomplit des prodiges.

Il lui vint subitement en tête de nouvelles idées qu'il eut la fantaisie de mettre immédiatement en pratique, et sa volonté réduisait les animaux affolés à une obéissance qu'il n'avais jamais obtenue jusqu'ici.

Jean Tabary suivait d'un oeil étonné les péripéties émouvantes de ce duel.

—Mâtin! pensait-il, le patron est nerveux! C'est l'affaire d'hier qui lui a secoué le sang! Mais quel succès!...

Il y eut un petit entr'acte avant le dernier numéro. François devait terminer la représentation par les exercices habituels de Néron, le grand lion à crinière noire, dont l'âge avait fait le pensionnaire le plus redoutable de la ménagerie.

Pendant qu'on sablait à nouveau la cage centrale, Tabary rejoignit le dompteur dans le réduit où il attendait que tout fût préparé et qu'on eût introduit l'animal. François Chausserouge, l'oeil fiévreux, épongeait son front baigné de sueur.

—Eh bien! lui dit Jean, tu vas bien quand tu t'y mets. Mais, tu sais, sois prudent, tout de même... avec Néron. Il n'entend pas la plaisanterie.

—Ne t'occupes pas de ça, riposta le dompteur, d'un ton saccadé, il faudra qu'il marche... comme les autres!

Un instant après, il se trouva face à face avec le lion. Mais Néron était aussi dans ses heures de lubie. Il montra une indocilité qui exaspéra la nervosité de Chausserouge.

Ne pouvant contraindre l'animal à l'obéissance par ses moyens habituels, Chausserouge s'arma de sa fourche, marcha au devant du fauve qui, tapi dans un coin, les oreilles basses et grondant la colère, le couvait sournoisement du regard et il s'acharna sur lui.

Vaincu par la douleur, fasciné par l'oeil brillant de son dompteur, Néron bondit, sauta, lançant des coups de patte qu'esquivait à chaque coup Chausserouge en rejetant le haut de son corps un arrière.

A chaque audace nouvelle, à chaque attaque parée, le public, que passionnait cette lutte, applaudissait.

Enfin, épuisé, haletant, après avoir successivement accompli toute la série de ses exercices habituels, le lion s'accula dans un angle, le poil hérissé, la gueule sanglante...

Alors Chausserouge s'avança au bord de la cage, salua la foule, puis rejetant son fouet et sa fourche, il s'approcha de Néron, saisit de ses deux mains les mâchoires puissantes de son adversaire et, se penchant en avant, il introduisit la moitié de sa tête dans la gueule béante du monstre...

Un cri d'effroi retentit dans l'assistance, devant cet acte inouï de témérité.

Tout à coup, le dompteur se sentit pris comme dans un étau. Les mâchoires de la bête, détendues par son effort, se refermaient progressivement, les crocs s'enfonçaient, comprimaient les os du crâne.

Son corps eut un brusque ressaut en arrière, mais impossible d'échapper à l'implacable étreinte...

Dans cette seconde suprême, Chausserouge eut la conscience qu'il était perdu. Il fit appel à toutes ses forces, poussa un cri étouffé:

—A moi! Jean!

Puis, de ses doigts nerveux dont l'imminence du danger triplait la puissance, il serra à l'étouffer la gorge du monstre.

Par bonheur Jean Tabary, qui redoutait une catastrophe depuis le commencement de cette extraordinaire séance, se tenant prêt à porter secours à son associé, avait gardé à portée de sa main une barre longue et aiguë.

Il en porta, à travers les barreaux, un coup terrible dans les flancs du lion qui entr'ouvrit la gueule et Chausserouge, profitant de ce mouvement, se redressa d'un coup de reins.

Les crocs avaient creusé de chaque côté de sa face de larges sillons.

Bien qu'aveuglé par le sang, méconnaissable, il s'était aussitôt penché, rapide comme l'éclair, avait ramassé sa fourche et de nouveau avec rage, il était revenu à la charge. Le public debout, massé devant la cage, épouvanté, poussait des cris d'effroi...

En vain Tabary continuait à harceler la bête pour l'empêcher de se ruer sur son dompteur, et il clamait de toute sa force:

—En arrière! En arrière! Sors! on va t'ouvrir!

Chausserouge n'entendait rien, il frappait en aveugle, trouant à chaque coup la peau du fauve.

