XII
Pendant les premiers jours qui suivirent l'accident, il avait été facile de soigner Néron. L'animal gisait sans force, presque sans mouvement, entre la vie et la mort.
On l'avait nourri à l'aide de sondes, combattant la fièvre et l'affaiblissement des premières heures par les soins incessants que lui prodiguaient les garçons de piste, puis Giovanni, dès qu'il eût pris son service à la ménagerie.
Il n'y avait aucun péril à affronter cette bête, qui «ne remuait plus ni pieds ni pattes» et dont toute la vie semblait s'être réfugiée dans le regard.
C'était le grand plaisir de Zézette de profiter de l'instant où l'on ouvrait la porte de la cage pour se faufiler derrière le dompteur.
Elle éprouvait un contentement infini à fouler de nouveau ce plancher, à considérer, à travers les barreaux, les banquettes vides sur lesquels une assistance nombreuse l'avait si souvent applaudie.
Elle s'agenouillait près de l'animal, passait ses petites mains dans son épaisse crinière, tapotant la tête énorme du fauve.
Et quand le pansement était terminé, elle se relevait à regret et il fallait presque l'entraîner de force hors de la cage.
Bientôt les forces commencèrent à revenir. Le lion put commencer à se lever et il devint sinon dangereux, du moins imprudent de l'approcher. Giovanni seul fut dès lors chargé de lui administrer les remèdes.
Un jour, en entrant comme d'habitude, il trouva pour la première fois le lion debout.
A la vue du jeune homme, Néron poussa un rugissement étouffé, et marcha au-devant de lui, la gueule menaçante.
Giovanni avait les mains embarrassées. Se sentant sans défense, il battit en retraite et eut le temps de sortir.
Dès lors, il ne fut plus possible d'entrer dans la cage de l'animal. Chaque fois qu'il apercevait un homme, son regard étincelait, et il faisait effort comme pour s'élancer.
Chez lui, la rancune était tenace; on eût dit qu'il s'était juré de ne plus se laisser approcher par personne.
C'était, du reste, ce qu'avait prédit le vétérinaire, appelé à lui donner les premiers soins, le soir de l'accident.
Bien que la nature aidât beaucoup à la convalescence du fauve, bien qu'il fût possible de le remettre désormais à son ancien régime, les plaies n'étaient pas encore à ce point cicatrisées que des pansements ne fussent plus nécessaires. Mais devant l'impossibilité de les continuer, il fallut y renoncer.
Un jour que, vers deux heures de l'après-midi, la ménagerie était déserte, un garçon de piste accourut tout effaré à la caravane de Jean Tabary.
—Hein? qu'y a-t-il? demanda celui-ci.
—Ah! patron!... fit l'autre sous le coup d'une émotion indicible, tout à l'heure, je m'étais absenté de la ménagerie... En rentrant, qu'est-ce que je vois... Mamz'elle Zézette... dans la cage de Néron!
—Dévorée! dit Giovanni en se levant subitement.
—Non, dit le garçon, bien vivante... et s'occupant à laver, comme elle vous l'a vu faire cent fois les blessures de Néron avec une éponge imbibée d'aromates! Et le lion ne bougeait pas!
Giovanni saisit une fourche, suivi de Jean Tabary; il courut à la ménagerie, passa derrière la toile et se mit en devoir de pénétrer dans la cage.
Mais avant qu'il eût eu le temps d'ouvrir la porte, Néron s'était précipité, et, debout contre cette porte, passant ses pattes énormes à travers les barreaux de fer, il s'efforçait, en grondant, d'atteindre le jeune homme.
Zézette était toujours debout, tranquille au milieu de la cage, son éponge à la main.
—Mais c'est stupide, monsieur Giovanni, dit-elle d'un ton très calme, vous voulez donc vous faire boulotter... Puisqu'on vous dit qu'il ne veut plus voir les hommes depuis que mon père a failli le tuer!...
—Mais vous, mamz'elle Zézette?...
—Moi?... Il n'y a aucun danger... Il me connaît, et j'ai des jupons!
Et elle revint vers le lion avec une telle assurance que Giovanni en resta confondu. Il se retira et passa dans la ménagerie.
Néron, la crinière toujours hérissée, le suivait de l'oeil.
—Ne vous montrez pas, dit Zézette, ça l'excite... et laissez-moi faire...
Elle s'approcha de l'animal, le caressa doucement, le fit s'étendre à terre et elle continua, très calme, son pansement, comme elle l'avait vu faire pendant les premiers jours de la maladie.
La bête docile ne remuait pas; elle avait allongé son mufle sur le plancher et faisait entendre une sorte de renâclement.
—Voilà! dit-elle enfin, en se relevant.
Elle tapota une dernière fois le nez de Néron, se retira à reculons, entr'ouvrit brusquement la porte et disparut.
Dans toute la ménagerie, ce fut un indescriptible émoi.
—Cette gamine! Quel toupet! Elle avait su calmer et faire obéir un fauve comme personne, même le plus audacieux dompteur, n'eût oser le tenter!
Quant à elle, très fière, elle affectait de ne pas comprendre ce que sa tentative avait de téméraire. A toutes les marques d'admiration qu'on lui témoignait, elle se contentait de répondre naïvement:
—Ben quoi! Puisque je ne lui fais que du bien!... Un lion, c'est pas plus bête qu'un autre animal, au contraire!
Et au fond, un secret orgueil la faisait triompher en face de ces Tabary détestés, qui, eux, n'étaient bons qu'à faire le mal et restaient parfaitement incapables d'une action pareille à celle qu'elle venait d'accomplir si simplement.
Mais celui que la nouvelle de l'exploit de l'enfant, toucha le plus profondément, ce fut François Chausserouge.
Toujours couché tristement au fond de sa caravane, il sortit enfin du mutisme persistant qu'il observait; il écouta, les yeux noyés, le récit que lui fit Giovanni et quand Zézette apparut sur le seuil, il ouvrit les bras, ne trouvant qu'un mot:
—Ma fille!... Ma petite file!...
Et de nouveau il se fit raconter l'affaire par l'enfant, elle-même, comment l'idée lui était venue d'entrer dans la cage de Néron, quelles sensations elle avait éprouvées.
