XIV

Durant les premiers mois qui suivirent la mort de Chausserouge, rien ne fut notablement changé dans l'existence de Zézette.

Les Tabary affectèrent tout d'abord de lui montrer des prévenances; des égards auxquels ils l'avaient peu habituée, mais qui faisait dire sur tout le Voyage:

—Quelle chance a eue cette petite Zézette de tomber sur les Tabary! Comme ils sont gentils pour elle!

S'ils parlaient de la fin du dompteur, de l'avenir de l'enfant, c'était avec d'hypocrites apitoiements:

—Cette pauvre enfant!.. qui aimait tant son père!.. Le malheur avait fait d'elle une orpheline... Eh bien! elle ne restait pas seule, abandonnée dans la vie... Elle retrouvait une nouvelle famille!...

Pendant quelque temps, Fatma elle-même se laissa prendre à ces marques de tendresse, à cette sympathie qu'on témoignait à la gamine.

Il lui parut bien qu'on avait dû lui changer la Tabary qu'elle connaissait, mais on s'amende à tout âge et elle mit sur le compte du changement soudain de position cette façon d'être si nouvelle et si inattendue.

—L'argent rend meilleur... aussi la vue des malheurs d'autrui!... Contrairement à mes prévisions, Zézette sera peut-être plus heureuse qu'il n'était permis de l'espérer.

Seule, Zézette, dont tant d'événements terribles avaient fortifié le jugement, Zézette, qui gardait le souvenir du passé, n'ajoutait aucune foi aux protestations des Tabary.

Leurs avances la laissaient froide et elle n'opposait qu'un mutisme farouche aux témoignages d'affection qu'on lui prodiguait.

Au contraire, chaque jour resserrait les liens qui l'unissaient à la trinité d'amis qu'elle s'était choisis, comme si elle eût prévu qu'elle aurait bientôt à mettre leur dévouement à l'épreuve.

La suite des événements lui donna raison.

Au fur et à mesure que s'éteignit le bruit qu'on avait fait autour de la mort de Chausserouge, que le silence se fit sur ces incidents qui avaient passionné le Voyage, un changement notable s'opéra dans la manière d'agir des Tabary...

Jean, qui tout d'abord affectait de consulter pour la forme Zézette, ou tout au moins de la prévenir chaque fois qu'il apportait une modification quelconque dans l'administration de la ménagerie, négligea de la considérer comme l'héritière ou tout au moins la maîtresse future de la plus importante des deux parts de l'établissement.

Il parlait en maître, achetait et vendait des animaux selon son bon plaisir, changeait l'ordre des exercices, s'intéressait au dressage des pensionnaires, tâche dont s'acquittait Giovanni avec beaucoup de bonheur.

Le jeune dompteur, très jaloux de ses prérogatives, subissait fort impatiemment ce joug.

Il lui arriva un jour de répondre à Tabary:

—Si vous êtes plus fort que moi... prenez ma place!

Jean, piqué, l'eut pour cette réponse certainement mis à la porte, si la collaboration du jeune homme, habitué aux animaux et très sympathique au public, ne fut devenue indispensable.

Toutefois, comme il ne voulait pas laisser le dernier mot à son subordonné, il répliqua aigrement:

—On dirait, ma parole, mon cher, que vous êtes seul dompteur au monde!... Vous exercez un métier qui ne demande en somme que de l'audace et un peu d'habitude... Si j'avais commencé à votre âge... il est probable que je serais aussi fort que vous... Comme je veux vous prouver que sans être jamais entré dans une cage, je me connais en dressage autant que vous pouvez vous y connaître, je vous préviens que je vais faire moi-même un numéro. Ce sera pour vous autant de besogne de moins...

Jean Tabary avait de la hardiesse et de l'imagination.

Il inventa un intermède comique dont la Grandeur, Loustic et trois jeunes lionceaux firent les frais, et il mit son projet à exécution.

Costumé en clown, entre deux entrées de cage de Giovanni, il donnait une petite représentation qui plut beaucoup au public habituel de la ménagerie.

Grisé par ce succès, il rêva bientôt de s'attaquer à des animaux plus redoutables; progressivement, il s'entraîna, prit goût à la profession, mais pour garder un peu de variété dans les différents exercices, il s'appliqua à ne soumettre au dressage que ceux qui ne servaient pas à Giovanni.

C'était ainsi qu'on le vit présenter et faire travailler successivement un ours blanc, puis des loups russes, puis deux hyènes.

Louise Tabary applaudissait beaucoup à cette décision nouvelle.

C'était un pied de plus pour eux dans la ménagerie, d'autant plus que maintenant Jean apportait un concours effectif, n'apparaissait plus comme un intrus aux yeux des véritables dompteurs et cette énergique détermination coupait court à toutes les médisances et à toutes les calomnies.