Hurlant de douleur, affolé à son tour, rendu furieux par la souffrance, saignant de toutes parts, le lion bondissait, s'écrasant la tête contre les barreaux.

François sans relâche, poursuivait son oeuvre de vengeance, cognant au hasard, comme un fou... Tout à coup, Néron poussa un rugissement formidable, s'enleva des quatre pattes et retomba comme une masse, la langue pendante. La fourche, poussée d'une main ferme, s'était enfoncée tout entière dans son côté.

Ce fut alors un spectacle horrible...

Comme s'il eût voulu le clouer vivant au plancher de la cage, sans se soucier des coups de griffe que l'animal lançait dans le vide, le dompteur s'acharnait sur son pensionnaire...

Enfin, les rugissements cessèrent pour faire place à des grondements étouffés, la queue cessa de battre les barreaux et le corps du monstre resta immobile baignant dans une mare de sang.

La frénésie du dompteur se calma immédiatement. Un voile passa devant ses yeux, il trébucha et tomba dans les bras des garçons de piste qui, debout derrière la petite porte, étaient entrés dès que l'animal, désormais sans mouvement, eût cessé de leur inspirer de la crainte.

Dès lors, ce fut dans tout l'établissement un tumulte indescriptible. Le dompteur était-il blessé grièvement?... Le lion était-il mort?

Jean Tabary, très émotionné par le spectacle auquel il venait d'assister, eut toutes les peines du monde à faire évacuer la baraque; puis, dès qu'il eut fait fermer l'auvent de la ménagerie, il courut à la caravane où l'on venait de transporter le blessé.

Déjà, un médecin qui s'était trouvé mêlé à l'assistance, s'occupait à lui donner les premiers soins. Les blessures, bien que profondes, n'étaient pas graves.

Il lava soigneusement le visage de Chausserouge, à demi évanoui, pansa les plaies béantes, et tout de suite, il put rassurer Louise qui se lamentait.

—Je l'ai toujours dit! Il était trop brave! trop téméraire! Ça devait arriver!

—Ne craignez rien! répliqua le docteur. La convalescence sera longue, douloureuse, mais, dès à présent, je réponds de sa vie!

A côté du lit, Zézette considérait le blessé, l'oeil sec, comme si une pensée profonde la rendait indifférente à l'accident dont venait d'être victime son père.

Profitant d'un instant où on l'avait laissée seule, elle s'était levée, s'était glissée dans la ménagerie et enfouie dans la cachette d'où elle avait assisté la veille au dépeçage de Vermieux, elle avait suivi toutes les phases de la lutte d'où Chausserouge était sorti vainqueur, mais le visage en lambeaux.

Comme hypnotisée par ce spectacle, pas un cri ne s'était échappé de sa gorge, et maintenant dans sa petite tête s'agitaient des pensées confuses, nullement étonnée d'une issue qui lui apparaissait la suite logique du crime de la nuit.

N'était-ce pas le commencement fatal de la punition réservée aux criminels? N'était-ce pas le commencement de la revanche de Vermieux?

Mais ni un mot, ni un geste, qui pût faire soupçonner à quiconque quelles idées contradictoires bouillonnaient au fond de sa cervelle d'enfant. Elle n'éprouvait plus pour son père l'affection d'autrefois...

Il lui semblait que «son bon François» était mort et qu'il avait fait place à un homme méchant... dont la vue ne lui causait pas d'horreur, puisqu'il ressemblait à son père, mais pour lequel elle éprouvait une aversion instinctive.

Aussi, quand Chausserouge revenu à lui et apercevant sa fille assise à son chevet, l'attira à lui, en disant d'une voix lente:

—Tu as bien failli ne plus me revoir, fifille!

Elle hésita avant de lui tendre son front.

Elle finit cependant par se pencher, puis quand il l'eût embrassée:

—Tu aurais été orpheline, vois-tu, continua le dompteur. J'aurais été retrouver ta mère, si je n'avais pas eu la force d'abattre Néron... Mais Louise aurait eu soin de toi, n'est-ce pas, Louise?

—Peux-tu en douter! s'exclama la Tabary. Ah! tant que je serai là, la pauvre petite ne sera pas malheureuse. Mais tais-toi, ne parle pas, ça te fait mal et le médecin l'a défendu.