Quand elle vint à décrire la fureur qu'avait montrée la bête à la vue de Giovanni, il l'interrompit:
—Maintenant, dit-il, je comprends et il sera désormais impossible de faire travailler Néron sans s'exposer à être boulotté... Il a gardé rancune de la correction qu'il a reçue et il a pris l'horreur de l'homme... Tu as fait exception parce que tu es une enfant et que tu as une robe... Désormais, Néron sera aussi docile avec toi qu'il restera indomptable pour tout autre... Continue à entrer chaque jour avec lui pour le soigner, mais veille bien à ce qu'aucun homme n'apparaisse aux abords de la cage pendant tout le temps que tu seras enfermée avec lui... Il pourrait t'arriver malheur...
—Et quand il sera guéri, dis, papa, tu me laisseras encore lui rendre visite, pour entretenir l'amitié?
—Oui, après que moi-même, j'aurai pris ma revanche avec lui...
—Mais toi, papa, il te dévorera, puisque tu dis qu'il se souvient.
—Je ne peux pas avoir le dessous, comprends donc! mon amour-propre est engagé. Il faudra bien que j'en vienne à bout, mais après cette expérience, je te le laisserai. Ce sera ton lion à toi, pour quand tu auras quinze ans et qu'on te permettra enfin de reparaître en public.
—Merci, petit père! dit Zézette en baissant la tête, mais la résolution que son père avait prise de se rencontrer de nouveau avec Néron, la remplissait d'une crainte instinctive.
Un pressentiment l'avertissait que le fauve, si doux avec elle, retrouverait en face de Chausserouge sa férocité native. Comme si par une sorte d'affinité, les rancunes de l'animal eussent eu un écho dans son âme, elle était sûre qu'un malheur planait, inéluctable, si son père persistait.
Mais il était toujours au lit, toujours souffrant de ses blessures longues à cicatriser; elle aurait le temps, et, elle l'espérait, le pouvoir de s'opposer à une pareille imprudence.
Sur ces entrefaites, le dompteur reçut une visite, qui le troubla singulièrement.
C'était Romillard, l'ancien directeur des Marionnettes, une des dernières victimes de Vermieux. Ce petit bonhomme, qui avait jadis joui d'une situation aisée sur le Voyage, était cauteleux et insinuant.
Chargé de famille et réduit depuis sa ruine à la plus affreuse misère, il avait fini par trouver une place de régisseur chez Oiselli, au Cirque des Animaux Savants, mais ses faibles émoluments étaient loin de suffire à faire vivre sa nichée, qu'il abritait pêle-mêle au fond d'une vieille caravane à moitié démantelée.
Il devait le surplus à la charité de ses anciens confrères, qui ne voyaient pas sans pitié un des leurs «dans la mélasse», sachant fort bien pour la plupart que le lendemain, à la suite d'une mauvaise campagne, un pareil malheur pouvait les atteindre.
Chausserouge n'avait pas été un des moins pitoyables, et même au temps de sa plus grande détresse, il avait toujours eu une pièce à glisser dans la main du vieux forain.
Donc Romillard se présenta, sous le prétexte de venir demander des nouvelles du blessé, en réalité pour quêter un petit secours. Mais ce jour-là, il n'avait plus cette attitude humble et obséquieuse qu'il affectait d'ordinaire. Ses yeux brillaient et il paraissait miné par une colère sourde.
Après avoir pris des nouvelles du dompteur, il éclata.
—Eh bien! vous savez ce qui arrive... On ne parle que de ça sur tout le Voyage... Vermieux a disparu!...
Chausserouge eut un sursaut sous ses couvertures.
Louise Tabary, qui était présente ainsi que Jean, échangea un regard avec son fils.
—Oui, continua Romillard très excité, disparu!... Voilà bien ma veine!... Trois mois plus tôt et j'étais hors d'affaire, mais quand on a la guigne...
Chausserouge, pâle d'émotion, avait à demi dissimulé son visage derrière l'oreiller.
Louise fit un effort pour contenir une émotion secrète:
--- Mais, dit-elle, nous ne savons rien!... Depuis que François est malade, nous vivons en dehors de tout... Racontez-nous cela?
—Je croyais, dit Romillard, que vous aviez des affairés avec Vermieux?
—Oui, dit Louise, une vieille dette, mais que nous étions parvenus à liquider, malgré le malheur des temps, il y a quelque temps... Aujourd'hui, nous sommes quittes...
—C'est ce qui explique que vous n'ayez pas été étonnés de ne pas le voir rappliquer le second dimanche de Pâques, une de ses échéances, qu'il n'a jamais manquées d'une heure... Bref, voici: vous savez combien Vermieux était exact... Il passait sa vie dans son patelin... mais tous les trois mois, on le voyait rappliquer, sa sacoche au ventre, le portefeuille bourré de tous les billets qu'on lui avait souscrits sur le Voyage et qu'il s'arrangeait toujours pour faire tomber aux mêmes dates... Le jour où il apparaissait, il n'y avait pas besoin de consulter le calendrier... Il dégotait la Banque de France pour la régularité... Eh bien! cette année, nisco, pas de Vermieux!... D'abord, on s'est dit:—Bah! il aura manqué le train... où il aura été malade... à son âge, c'est permis... Il sera là demain! Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, pas de nouvelles... Jugez si on était content de ce répit, car si la fête marche bien depuis quelques jours, la première semaine avait été désastreuse et pas beaucoup des débiteurs étaient en mesure!
—Y en a beaucoup qui l'attendaient? demanda Louise.
—Je vous crois... et j'en connais pas mal à qui ça a tiré une rude épine du pied... Vous pensez bien que personne n'a osé réclamer... On était bien trop content... Pourtant, à la fin, y en a un qui s'est ému, cette vieille crapule de Lamberty... Je l'ai toujours soupçonné d'avoir des affaires de compte à demi avec Vermieux... Je ne m'étais pas trompé... C'est lui qui a donné l'éveil!...
—L'éveil! dit Chausserouge haletant, en se soulevant sur un coude.
—Allons, dit Louise, voyons, reste tranquille, François! tu vas prendre froid.
Elle se leva, força le dompteur à se recoucher en lui glissant à l'oreille:
—Tais-toi et laisse-moi faire!
Puis elle revint et, pour donner une diversion à l'émotion qu'elle lisait également sur le visage de Jean:
—Ça vous donne soif, Romillard, de parler comme cela! dit-elle simplement. Vous prendrez bien un verre de vin?
—Ma foi! c'est pas de refus!
Et quand ils eurent trinqué:
—Voyons, dit Louise, continuez votre histoire... Ça nous intéresse!... Vous disiez que Lamberty avait donné l'éveil... Comment ça?