Zézette souffrit beaucoup de cette innovation.

C'était son succès à elle que Tabary lui volait en reprenant l'idée qu'avait eue son père en la faisant débuter en Italie.

C'étaient ses animaux à elle, Loustic et la Grandeur, que le dompteur improvisé présentait au public et il rendait impossible sa rentrée dans les mêmes exercices, le jour où la Préfecture lèverait le veto, qui avait suspendu le cours de ses représentations à elle.

Elle le sentait parfaitement. C'était autant sa rivalité avec Giovanni que le désir de la faire oublier, de la détacher du métier, qui avait poussé Jean Tabary à tenter cette aventure.

D'autant plus que, bien qu'elle approchât de quatorze ans, qu'elle eût grandi autant en taille qu'en sagesse, on ne parlait plus de renouveler la demande de levée d'interdiction.

Elle dévorait tout bas son chagrin, sentant bien qu'elle n'était pas encore de force, et qu'elle se heurterait à un parti pris d'hostilité, à la volonté de lui être désagréable.

—Ah! j'aurai mon tour, disait-elle quelquefois à Fatima, l'existence que je mène ici aura une fin, je vous jure, et je reviendrai maîtresse incontestée de ma ménagerie!

Une seule pensée la consolait, la pensée que son lion, le terrible Néron, lui restait. Ah! celui-là, il était bien à elle... et il saurait lui rester fidèle!

Elle ne craignait pas que Jean Tabary vint le lui prendre... Même à Giovanni, il n'eût pas été prudent de tenter une expérience.

Maintenant que Néron, qui avait plus de dix ans, c'est-à-dire qui se trouvait dans la force de l'âge, était guéri de ses blessures, il manifestait une férocité qui rendait à tout homme fort dangereuse à son approche à moins d'un mètre de la cage.

A la vue de Jean Tabary, du jeune dompteur ou du moindre garçon de piste, sa crinière se hérissait, ses yeux lançaient des flammes.

Debout au bord de la cage, il passait ses pattes de devant à travers les barreaux, lançait dans le vide de formidables coups de griffes, prêt à mordre, à déchirer quiconque eut été assez osé pour passer à sa portée.

Il fallait prendre les plus grandes précautions pour nettoyer sa cage, pour lui donner à manger. On eut dit qu'il avait reporté sur le personnel mâle de la ménagerie toute la haine qu'il avait jadis vouée au malheureux Chausserouge.

Seule la vue de Zézette parvenait à le calmer, au milieu même de ses plus grandes fureurs. Devant elle, il se faisait petit, soumis, docile et caressant.

La petite fille s'approchait sans crainte de la cage de la terrible bête; le lion passait sa langue rugueuse sur la petite main qu'elle lui tendait à travers ces barreaux qu'il ébranlait tout à l'heure sous son effort.

C'était là son triomphe, son orgueil; près de Néron, elle oubliait ses peines, ses chagrins, les humiliations qu'elle endurait.

Un jour, comme les Tabary achevaient de déjeuner, Jean dit à brûle-pourpoint:

—J'ai trouvé à vendre Néron... Un beau prix, vingt mille francs... C'est une occasion superbe... pour un animal qui ne sert à rien...

Zézette se redressa, révoltée.

—Néron! Vendre Néron! Il est à moi, je le garde!

—D'abord, dit Jean qui avait été tout d'abord abasourdi par cette interruption à laquelle il ne s'attendait pas, je suis juge de la question... Je suis tuteur... et je suis maître... Il m'appartient de sauvegarder nos intérêts comme je l'entends.

—C'est possible! dit Zézette, bien que toutes tes innovations ne soient pas de mon goût, je n'ai rien dit jusqu'ici... Aujourd'hui, je me fâche... Tu m'as pris la Grandeur, Loustic, ces bêtes que j'avais dressées et qui ne connaissaient que moi, j'ai laissé faire, tout en souffrant beaucoup de les voir en d'autres mains que les miennes... Aujourd'hui, tu veux m'enlever Néron... Ça ne sera pas! Je suis encore quelque chose ici.

—Un animal qui a mangé ton père!... dit Jean Tabary avec colère..

—Oui... malheureusement... et qui dévorera quiconque l'approchera, quand ce ne sera pas moi!... Eh bien, je tiens à Néron... Il est né dans l'établissement, il n'en sortira pas et c'est avec lui que je ferai ma rentrée devant le public, le jour où j'aurai l'âge... Du reste, ce jour-là bien des choses seront changées, je t'en réponds!...