Elle voulut prendre la petite fille sur ses genoux, mais, boudeuse, Zézette recula, repoussa les mains de Louise qui se tendaient vers elle et resta accoudée au lit de son père. Cette Tabary, elle la détestait... sincèrement, sans restriction!

Et ce Jean,, l'autre, qui avait certainement poussé Chausserouge à commettre un crime!

—Ah! celui-là, elle n'eut jamais voulu se trouver en sa présence. Il était le mauvais génie de la maison. Que de fois n'avait-il pas fait pleurer sa mère! Et aujourd'hui n'était-il pas cause si elle ne pouvait plus aimer son père?

Cependant, Chausserouge, à qui revenait peu à peu la mémoire des faits, maintenant que la douleur légèrement calmée lui laissait un peu de répit, interrogea:

—Et Néron? Est-ce que je l'ai tué?

—Non, répondit Jean, mais il n'en vaut guère mieux.

—Ah! dit le dompteur en fermant les yeux.

Et il n'en demanda pas davantage.

En effet, aussitôt que les soins qu'on avait dû prodiguer à Chausserouge avaient laissé quelque répit, on s'était occupé de Néron.

L'animal donnant encore signe de vie, on avait fait venir le vétérinaire. Grâce à l'état de faiblesse du lion, qui respirait à peine, on avait pu l'approcher, le panser, le faire glisser sur un lit de paille hors de la cage centrale et l'établir dans une cage voisine.

Quand Tabary interrogea le vétérinaire sur l'issue probable de l'aventure:

—Je ne puis rien vous dire, répliqua le praticien, avec ces bêtes-là, on ne sait jamais... On les croit mortes et elles renaissent à la vie comme par enchantement... Leur nature offre tant de résistance... La grande difficulté ce sera de pouvoir soigner votre pensionnaire quand ses forces seront un peu revenues... Ces animaux-là ont beaucoup de mémoire et beaucoup de rancune. Il y aura à l'avenir, s'il en réchappe, de grandes précautions à prendre.

—Enfin, vous croyez que nous le sauverons?...

—Peut-être!

—Ah! tant mieux, songez donc! la plus belle pièce de la ménagerie!

Dans la soirée, Chausserouge eut la fièvre. On dut faire revenir le médecin. Celui-ci prescrivit un repos absolu, la diète, et dans la crainte d'un érysipèle, prodigua les antiseptiques, mais, après son départ et dès que la nuit fut complètement venue, la fièvre se changea en délire.

Très agité, le visage en feu, le dompteur prononça des mots sans suite.

—Fais sortir tout le monde, dit Jean tout bas à sa mère, il ne sait plus ce qu'il dit... il serait capable de manger le morceau...

On envoya Zézette se coucher et Louise Tabary déclara qu'elle se chargeait seule de veiller le malade. Au besoin, et pour le cas où elle serait trop fatiguée, son fils la suppléerait. Bien lui en prit, car vers une heure du matin, le mal empira et prit d'inquiétantes proportions.

Chausserouge eut le cauchemar. Au moment où on le croyait assoupi, de terrifiantes hallucinations vinrent troubler son sommeil. Il se dressa sur son séant, les pupilles dilatées, arracha d'un geste brusque l'appareil qui emprisonnait sa face et le doigt fixé sur la porte:

—Néron! Voilà Néron! attends, sale bête! Tu ne veux pas... Tu ne veux pas sauter... Attends que je prenne ma fourche! Tiens! Tiens! attrape!

Et il battait l'air de ses deux bras, mimant la lutte de la veille. Puis, tout à coup, il poussa un cri:

—Ce n'est pas Néron! C'est Vermieux... Il ricane. Il n'est pas mort! Il s'avance! Il me prend! Il me mord! Ma tête! Ma tête! A moi! Au secours! C'est Vermieux... Vermieux qui revient! Va-t'en, je te dis! Va-t'en!

Et il entourait son front de ses deux mains et, comme pour échapper à une étreinte imaginaire, enfouissait son front sous l'oreiller. Il roulait sur son lit.

En vain, Louise Tabary et Jean consternés, craignant à chaque minute que ses cris n'eussent un écho au dehors, tentaient-ils de te calmer.

—Mais non! Mais non! Il n'y a personne! Voyons! Calme-toi!

Chausserouge ne voulait rien entendre.