—Il a écrit au pays pour savoir du nouveau... Et voilà où l'affaire se corse... Vermieux, très bien portant, a pris le train dans la mâtinée de dimanche de bonne heure, et il aurait dû être à Paris vers huit heures et demie ou neuf heures... Personne ne l'a vu... Naturellement, à la gare de Lyon, son arrivée n'a pu être remarquée au milieu de tous les autres voyageurs... Aucun accident n'est arrivé sur la ligne pendant la route... Vermieux serait donc à Paris... Pour qui le connaît, il est inexplicable qu'il n'ait pas paru, sinon le soir même, du moins le lendemain, sur le Voyage... Bref, sa trace est perdue à partir de son départ de l'Auvergne...
Louise Tabary ne bronchait pas.
Elle profita d'un moment où Romillard s'interrompait pour vider son verre:
—Est-on bien sûr, dit-elle tranquillement, qu'il a pris le train...
—On a montré à Lamberty, à la gare de Lyon, le seul billet venant de la station de Vermieux et qui a été exactement remis à l'employé chargé de contrôler la sortie... On est donc sûr que le vieux a accompli son voyage sans encombre, mais depuis?...
—Dame! opina Louise, Vermieux avait l'air d'un marchand de cochons, il était toujours cousu d'argent... Ça s'est peut-être vu... et dame! le canal n'est pas loin... On peut bien l'avoir foutu à l'eau pour le voler... Il y a tant de crapules dans le monde...
—Lamberty est allé à la Morgue... On n'a rien retrouvé!
—Bah! il reviendra sur l'eau dans neuf jours... Ça sera un débarras pour le Voyage, voilà tout... Est-ce qu'il a de la famille, ce vieux magot?
—Il n'a plus qu'un cousin, avec qui il vivait en assez mauvaise intelligence, mais comme ce petit monsieur a l'intention d'hériter, il a déposé une plainte au procureur de la République de Riom... et aujourd'hui la Sûreté marche. On n'est pas venu vous demander des renseignements?
Il y eût cette fois un silence plein de gêne. Personne ne répondit à cette question dangereuse.
—Voilà que la nuit tombe, dit Louise, pour couper court, je vais allumer la lampe.
Dans son lit, Chausserouge suait à grosses gouttes. Jean Tabary sentait un petit frisson lui parcourir les moelles.
—La Sûreté! La Sûreté! répliqua-t-il d'un ton bourru, nous n'avons rien à faire avec la Sûreté! Que lui dirions-nous de plus?
—Les agents vous demanderont comme à tout le monde si vous aviez une échéance, un billet à payer dimanche à Vermieux, afin de pouvoir au moins reconstituer le capital en billets dont l'usurier devait être porteur, sans compter la monnaie.
La question était épineuse. C'était le point faible, qui pouvait les faire soupçonner si, par une réponse imprudente, on parvenait un jour à les taxer de mensonge. Aussi Louise tourna-t-elle la question:
—Et qu'est-ce qu'ont répondu les autres... Ceux qu'on a déjà interrogés?
—Ma foi, eux pas bêtes, ils ont répondu qu'ils ne devaient rien.
—Mais, hasarda Louise, s'il y a des livres?
—Bah! Vermieux savait à peine lire et écrire... et il ne se fiait à personne... Il n'y a sûrement pas d'autres preuves que celles qu'il portait sur lui et bien sur, le petit cousin pourra se taper...
Il y eut dans la caravane un soupir de soulagement. Romillard n'y prit pas garde et continua:
—C'est pourquoi je vous disais tout à l'heure que j'avais la guigne... Une occasion unique de me libérer à bon marché, comme les autres et je la rate! Trois mois plus tôt et j'avais toujours mon théâtre de marionnettes, au lieu de crever la faim!
—Romillard, dit Louise, vous allez dîner avec nous ce soir. Ça va-t-il?
—Ma foi, je veux bien... mais les petits... qui m'attendent!
—Nous avons un pot-au-feu... Et pour célébrer le retour à la santé de François et vous remercier de votre bonne visite, nous allons faire une petite bombance... Quant aux petits, ne vous inquiétez pas! Ils auront ce soir de quoi bouffer!
Louise tenait à garder Romillard le plus longtemps possible. Elle le sentait sans défiance, parfaitement renseigné, et il y avait pour elle un très grand intérêt à ne rien ignorer des détails de cette aventure, qui passionnait le Voyage.
Aussi la disparition fit-elle les frais de la conversation pendant toute la soirée. Romillard exhuma des anecdotes où éclatait la rapacité de l'usurier et la conclusion fut que c'était un grand bonheur pour tout le monde.
—S'il ne revient pas, dit l'ancien directeur, on pourra dire qu'au moins une fois le bon Dieu aura été juste; oui, mais ne reviendra-t-il pas? Pourvu qu'un beau jour on ne le voie pas surgir comme un diable d'une boite à surprises.
—Je ne le crois pas, dit Louise froidement.
—Mais enfin, si, au lieu d'être un malheur, c'était tout simplement une lubie ou un truc de sa part... Il peut avoir eu l'envie de se payer un petit tour de promenade.
—Non, répliqua Louise de nouveau, le Voyage n'a rien à craindre. Je connaissais beaucoup Vermieux... J'ai eu, et pas pour mon plaisir, je vous le jure, pas mal d'affaires avec lui... Eh bien! c'était trop en dehors de ses habitudes...
Chausserouge, qui s'était levé pour faire honneur à son hôte et que ces propos avaient à peu près rasséréné, remarqua alors que sa fille Zézette, assise près de lui, ne mangeait pas. Son regard errait, vague et incertain, de Louise à Jean Tabary, de son père à Romillard; ses petits doigts avaient des tressaillements nerveux.
—Est ce que tu souffres, ma chérie, tu ne manges pas, tu es malade?
—Non! je ne peux pas... Je n'ai pas faim.
—C'est la suite de son indisposition, dit Louise, si elle est fatiguée, elle ferait mieux d'aller se coucher.
—Oui, dit tout bas la petite fille à son père, laisse-moi m'en aller, je n'en puis plus!
Elle se leva et courut se réfugier dans la tente où elle couchait d'habitude. Là, elle s'étendit sur son lit, la tête enfoncée dans les couvertures, et elle pleura, toute frissonnante et secouée par la peur.
Ses nerfs, encore malades à la suite de l'épouvante qu'elle avait ressentie pendant la nuit sinistre, venaient de recevoir une secousse pareille.
Le cynisme effroyable des assassins parlant, des heures durant, devant un étranger avec une aisance et une tranquillité telle qu'elle eût été tentée de croire que le crime n'existait que dans son imagination, l'avait remplie de terreur.