—Je vous dis que si! C'est Vermieux qui revient. Je le vois bien! Il est là. Il ricane, tiens, là, dans le coin! Mais va-t'en donc, démon! C'est lui qui s'est vengé! C'est lui qui m'a fait mordre par Néron! Mais je le tuerai! Je vous jure, je le tuerai!

Enfin, la voix s'éteignit dans sa gorge. Épuisé par cet effort, il retomba haletant sur son lit.

Louise épongea soigneusement le visage de François humide de sueur et de sang, humecta et rafraîchit les plaies à l'aide de compresses imbibées d'aromates et le dompteur tomba dans une prostration qui subsista jusqu'au matin.

—Il a eu une nuit fort agitée, dit Louise au docteur, quand il revint prendre des nouvelles du malade.

—Alors il serait peut-être prudent de le faire transporter dans un hôpital ou une maison de santé... Il y serait plus aisément et plus efficacement soigné...

—Non! interrompit vivement Louise, qui ne se souciait pas qu'une pareille scène se renouvelât devant des étrangers. François a horreur des hospices... Ici nous serons à même de lui donner tous les soins que nécessitera son état, et l'idée qu'il est à côté de sa ménagerie, que ses bêtes ont besoin de lui, hâtera sa convalescence.

Cependant, la nouvelle de l'aventure, grossie comme toujours, s'était répandue rapidement, non seulement sur tout le Voyage, mais dans tout Paris.

De plusieurs journaux on était venu interroger Jean Tabary qui, heureux de la réclame dont allait bénéficier l'établissement, s'était prêté très complaisamment aux interviews.

Des camelots parcouraient les rues, des feuilles sous le bras, criant:

DEMANDEZ LE TERRIBLE ACCIDENT
DE LA MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE
Derniers détails!—Cinq centimes!

Dès le lendemain, la ménagerie fut littéralement envahie. On venait demander des nouvelles du dompteur. On voulait voir Néron. Jean Tabary résolût alors d'ouvrir au public les portes de l'établissement.

Pour une somme modique, on était admis à visiter les animaux et plusieurs fois par jour, l'explicateur donnait les mêmes détails qu'aux représentations ordinaires.

La foule stationnait longuement devant la cage où gisait le lion blessé.

Au bas de cette cage, on avait accroché une large pancarte, portant ces mots:

NÉRON
LION DE L'ATLAS
qui le 7 avril a failli dévorer le dompteur Chausserouge.

Après le récit émouvant que faisait de la lutte l'adroit bonisseur, les assistants se retiraient pour faire place à de nouveaux curieux.

—Quel dommage! dit Jean Tabary à sa mère, que nous n'ayons personne pour faire une entrée de cage!... C'est toujours notre chance... Si, comme j'en ai eu l'idée un moment, j'avais appris le métier...

—Il n'y a pas que Chausserouge au monde, dit Louise. Tu ne pourrais pas trouver un dompteur sans ouvrage, qui consentirait à servir chez nous, en attendant le rétablissement de François?

—Pourvu qu'il se rétablisse! dit le jeune homme.

—Il le faut, riposta la mère, nous n'avons pas signé l'acte d'association, après il pourra se faire boulotter, s'il veut..., et ajouta-t-elle cyniquement, le plus tôt sera le mieux... Avec ses scrupules et ses cauchemars, il finira par nous compromettre, cet animal-là!... Ce serait vraiment dommage, au moment où la veine paraît tourner et où nous voilà presque au-dessus de nos affaires!... Au fond, c'est très heureux, cet accident... si jamais nous avions pu être soupçonné, le bruit qu'on fait autour de nous maintenant déroutera les recherches... C'est pas ici qu'on viendra demander des nouvelles de Vermieux... alibi tout trouvé! Chausserouge au lit! La ménagerie en l'air, envahie par les curieux... Ce ne serait pas le moment de commettre un crime... si la chose n'était pas faite!

—C'est vrai tout de même, dit Jean Tabary frappé de l'observation de sa mère.

—Et pense, ajouta la mégère, si un second malheur, définitif cette fois, allait arriver à François... après l'acte d'association signé... C'est nous qui resterions les seuls maîtres... les patrons.

—Oui, mais il y a Zézette qui hériterait?

—Zézette est mineure... et c'est nous qui serions les tuteurs, dit Louise avec un sourire mauvais. Aie donc confiance en moi, fillot!... En attendant occupe-toi de me trouver un remplaçant provisoire à Chausserouge!

Le jour même, Jean Tabary se mit en quête.

Sur les indications obligeantes d'un forain de ses amis, il parvint à découvrir son homme.

Un jeune dompteur, très connu sur le Voyage sous le nom de Giovanni, était actuellement sans emploi.

Il s'aboucha avec lui et tout de suite fit affaire.

—Vous arrivez, dit le belluaire, juste au moment où je me préparais à aller vous faire mes offres de service. J'ai appris l'accident survenu à Chausserouge et je pensais, en effet, que vous deviez vous trouver dans l'embarras...

—Vous n'avez pas peur de prendre la succession de Chausserouge?

—Alors, je ne serais pas dompteur! répliqua le jeune homme en souriant. Pour nous autres, qui avons l'habitude du métier, nous trouvons dans le danger un attrait irrésistible et d'ailleurs, y a-t-il tant de danger? A part Néron, qui doit être mort...

—Non, il est grièvement blessé et nous espérons le sauver.

—Eh bien! à part Néron, les autres bêtes ne sont pas dangereuses. Je connais Chausserouge, je sais ses exercices par coeur et je me fais fort après une répétition pour habituer les bêtes à moi, de paraître en public... Je vous demande seulement de chauffer un peu mon entrée de cage.

—Ne craignez rien! Nous allons profiter de la réclame de l'accident et faire une sérieuse publicité. Comptez sur moi.

—Eh bien! Alors, quand vous voudrez.

—Dès demain, dit Jean Tabary enchanté.

Séance tenante, il fit signer à Giovanni un engagement, puis, après la conclusion du traité, la conversation s'engagea, très amicale, chacun donnant à l'autre les renseignements qui pouvaient l'intéresser.

Giovanni raconta son histoire. Il était né à Montmartre avait fait chez son père, patron menuisier, son apprentissage.

Il n'avait pu s'accoutumer à une existence calme et tranquille; il rêvait de devenir acteur ou saltimbanque, trouvait un charme infini à la vie libre, indépendante et bohème.

Le soir, dès qu'il avait dîné, il s'échappait de la maison paternelle et courait au théâtre Montmartre, où on l'avait admis comme figurant, et c'était pour lui une grande joie de revêtir les oripeaux brillants des drames de cape et d'épée.

Puis, un beau jour, le Voyage étant venu s'installer boulevard de Clichy, le jeune homme devint chez Devisme ou au théâtre Decker une «tête à l'huile»[[4]] très assidue.

On le remarqua; on l'encouragea; il finit par se faire engager à de dérisoires appointements et quand le Voyage leva le siège, sa résolution était prise. Il abandonna la maison paternelle et le métier de menuisier et partit.

Depuis, il avait fait un peu tous les métiers, bonisseur, pitre, etc. Il ne tarda pas à trouver sa véritable voie.

Entré en dernier lieu comme garçon de piste à la ménagerie Bella-Mina, il dut défendre la baraque de sa patronne contre l'envahissement d'une bande d'énergumènes réclamant à grands cris le renvoi de l'orchestre composé en grande partie de musiciens allemands.

Pour calmer l'effervescence, la dompteuse dut se résoudre à remplacer ces étrangers par des Français, mais il n'était pas facile d'en recruter du jour au lendemain.

Giovanni,—c'était le pseudonyme qu'il avait choisi depuis son arrivée sur le Voyage, car il s'appelait de son vrai nom Émile Pascaud,—s'offrit de reconstituer la petite troupe; il se souvint que lui même jadis avait fait partie de l'Harmonie Montmartroise, en qualité de piston, et pour prix de son service, il s'adjugea le titre de chef d'orchestre.

Dès lors, il devint le bras droit de Bella-Mina.

Il s'acquittait fort bien, avec une rare intelligence, de ses nouvelles fonctions et la dompteuse n'eut pas à regretter le départ de ses anciens pensionnaires.

Elle s'adjoignait ordinairement un aide, ce qui rendait ses représentations fort intéressantes, mais, un beau jour, après une prise de bec avec Gladiator, son second, elle resta seule pour diriger sa maison et faire ses entrées de cage.

Ce fut encore Giovanni qui la tira d'affaire.