A chaque minute, elle avait eu la tentation de crier aux Tabary:
—C'est vous qui l'avez tué, Vermieux... Je vous ai vus!
Mais son père, son père était là... aussi coupable que les autres et qu'il fallait accuser en même temps!
Combien elle était punie de sa désobéissance! Combien ce secret fatal lui semblait lourd à porter!
Son âme d'enfant s'était transformée. Depuis plusieurs jours, cette pensée unique l'obsédait et elle en était arrivée à considérer comme une revanche la révolte de Néron. L'accident de son père, c'était le commencement du châtiment...
Dans son esprit, le lion devenait un justicier, qui se vengeait de la mauvaise action à laquelle on l'avait associé, et c'est pourquoi elle l'abordait sans crainte, elle dont le coeur était pur.
Toute la nuit, elle eut encore la fièvre, et l'indisposition persistant, Chausserouge qui allait mieux, commença à s'alarmer.
Il se rendait parfaitement compte que sa fille pût être malade, mais il ne comprenait rien à cette nervosité subite, au changement subit d'allures de la petite Zézette. Il finit par mettre sur le compte d'un mal inconnu ces phénomènes inexplicables.
Quant à lui, son état s'améliorait rapidement.
Le médecin l'ayant autorisé à sortir de la caravane, sa première visite fut pour ses bêtes.
La conversation de Romillard, le temps qui s'était écoulé sans qu'aucun danger parût se dessiner à l'horizon, l'assurance qu'affectaient les Tabary avaient fini par calmer ses premières appréhensions.
Louise n'avait rien négligé pour lui rendre la confiance perdue; d'autre part, les recettes étaient excellentes. Il descendit calme, presque joyeux.
Il n'avait pas fait dix pas dans la ménagerie qu'un rugissement furieux se fit entendre. Il leva les yeux.
A sa vue, Néron, dont la crinière s'était hérissée tout entière, s'était jeté contre les barreaux qu'il s'efforçait d'ébranler sous son effort.
Les crocs menaçants, la gueule écumante, il se tenait debout, puis s'accroupissait comme pour prendre son élan et bondir sur le dompteur... puis se redressait d'un coup de reins... Chausserouge s'approcha de la cage.
L'animal passa ses pattes de devant par dessous les barreaux et, toujours grondant, il cherchait à attirer l'homme à lui.
—Allons! allons! pas de méchanceté, Néron, dit le dompteur, tout en se tenant prudemment hors de l'atteinte des griffes du fauve.
Mais il pâlit et fit un pas en arrière. Au moment où son regard se croisait avec le regard sanglant de la bête, la même hallucination le reprit, l'effrayante hallucination qui l'avait poursuivi pendant ses nuits de fièvre et d'insomnie.
Dans ces yeux brillants de colère, il retrouvait l'expression des yeux de Vermieux... De Vermieux qui renaissait comme s'il se fût incarné dans le lion!
Dès lors, tout lui parut changé dans la ménagerie; les bêtes que le rugissement de Néron avait réveillées et qui répondaient à l'appel de leur redoutable voisin, lui parurent hurler à la mort!
Il lui sembla qu'une sorte d'obscurité envahissait tout à coup la baraque, illuminée seulement par les éclairs du regard de Néron.
L'étal roulant, le corps déchiqueté de Vermieux, les bras rouges de sang de Tabary, les chairs pantelantes du vieillard déchirées à belles dents par les fauves affamés, la scène toute entière du crime se reconstitua subitement dans sa cervelle et, comme devant un kaléidoscope, toutes les péripéties défilaient devant ses yeux effarés... Il se sentait magnétisé, attiré fatalement..
Vermieux lui criait:
—Viens donc!... approche donc, si tu l'oses, assassin!
Et ses jambes fléchissant sur lui... il se laissa tomber sur une banquette...
Tabary le retrouva là, hébété, l'oeil fixé stupidement dans l'oeil du lion et une sueur au front.
—Que fais-tu, François? cria le jeune homme frappé de l'attitude étrange du dompteur.
—Là! fit Chausserouge, là! tiens, vois-tu... le lion!
—Eh bien quoi, Néron?
Et du doigt lui désignant l'animal, le dompteur continua:
—Il est possédé de Vermieux! L'as-tu jamais vu comme cela? Tiens, regarde, il ne me quitte pas des yeux. S'il pouvait s'élancer! C'est comme cela depuis le jour... le fameux jour, ajouta-t-il d'une voix sifflante, en saisissant le bras de Jean Tabary, où malgré moi, tu lui as donné à manger de la chair... de la chair humaine. Tu vois bien, il est possédé, je te dis!
—C'est toi qui est fou, mon pauvre vieux! répliqua Jean qui jeta autour de lui un regard inquiet, tu as la fièvre! Viens, rentrons, ce n'est pas prudent de rester là...
Il craignait à chaque instant de voir entrer un employé de la ménagerie à qui une parole imprudente du dompteur pouvait tout révéler. Mais l'autre s'obstinait.
—Non, je te dis, c'est Vermieux! Néron est possédé par Vermieux!
Il se débattit vigoureusement et parvint à échapper à l'étreinte de Tabary qui cherchait à l'entraîner.
—Il faut que j'aie sa peau... ou qu'il ait la mienne!...
—Tais-toi! tais-toi! tu déraisonnes!
—Non!... non!... je ne déraisonne pas! Quand j'étais petit, ma grand'mère, qui était une savante, qui connaissait les choses de la vie, me l'a répété souvent:
«—Il faut toujours avoir soin des animaux... car on ne sait pas ce qu'on a à devenir... L'âme des chrétiens passe souvent dans le corps des bêtes!» Eh bien! Cette fois, l'âme de Vermieux est passée dans le corps de Néron! C'est le vieux qui me poursuit, qui ne me lâchera jamais... Je ne veux plus de cela... J'en ai assez!... Je l'ai commencé... je le finirai!... Je lui emmancherai ma fourche dans le coeur, pour ne plus voir fixés sur moi, toujours, ces deux yeux-là!... Laisse-moi, je te dis! Laisse-moi en finir!
Et complètement halluciné, le poing tendu, il marchait à la cage, face au lion, qui grattait les planches avec ses griffes et lançait avec plus de fureur, à chaque nouveau pas du dompteur, ses pattes dans le vide, à travers les barreaux, comme pour saisir et attirer à lui son ennemi.