—Patronne, lui dit-il, depuis que je vous vois, je me suis mis dans la tête de faire comme vous... Chaque jour je vous admire et je vous envie... Je crois qu'après avoir bien cherché, ma vocation s'est révélée... Je veux être dompteur!... Puisque vous voilà seule, c'est l'occasion de m'essayer... Voulez-vous me donner quelques leçons et m'autoriser à vous suppléer?

—Mais, mon garçon, le métier ne s'apprend pas en une minute, ni en un jour. Il ne suffit pas de vouloir, il faut un long apprentissage.

—Qui vous dit que je ne l'aie pas fait un peu, l'apprentissage nécessaire... Moi, le danger m'attire... j'aime les bêtes et on dirait qu'elles reconnaissent en moi un homme destiné à vivre avec elles... Je ne vous l'ai jamais dit, mais quand j'étais garçon de piste et que j'avais pour tâche de nettoyer les cages, bien souvent, sans vous le dire, je suis entré faire mon office, par bravade et par plaisir, sans avoir pris le soin de faire au préalable sortir les animaux... Il ne m'est jamais rien arrivé... Et depuis je vous ai tant vu... qu'il me semble que rien ne me sera plus facile que de vous imiter et de me faire obéir.

Bella-Mina considéra curieusement ce grand garçon si enthousiaste et si sûr de lui-même. Après tout, n'était ce pas comme cela que les vocations se manifestaient d'ordinaire?

Giovanni était inconnu du public. Il était jeune—vingt ans à peine—bien fait de sa personne, joli garçon. Pourquoi ne réussirait-il pas?

Et alors, en le présentant comme son élève, quelle réclame ne se ferait-elle pas? De plus, il lui devrait tout et elle se l'attacherait.

Il y avait pour elle tout bénéfice à accepter, d'autant plus que Giovanni coûterait moins cher qu'un professionnel. Elle accepta. L'expérience ne tarda pas à la convaincre qu'elle avait eu raison. Giovanni eut un début excellent.

Encouragé, il prit, de jour en jour, plus de goût à son métier, s'ingénia à imaginer des numéros inédits, difficiles, et au bout de trois ans il égalait sa patronne, qui pourtant jouissait d'une certaine célébrité.

Bella-Mina en conçut sinon de la jalousie, du moins un secret dépit, qui se manifesta dans diverses circonstances où elle n'eut pas toujours pour son aide le ménagement qu'il eut été en droit d'attendre.

Il avait toujours fait son service irréprochablement, avait contribué pour beaucoup au succès de l'établissement, et il eut mérité plus d'égards qu'on n'en avait pour lui, mais deux raisons lui faisaient supporter les petits ennuis de la vie commune: la première, c'est qu'il éprouvait un grand attachement pour ses bêtes, dont il connaissait aujourd'hui les moeurs, le caractère, le tempérament; la seconde, c'est qu'il caressait au fond de son coeur un rêve quelque peu ambitieux.

La ménagerie appartenait en propre à Bella-Mina qui était restée veuve avec une fille, assez jolie, âgée maintenant de dix-sept ans.

Cette jeune personne, très bien élevée, et à laquelle sa mère avait refusé de faire embrasser l'aventureuse carrière de dompteuse, était l'unique héritière et Giovanni se disait que s'il pouvait rester en place jusqu'à l'heure où sonnerait forcément pour Bella-Mina qui allait maintenant sur ses quarante ans, l'heure de la retraite, il deviendrait l'homme indispensable et probablement le mari de la reine.

Bella-Mina aimait trop ses animaux pour se résigner à les voir passer dans des mains étrangères.

Mais il se trompa dans ses calculs. Il laissa voir qu'il fondait des espérances sur l'éventuelle succession de la dompteuse, et celle-ci ne le lui pardonna pas.

Les tiraillements entre sa patronne et lui s'accentuèrent de jour en jour et un beau matin une scène violente éclata. Bella-Mina lui reprocha amèrement de ne lui montrer que de l'ingratitude pour tout le bien qu'elle lui avait fait.

Elle l'avait ramassé dans la crotte, c'était le cas de le dire, elle lui avait donné gratuitement des leçons. S'il était aujourd'hui quelque chose, c'était à elle qu'il le devait et maintenant il abusait de la situation... Il désirait sa mort! Elle en avait assez de faire le bien!

Et avait-on jamais vu un pareil toupet! Lui, Giovanni, un garçon de piste, recueilli par elle, qui végéterait encore à quarante sous par jour si elle ne l'eût rencontré sur sa route, se permettre de lever les yeux sur une jeune fille arrivée du couvent, distinguée et apportant en dot une fortune!... une des plus belles ménageries du Voyage!

Non, décidément, il n'y avait que les sans-le-sou pour ne douter de rien!

Giovanni avait quelques économies; furieux d'avoir été déçu dans son espoir, humilié d'une pareille sortie, révolté de la malignité de cette femme qui faisait sonner bien haut les services rendus en omettant de tenir compte des succès personnels qu'il avait eus, lui, et qui n'avaient pas nui à la prospérité de la ménagerie, il demanda son compte.

Et depuis quinze jours il se reposait, lorsque Jean Tabary vint lui proposer de l'engager.

—Je suis content de savoir tous ces détails, dit Jean, parce qu'ils vont nous servir. Nous allons faire pester la Bella-Mina. Elle se figure évidemment vous avoir irrémédiablement jeté à la côte, nous allons lui prouver, et victorieusement, qu'on peut travailler hors de chez elle. Laissez-moi faire!

En effet, des annonces adroitement libellées furent, par les soins de Jean Tabary, insérées dans les journaux.

En substance, il y était dit que seul, après l'accident survenu à Chausserouge, un jeune homme s'était senti le courage d'affronter, sans exercice préalable, ces terribles animaux qui avaient failli dévorer leur propriétaire.

C'était le fameux Giovanni, un dompteur de vingt-trois ans, dont on avait pu apprécier chez Bella-Mina le sang-froid et la surprenante audace.

On conviait donc le public à venir applaudir ces débuts extraordinaires. L'affluence fut énorme et Giovanni, comme il l'avait prévu, après la petite répétition à huis-clos qu'il avait exigée, n'eut aucune peine à se faire obéir des animaux, rompus à tous les exercices par de longs mois d'entraînement.

Il n'avait pas eu, naturellement, à présenter Néron, gisant toujours sur sa litière.

Dès lors, la ménagerie redevint à la mode.

Il avait suffi d'un accident pour ramener l'attention sur cette exhibition délaissée, à moins, ajoutait in petto Jean Tabary, que ce ne soit la façon brusque dont nous avons débarrassé le Voyage de cette crapule de Vermieux, qui nous ait porté bonheur.

La fortune favorise les audacieux.

On fit part à Chausserouge du changement opéré et de l'engagement de Giovanni, avec toutes sortes de ménagements.

Le dompteur, dont la fièvre s'était calmée, et qui passait maintenant ses journées dans un profond mutisme, tout à ses pensées et comme accablé par le mal, se plaignit vivement qu'on eût pris une semblable décision sans le prévenir.

—On pouvait me consulter, répétait-il, ça ne me plaît pas beaucoup que mes bêtes, qui sont habituées à moi, soient manoeuvrées par un autre.

—Mais, répliqua Tabary, sais-tu que nous perdions tous les jours de l'argent et que par le temps qui court, il ne s'agit pas de laisser échapper une occasion. Songe donc que ton accident a fait un bruit énorme et que nos recettes se ressentent de la réclame, de la publicité qui s'est faite autour de nous.

—Ça ne fait rien! ça ne fait rien! ne cessait de répéter François Chausserouge.

Pourtant, quand on lui eut dit sur quel homme le choix de Tabary s'était arrêté:

—Puisqu'il le fallait absolument, dit-il, j'aime mieux que vous ayez choisi Giovanni de préférence à tout autre. Je connais son travail. Il est adroit, jeune, courageux, j'ai plus confiance en lui qu'en un vieux, qui eût abruti mes bêtes et les eût rendu quinteuses et rétives. Au moins vous êtes content de lui?

—Très content! Il s'inspire de tes traditions, a sensiblement le même jeu que toi et il porte beaucoup sur le public.

—Bon!... je voudrais le voir...

Et Chausserouge, après avoir félicité le jeune homme, le retint près de lui, lui donna diverses explications, des conseils sur la manière de traiter tel ou tel pensionnaire et d'en tirer la plus grande somme possible d'obéissance.

Il le félicita sur le courage qu'il avait montré en acceptant une si périlleuse succession, et Giovanni laissa le dompteur si content de ses réponses que celui-ci félicita presque Jean de son initiative.

—Si tu m'avais consulté, j'aurais probablement refusé et je confesse que j'aurais eu tort. Ce garçon me plaît beaucoup.