Enfin, Jean Tabary se révolta. Il n'y avait pas à dire, Chausserouge était fou, et sa folie dangereuse risquait de compromettre d'autres que lui. Il fallait à tout prix faire cesser cet accès.
Il passa rapidement entre la cage et le dompteur, saisit face à face son associé qu'il fit pirouetter sur lui-même. Puis il le poussa devant lui, sans lui donner le temps de protester.
—Viens avec moi! viens vite! Louise nous attend!
—Mais je te dis que je veux le tuer!
—Louise nous attend! Tu le tueras plus tard!
A chaque enjambée nouvelle, la résistance du dompteur diminuait. Un peu de raison semblait luire dans son cerveau fatigué à mesure qu'il s'éloignait, maintenant qu'il ne subissait plus l'attraction dangereuse du regard du fauve.
Tabary parvint à le faire rentrer à la caravane.
—Que s'est-il passé? demanda vivement Louise en considérant les deux hommes, l'un Chausserouge, atone et affaissé, l'autre, Jean, nerveux et tremblant d'émotion.
—Il s'est passé, dit le jeune homme, que ce bougre-là va nous faire arriver de sales histoires... Est-ce que je ne le trouve pas, divaguant dans la ménagerie, en train de raconter l'affaire... Il regardait Néron et croyait voir Vermieux!... Heureusement qu'il n'y avait personne là, sans quoi... C'est de la folie!...
—Diable! il faut le surveiller, dit Louise, d'un ton très bas. Ne dis rien devant lui, s'il est fou, il ne faut pas l'exciter.
Cependant Chausserouge passait longuement sa main sur ses yeux, sur son front, comme pour se rappeler. Il regardait alternativement sa maîtresse, Jean Tabary.
—Est-ce que, par hasard, j'ai dit des bêtises?... interrogea-t-il. Je ne me souviens pas!
—Oui! dit Jean, un peu de fièvre seulement, tu croyais voir Vermieux! Couche-toi et tu sais, je ne te permettrai plus de sortir avant d'être complètement rétabli.
—Ah!... fit le dompteur d'un ton soumis.
Il s'étendit sur son lit, la tête tournée vers le fond. Jean Tabary prit sa mère à part.
—Tu sais, je ne suis pas tranquille du tout... mais pas du tout!... Avec cela, pas moyen de consulter un médecin... ni de le faire placer dans un asile!... Vois-tu qu'il nous vende dans un accès de somnambulisme... Sûr, il doit avoir une fêlure depuis son accident. Une fêlure par là! ajouta Jean en se frappant le front du doigt.
—Nous voilà propres, avec un infirme pareil sur les bras, grogna Louise. Toute ma vie, ç'aura été la même chose... je n'aurai toujours eu affaire qu'à des emplâtres... Mais, sois tranquille, celui-là ne nous compromettra pas... Je lui serrerais plutôt le cou pour l'empêcher de parler!
Et, dès lors, Chausserouge fut soumis à une surveillance attentive de la part des Tabary. Mais il paraissait avoir recouvré son bon sens; il agissait, parlait comme avant cette scène d'auto-suggestion qui avait si fort effrayé Jean.
De temps en temps seulement, comme si une impulsion intérieure dont il n'était pas maître le faisait mouvoir, il se levait et se dirigeait vers la porte de la caravane.
—Où vas-tu? demandait Louise en lui barrant le chemin.
—A côté... là... dans la ménagerie... Voir si les bêtes sont bien soignées...
—Elles ne manquent de rien... Giovanni et mon garçon veillent à tout...
—Mais, je voudrais voir... les recettes... s'il y a du monde aux représentations...
—Plus tard!... Quand tu seras mieux portant... Ne crains rien... On te rendra compte de tout, ici, mais le médecin ne veut pas que tu sortes encore... Tu attraperais du mal...
Chausserouge fixait sur sa gardienne un regard où se lisait l'hypocrite résolution de désobéir, de suivre l'idée fixe qui paraissait le hanter à toute heure sans qu'il s'en expliquât nettement, dès qu'une occasion propice se présenterait et il retombait dans une sorte d'indifférence, d'hébétude dont rien ne pouvait le sortir.
Le mal empira si rapidement, fit en si peu de temps tant de progrès qu'il devint bientôt évident aux yeux de tous qu'une lésion devait s'être produite dans le cerveau du dompteur, lésion qui lui enlevait la plénitude de ses facultés.
Il en vint à se désintéresser de tout ce qui n'était le souci exact de la vie matérielle; il restait des journées plongé dans une apathie effrayante, sans prononcer une parole; son regard ne trouvait d'expression que lorsqu'il entendait prononcer le nom d'une de ses bêtes, ou que le bruit de leurs rugissements parvenait jusqu'à lui. Il tendait alors l'oreille, et comme s'il répondait à un appel, il se levait automatiquement, faisait deux pas en avant... et il fallait l'autorité de Louise ou la volonté brutale de Jean pour le faire rasseoir.
Zézette suivait avec effroi les progrès du mal qui dévorait son père, mais elle aussi gardait un mutisme bizarre, ne manifestant aucun étonnement d'un changement tellement brusque qu'il avait stupéfié tout le monde.
Un jour qu'elle revenait de faire sa visite accoutumée à Néron, qui allait maintenant tout à fait bien, elle trouva dans la caravane un médecin en train d'examiner son père.
Louise Tabary avait fini par avoir peur de la responsabilité qui lui incomberait si elle persistait à garder son malade en charte privée.
Quelque danger qu'il put en résulter, elle avait enfin pris le parti de faire revenir le docteur et elle avait profité d'un moment où Chausserouge lui paraissait plus calme.
S'il parlait, maintenant que la démence ou tout au moins l'inconscience du dompteur était bien constatée, il serait toujours facile de mettre ces divagations sur le compte de la maladie.
Mais Chausserouge se laissa examiner sans mot dire.
Elle raconta en détail au médecin toutes les excentricités, les hallucinations auxquelles le dompteur paraissait en proie depuis quelques jours; elle s'arma de courage et poussa l'audace jusqu'à l'instruire en particulier de la fascination que paraissait exercer sur lui son lion Néron.