Puis il retomba dans ses pensées profondes qui l'absorbaient des journées entières, ne retrouvant la parole que pour demander des nouvelles de la recette ou du lion blessé dont l'état ne s'était pas aggravé.

Enfin, un jour, comme s'il eut cédé à une secrète préoccupation, il appela à lui Louise et Jean Tabary.

—Écoutez, dit-il, je crois qu'il est temps maintenant d'assurer sur des bases régulières notre association. Dans la situation actuelle, cela n'étonnera personne.

Et comme ses deux interlocuteurs se récriaient, déclarant qu'on avait bien le temps d'y penser.

—Non! non! insista le dompteur, on ne sait ni qui vit ni qui meurt! Vous le voyez bien, après ce qui vient de m'arriver, à moi, qui depuis plus de quinze ans que j'exerce le métier, n'ai jamais attrapé une égratignure... Si Néron revient à la vie et qu'il ait un remords de conscience, je serais capable de n'être plus aussi heureux et puis, je ne sais pas... mais je ne me sens pas tranquille... Je tiens à ce que nous régularisions les choses.

Il s'interrompit un instant.

—Ma ménagerie, mes bêtes, c'est ma vie! Eh bien, si je meurs, je ne veux pas m'en aller avec la pensée que tout cela sera dispersé ou tombera entre des mains étrangères... Si Zézette avait l'âge, si c'était une grande fille, je serais tranquille... Elle est encore plus enragée que moi!... Mais c'est une gamine... mine... Je ne veux pas qu'on puisse dire quelque chose et que votre ingérence soit contestée... Vous avez des droits, un apport social, vous m'avez rendu de nombreux services... vous êtes des amis auxquels je sais qu'on peut aveuglément se fier... Tout ça doit entrer en ligne de compte... Je désire qu'après moi vous soyez les tuteurs de l'enfant... et que vos parts de propriété soient nettement établies. En défendant vos intérêts, vous défendrez ceux de ma fille...

—Mais, mon vieux François, tu parles comme un homme qui va passer demain! Est-ce que tu deviens fou?

—Non je ne suis pas fou et je n'ai pas envie de le devenir... Mais, pour ma tranquillité, je veux que l'on fasse ce que je dis.

Il fallut obéir. On manda un notaire, qui écouta les déclarations du dompteur, dressa un acte en règle où Jean Tabary était déclaré co-propriétaire de la grande ménagerie Chausserouge. Les parts de propriété furent divisées par tiers. François en possédait deux tiers et Jean un tiers seulement.

—Maintenant, dit Chausserouge, je suis plus tranquille.

Il fit venir Zézette, à qui il rendit compte de la décision qu'il venait de prendre dans l'intérêt de son avenir pour le cas où un malheur surviendrait.

Elle était assez grande maintenant pour comprendre et il était bien sûr que, le cas échéant, elle saurait, comme toujours se montrer soumise et reconnaissante pour les bons soins que prendraient d'elle à son départ ses tuteur et tutrice.

Sans répondre, Zézette lança un regard haineux à Jean Tabary, puis elle cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots.

—Mon Dieu! dit Louise, quelle idée aussi de faire inutilement de la peine à cette petite!

Et elle chercha à attirer l'enfant vers elle, mais Zézette se réfugia contre le chevet de son père, montrant une répugnance si nette à répondre aux avances de la mégère que celle-ci jugea inutile d'insister.

—Pourquoi n'es-tu pas plus gentille que cela pour Louise? demanda Chausserouge à sa fille quand les Tabary furent sortis.

—Parce que, répondit l'enfant en regardant fixement son père; parce que je ne les aime pas... Ce sont de méchantes gens.

—Maintenant, dit Louise à son fils dès qu'elle fut sortie de la caravane où reposait le dompteur, Chausserouge peut mourir... je ne le retiens plus!

—Tu sais que si ça arrivait nous aurions rudement de fil à retordre avec la gamine, dit Jean que l'aversion obstinée de Zézette avait frappé.

Louise Tabary haussa les épaules:

—Alors... tant pis pour elle! prononça-t-elle d'un ton ferme. Tu ne voudrais pas que je me laisse faire la loi par une morveuse!

[[4]] On appelle tête à l'huile les figurants qui prêtent leur concours gratuitement, pour l'amour de l'art.