—Dernièrement, dit-elle, un individu nommé Vermieux, que Chausserouge a beaucoup connu, a disparu. On a lieu de croire qu'il a été assassiné... On retrouvera sans doute son cadavre, un beau jour, dans quelque coin... Or, depuis la semaine qui a suivi son accident... Chausserouge, chaque fois qu'il se trouve en face de Néron, croit revoir Vermieux. Il prétend que l'âme du vieux bonhomme est passée dans le corps de l'animal... Il se figure que Vermieux l'appelle... et il veut à toute force entrer dans la cage... Or, comme le lion a gardé contre lui une rancune abominable, vous concevez quel danger il y a... Si nous perdions le malheureux François de vue, un seul instant, il se ferait dévorer sûrement...
Cet aveu adroit de la part de Louise Tabary, pour le cas où un soupçon germerait jamais dans l'esprit de quelqu'un, mit le médecin sur la voie.
—Vous dites qu'il a été en proie à ces hallucinations quelques jours après son accident? demanda-t-il.
—Oui... Mais dès les premiers jours, il avait commencé à divaguer. Nous avions mis d'abord ces propos incohérents sur le compte de la fièvre, mais, à mesure que les blessures se cicatrisaient, l'inconscience a augmenté, et positivement aujourd'hui, il nous fait assister à de véritables actes de folie.
Le docteur déclara alors que ces explications confirmaient son diagnostic.
En dehors des plaies de la face, les crocs de l'animal, en comprimant la tête du malheureux dompteur, avaient causé une dépression des os du crâne.
De là les troubles cérébraux qui enlevaient à Chausserouge toute responsabilité et oblitéraient sa raison.
—Il n'est pas encore dangereux pour les autres... à moins que, dans un moment de crise, il n'échappe à votre surveillance et ne cause par son inconscience un malheur irréparable en ouvrant par exemple la cage des fauves; mais, pour plus de sûreté, à votre place, je m'adresserais au commissaire de police pour obtenir son admission dans un asile où il recevrait les soins appropriés à son état... Je vais, si vous le désirez, vous délivrer un certificat dans ce sens.
—Nous l'aimons tant! pleurnicha Louise, qui, si elle voulait bien consulter un médecin, ne se souciait nullement d'attirer sur la ménagerie l'attention de la police et de confier un malade si dangereux à des étrangers qui pourraient, un beau jour, prendre au sérieux ses divagations.
—Dans tous les cas, je vous ai prévenus, dit le médecin en se retirant, et j'entends dégager ma responsabilité personnelle.
—Nous prenons tout sur nous, monsieur le docteur!
Maintenant, dans leurs entretiens, les deux Tabary ne prenaient plus la peine de dissimuler l'impatience avec laquelle ils attendaient une aggravation dans l'état de Chausserouge.
—Après tout, disait cyniquement Jean, une fêlure, ça ne se remet pas. Et le pauvre François est bel et bien foutu... Ah! mon Dieu! le plus tôt que ça sera fini, mieux ça vaudra pour lui... et pour nous! C'est pas une existence de vivre comme une véritable brute, avec des idées fixes qui peuvent compromettre l'établissement tout entier et, pour nous, de rester toujours sous le coup d'une parole imprudente qu'il prononcerait dans un moment lucide!... Ah! non, franchement, il vaut mieux en finir!
—Si encore, dit Louise qu'une réflexion profonde paraissait absorber, si encore, sa loufoquerie ne devait mettre que lui en danger... On le laisserait aller dans la ménagerie... et se débrouiller avec Néron... avec Vermieux comme il dit, surtout si c'était la nuit!...
Jean Tabary regarda longuement sa mère.
—C'est vrai, dit-il tout à coup, qu'un accident est si vite arrivé!
Ils n'échangèrent pas un mot de plus. Chausserouge, à ce moment, se réveillait. Il porta la main à sa bouche et balbutia:
—J'ai faim!
—Allons, la mère, dit joyeusement Jean Tabary, tiens, c'est un bon signe, un malade qui demande à manger. Ça me fait plaisir, mon vieux François, de te voir comme ça reprendre goût aux bonnes choses.
—Et le médecin... qu'est-ce qu'il t'a dit en partant? demanda le soupçonneux dompteur en descendant du lit sur lequel il était étendu. Est-ce que je pourrai bientôt sortir de nouveau?
—Oui, dit Jean, il te trouve beaucoup mieux et il espère qu'avec deux ou trois jours de repos...
La figure du dompteur s'éclaira. Il murmura:
—Deux... deux... ou trois jours!... comptant machinalement sur ses doigts, les yeux levés au plafond avec un sourire empreint d'une joie profonde, qu'il cherchait toutefois sournoisement à dissimuler en pinçant les lèvres.
Deux... ou trois jours de repos!... Pour lui cela voulait dire dans deux ou trois jours, recommencement de la vie ancienne avec les émotions des entrées de cages, les retentissants coups de gueule du bonisseur, les applaudissements de la foule... Mais surtout, surtout... la revanche à prendre avec Néron dans l'oeil duquel il fallait à jamais éteindre le regard obsesseur de Vermieux... Ce regard qui perçait la toile de la caravane, vrillait la cloison de la caravane pour le poursuivie, étincelant et vengeur, jusque dans son sommeil...
Et c'était cette préoccupation unique dont se moquait Tabary, qui le hantait obstinément... qui le rendait indifférent à toutes choses...
Oui, oui... Jean avait beau rire... Vermieux n'était pas mort complètement... Vermieux revivait dans le corps de cette bête... et il n'achèterait, lui Chausserouge, sa tranquillité qu'au prix de la mort de Néron!...
Il l'avait manqué une première fois... Il serait la seconde fois plus heureux... Et alors, pour toujours délivré de ce cauchemar, il le sentait, il renaîtrait à la vie...
Il éprouvait la sensation physique d'un fardeau qui lui écrasait les épaules... S'il faisait quelques pas, il marchait courbé en deux, ainsi qu'un vieillard, comme s'il succombait sous un invisible poids...
Il lui arriva une fois, un jour qu'il envisageait par la pensée l'issue tant espérée et attendue, de dire à haute voix, en secouant les épaules et en se redressant d'un coup de reins:
—Oh! tiens, vois-tu... APRÈS... je serai léger comme une plume... Je sauterai... je danserai... Oh! je serai heureux!...
—Après... quoi?... demanda Jean intrigué.
—Après... rien!... répliqua Chausserouge en retombant dans son mutisme et en courbant à nouveau sa haute taille.
Et en même temps, il baissait sournoisement les paupières, furieux de s'être vendu, apportant dans cette comédie l'hypocrisie du malade, qui voit des ennemis, ou tout au moins des gens dont il faut se défier, dans tous ceux qui l'entourent.
Et pour donner le change complètement, craignant d'être deviné et qu'on ne prit de nouvelles mesures pour l'empêcher de mettre son rêve à exécution:
—Et Giovanni?... Comment va-t-il?... Es-tu toujours content de lui?
—Très content!... Et le public lui fait fête!
Pendant la semaine qui suivit, Chausserouge se renferma dans une immobilité et un mutisme plus absolus que jamais. Il affecta d'être pris pendant des jours entiers d'un besoin de sommeil intense, et surtout le soir, à l'heure où, le jour tombant, la ménagerie reste déserte, les employés s'absentant invariablement pour aller boire l'absinthe chez le mannezingue prochain; ou bien à partir de minuit, lorsque la représentation dernière terminée, chacun se retire pour aller se coucher ou souper dans un cabaret proche de l'établissement.
Mais il ne dormait que d'un oeil. A chaque instant, tremblant d'être pincé, comme un enfant qui craint d'être pris en flagrant délit de désobéissance, il soulevait doucement la tête, pour s'assurer que Louise veillait ou Jean Tabary.
S'il se trouvait seul un instant dans la caravane, il se levait, ouvrait la porte avec des précautions infinies, jetait un coup d'oeil autour de la roulotte, mais une ombre, un bruit de voix suffisaient pour l'arrêter... le faire revenir sur ses pas et reprendre son immobilité première.
Il ne voulait agir qu'à coup sûr, certain de n'être pas dérangé, ni ramené de force à la caravane, comme cela lui était arrivé une fois.
Et alors quand, délivré de toute entrave, il pourrait enfin assouvir sa haine et sortir vainqueur, comme il n'en doutait pas, de son duel solitaire avec le lion, quel triomphe pour lui!
On ne l'accuserait plus d'être fou... et Tabary lui-même serait obligé de reconnaître qu'il avait eu raison de le remercier, lui qui était complice du même crime, de les avoir délivrés à tout jamais de la présence détestée et menaçante de ce Vermieux de malheur!
Plus le temps s'avançait, plus l'impatience de Chausserouge augmentait. A chacun des rugissements qui parvenaient jusqu'à lui:
—Il m'appelle! pensait le dompteur... et je ne suis pas là... Je ne puis pas lui répondre!
Alors, pour donner le change, pour se soustraire enfin à la surveillance dont on l'entourait incessamment, malgré la promesse réitérée qu'on lui avait faite de le laisser sortir après «deux ou trois jours de repos», il simula un changement d'allures, affecta de penser comme Tabary, de traiter de lubie la préoccupation qui l'avait obsédée jusque-là...
—Maintenant je vais bien, disait-il d'un ton saccadé, je vais tout à fait bien... Je ne souffre plus!... Je suppose que maintenant ni le docteur, ni vous, ne voyez plus d'inconvénient...
—Je suis bien contente de te voir debout et l'esprit net... répliquait Louise. Enfin nous allons donc pouvoir reprendre bientôt notre bonne petite existence d'autrefois, mais il ne faut rien précipiter... Attendons de pouvoir célébrer comme il convient ton rétablissement complet, sans crainte d'une rechute...
Mais elle ne se méprenait pas sur ce mieux apparent.
Les yeux de Chausserouge gardaient toujours leur éclat fiévreux, ses mains avaient des tremblements nerveux et la simulation était flagrante.
—Écoute, Jean, dit-elle à Tabary, je crois que le moment est venu de le laisser tranquille... Il est aussi atteint qu'avant... mais comme on le croit guéri ou à peu près, personne ne pourra nous accuser d'avoir été imprudents... s'il arrive malheur... Laissons-le donc faire!... Nous le surveillerons seulement sans en avoir l'air... Il ne s'agirait pas qu'il commit une gaffe dont puissent pâtir d'autres que lui... S'il écope, tant pis... ou tant mieux... à ton choix!
—Tant mieux! dit Jean cyniquement.
Le soir même, après dîner:
—Mon vieux François, dit-il, après la représentation, c'est-à-dire vers minuit, nous devons, ma mère et moi, aller souper chez Oiselli... Te voilà devenu grand... Je pense que tu seras raisonnable... Si tu avais besoin de quelqu'un, tu appellerais Fatma... Du reste... nous ne resterons pas longtemps... à deux heures nous serons de retour... Je peux compter sur toi?
Le visage du dompteur exprima une joie indicible. Il pétrit fébrilement dans ses doigts une croûte de pain et répondit en haussant les épaules:
—Il y a longtemps que tu pourrais me laisser libre et tranquille... puisque je te dis que je suis guéri... Les médecins sont des imbéciles!...
Chausserouge, resté seul dans la caravane, attendit avec impatience que l'heure fut venue de livrer ce combat suprême qui devait le délivrer à tout jamais de l'obsession terrible.
Pendant tout le cours de la représentation, il resta attentif au fond de sa roulotte, aux bruits divers qui parvenaient jusqu'à lui.
Quand après le fracas des applaudissements saluant l'exercice final, éclatèrent les rugissements des fauves, excités par l'odeur et la vue des viandes saignantes que le boucher promenait sur l'étal roulant, le dompteur eut un sourire.
—Il m'appelle!... murmura-t-il. Tout à l'heure, n'aie pas peur, va, je serai là!
Craignant d'être surpris par Jean, il se glissa tout habillé dans son lit et feignit de dormir.
La représentation terminée, Louise entra avec son fils pour se préparer à sortir, ainsi qu'ils en avaient prévenu François.
Dès le premier coup d'oeil, Louise acquit la certitude que son amant cherchait à les tromper. Elle se pencha vers lui, ne reconnut pas dans la respiration haletante du dompteur, le souffle régulier du vrai dormeur. Elle n'aperçut pas les habits pendus à la patère, selon l'habitude.
Pour ne rien laisser paraître, elle dit presque haut de manière à être entendue de Chausserouge:
—Il pionce bien tranquillement... nous pouvons partir!
Puis elle se pencha à l'oreille de son fils:
—Il ne dort pas... Il attend notre départ... C'est sûrement pour ce soir... filons vite!
Tous les deux descendirent, mais au lieu de prendre le chemin de la baraque d'Oiselli, ils contournèrent leur établissement et sans être vus de personne sur ce champ de foire désormais silencieux et désert, ils s'introduisirent sous l'auvent.
De là, en soulevant la portière, leurs regards pouvaient plonger dans l'intérieur de la ménagerie.
Ils attendaient en silence depuis un quart d'heure environ, quand dans l'angle opposé une lueur scintilla.
Chausserouge venait de soulever un pan du tour de toile et il s'était introduit furtivement, une lanterne sourde à la main.
Dans le rayon de lumière projeté, son ombre se mouvait confusément. Un instant, il s'arrêta, respira longuement, comme si ses poumons étaient soudain réconfortés par cet air rempli d'émanations animales.
Puis il reprit sa marche, explora les coins et recoins de la ménagerie et sûr enfin d'être seul... et libre, il se dirigea vers la cage de Néron.
Mais l'animal l'avait senti; le muffle tourné du côté où il venait, l'oeil étincelant dans l'ombre, il grondait sourdement.
Chausserouge eut un ricanement en approchant de la bête. Debout devant la cage, il éleva la lanterne à la hauteur de sa tête et, d'une voix saccadée:
—C'est moi... et c'est aujourd'hui, mon vieux Vermieux, que nous allons régler notre dernier compte... Oui... oui! tu peux te battre les flancs avec ta queue... Tu vas voir si Chausserouge a peur!... Tu vas voir s'il cane!
Il accrocha sa lanterne à un poteau face à la cage, puis il se gratta la tête. Il avait besoin de voir clair et cette camoufle-là ne suffisait pas.
Un dernier coup d'oeil autour de lui.
Décidément, il était bien seul et il pouvait y aller sans danger. Du reste, ce ne serait pas long et il comptait bien que le combat ne durerait guère.
On n'aurait pas le temps d'apercevoir du dehors l'illumination et après, s'en aperçut-on, il serait bien temps de l'empêcher... quand il serait dans la cage!
Il courut au compteur, l'ouvrit, frotta une allumette et alluma la rampe de gaz qui courait en face des cages.
Puis il se débarrassa rapidement de son paletot de velours marron et vêtu seulement de son pantalon et d'une chemise de toile, il s'arma d'une fourche de fer, et se dirigea résolument vers la porte d'entrée.
Il l'avait entr'ouverte et il allait pénétrer dans la cage, quand un cri retentit et un bras l'arrêta à son passage.
—Papa! n'entre pas!... Je ne veux pas que tu entres!
C'était Zézette qui, couchée selon son habitude à côté du poney, avait suivi son père des yeux et arrivait à temps pour l'arrêter au moment où il allait dépasser le seuil de la cage.
Chausserouge se redressa et repoussant brutalement sa fille:
—Laisse-moi!... cria-t-il. Il faut que je le tue!
Et il entra, la fourche en avant.
Le lion recula d'abord, puis il s'accroupit en grondant, laissa s'avancer le dompteur et, au moment où celui-ci, levant le bras, s'apprêtait à le frapper, il s'élança et dans son élan furieux, renversa le malheureux Chausserouge avant même qu'il eut le temps de se servir de son arme.
Déjà l'animal s'acharnait sur le corps de son ennemi, le lacérant de ses griffes, faisant craquer ses os sous ses mâchoires puissantes, quand de nouveau la porte de fer s'ouvrit et Zézette apparut!...
—Néron! ici, Néron!
Elle s'était presque précipitée sur le fauve, l'avait saisi par la crinière et de toute la force de ses petits bras, elle le tirait, s'efforçant de l'arracher de dessus le corps quasi inanimé de son père, mais en vain...
L'imminence du danger décuplait ses forces. Elle criait d'une voix étranglée:
—A moi! à moi! au secours! Giovanni!
Mais l'écho seul répondait à sa voix et le lion n'abandonnait pas sa proie. Enfin, à bout d'expédients, n'en pouvant plus, elle se jeta en travers sous les pattes et sous la gueule de la bête furieuse, couvrant de son corps le corps de son père.
Néron renifla un moment, hésita en reconnaissant sa petite amie et se recula en grondant.
Elle se releva alors, le suivit et le força à se coucher.
—Lève-toi! papa! Lève-toi donc et sors!
Mais Chausserouge restait immobile. En ce moment, Tabary accourut, suivi de sa mère.
Il avait suivi de loin les péripéties de la lutte sans se rendre compte exactement de l'issue définitive; mais les cris de la petite fille l'avaient averti de la victoire du fauve.
—Jean! Jean! cria la petite fille, à moi! Retirez mon père! Je me charge du lion!
—Tiens bon, Zézette! répliqua Tabary, heureux de trouver un témoin pouvant attester de son zèle et de la part qu'il avait prise au sauvetage de Chausserouge.
Il passa derrière la cage et, tandis que Zézette maintenait le lion, il tira comme il put et mit à l'abri des griffes le corps du dompteur.
Chausserouge était évanoui. On appela à l'aide; des forains, dont la caravane était proche, accoururent, réveillés par les cris. On transporta le malheureux dans la roulotte de Tabary. Quand on voulut le déshabiller, on s'aperçut qu'il avait le ventre ouvert. Les entrailles s'échappaient; un des bras avait été broyé par la mâchoire du fauve.
Il était à peine déposé sur le lit, qu'un hoquet souleva sa poitrine... Un soupir s'exhala de sa gorge... et sa tête retomba sur l'oreiller, tandis qu'une pâleur de cire envahissait son visage. Les paupières entr'ouvertes laissaient voir les pupilles vitreuses. Une écume sanglante rougit les lèvres du dompteur.
Chausserouge était mort.
Zézette, dont personne ne s'était occupée, était sortie seule de la cage du fauve. Elle accourut et s'agenouilla près du lit de son père. Le long de son poignet, une estafilade lui ensanglantait la main.
—Tu es blessée? demanda Louise.
—Non, rien, répliqua la petite fille, Néron, qui m'a touchée quand je cherchais à protéger papa!
Et elle embrassait la main déjà tiède du dompteur, qui pendait hors du lit, sans toutefois qu'une larme mouillât ses paupières.
Cette mort... c'était pour elle l'expiation attendue et inévitable... Quand elle se releva et que Tabary voulut la prendre pour la reconduire à sa tente:
-Laissez-moi! dit-elle.
Et dans son regard, la volonté de venger son père apparaissait, son père que l'influence des Tabary avait perdu...
Jean Tabary, sans comprendre, s'inclina et laissa passer l'enfant, tandis que Louise, la voix basse et entrecoupée de sanglots hypocrites, racontait aux assistants terrifiés les détails de l'aventure abominable:
-Ce pauvre Chausserouge... que voulez-vous? il n'avait plus sa tête! Ah! je me reprocherai toute ma vie de l'avoir laissé seul... Le seul jour... Franchement... il y a des gens qui n'ont pas de chance et nous sommes de ceux-là!..