—Tudieu! dit Jean d'un air mauvais, en voilà une gamine entêtée! Écoute bien, Zézette, dans ton intérêt, je ne te conseille pas de faire la mauvaise tête avec moi... Tu as plus à y perdre qu'à y gagner... Sinon, j'agirai avec toi comme on agit avec les petites filles pas sages, je te flanquerai le fouet...

—Viens-y donc! cria Zézette en se levant, les bras croisés.

Et il y avait dans le regard de l'enfant tant de fermeté; on y lisait une résolution si arrêtée de ne pas se laisser traiter en gamine que Tabary se sentit à moitié vaincu.

—Écoute bien, Jean, ajouta la fille de François Chausserouge sur un ton qui ne laissa pas de troubler les Tabary, tu viens de dire un mot que je vais retourner contre toi... Tu as dit que j'avais plus à perdre qu'à gagner en te contredisant...

—Parfaitement! dit le jeune homme qui devenait blanc de colère.

—A mon tour, je te dis: Prends garde!... Je te connais... bien, très bien... et je sais des choses... qu'il vaut mieux pour nous tous que je ne répète jamais!...

Et appuyant sur les mots, sans cesser de fixer sur son interlocuteur un oeil enflammé, elle ajouta:

—Ne me force pas de parler!

Puis, sans attendre de réponse, elle sortit en faisant claquer la porte de la caravane.

Les deux Tabary s'interrogèrent du regard.

—Enfin, dit Jean, après un petit moment de silence, qu'a-t-elle voulu dire? Y comprends-tu quelque chose?

—Moi, rien!... répliqua la mère. Pourtant... si elle savait?...

—Tu n'as jamais laissé seul son père avec elle? demanda le jeune homme dont le sourcil se fronçait.

—Jamais!... C'est égal... Il faut prendre garde et j'ai bien peur qu'elle ne nous donne pas mal de fil à retordre... En attendant, que vas-tu faire?

—Moi! passer outre! Je vends Néron!...

Il se leva, se promena un instant très agité, puis, brusquement:

—Après tout, dit-il, si elle sait quelque chose, à propos de Vermieux... il n'y a pas de preuves... Je m'en fous! Mais si c'est cela, qu'elle fasse attention à elle!...

—Pas d'imprudence! interrompit la mère Tabary, laisse-moi réfléchir et après... je trouverai peut-être un moyen...

Dès le lendemain, Jean Tabary recevait la visite d'un des forains, qui avait été choisi pour composer le conseil de famille.

Zézette était allé se plaindre à lui. Il eut une longue conférence avec le jeune homme, lui exposa qu'il valait peut-être mieux ne pas se mettre à dos sa pupille et garder le lion.

Après tout, si vingt mille francs étaient une somme bonne à encaisser, la ménagerie, en perdant Néron, un lion célèbre, perdait une attraction unique.

Il fit si bien qu'il persuada Jean de ne pas donner suite à son projet.

Le jeune homme se résigna, mais jura de prendre sa revanche. Ce fut Louise qui lui en fournit l'occasion, à bref délai.

Un jour qu'elle venait d'avoir une violente discussion avec une de ses pensionnaires, et que cette dernière, poussée à bout, avait quitté l'entresort, elle conçut l'idée de la remplacer par Zézette.

Comme elle s'attendait de la part de l'enfant à une résistance sérieuse, elle résolut de la brusquer.

—Ma fille, lui dit-elle un beau matin, tu te plains toujours de ne rien faire. Voici pour toi une excellente occasion de te rendre utile... Mariette vient de me quitter. Il y a une place vacante dans l'entresort... Tu vas la prendre...

—Moi? demanda Zézette fièrement, oh! vous vous trompez, madame Tabary! Je suis la fille de François Chausserouge... Je suis dompteuse... Je ne monterai pas sur l'estrade de votre entresort... Je n'ai rien à y faire.

—Fatma y est bien! En voilà une prétention! fit aigrement la mégère. Mademoiselle dédaigne de se montrer en public à côté de jeunes personnes qui te valent, tu sais, ma fille! Et leur société n'est pas plus déshonorante que celle des quatre lions pelés de la ménagerie.

—N'importe! N'attendez pas cela de moi.

La mère Tabary s'emporta, mais ni les cris, ni les menaces, ni les injures ne purent parvenir à faire fléchir la volonté de Zézette.

Les épreuves par lesquelles elle passait depuis la mort de son père avait trempé durement le courage de l'enfant et l'avaient rendue forte.

Le soir même, Louise Tabary rendit compte à son fils de ce nouvel incident.

—Vois-tu la mijaurée! dit-elle. Il faut absolument que nous prenions à son égard des mesures sérieuses... Il faut la pousser à bout... A la fin, elle finira bien par être matée.

Mais elle se trompait dans ses prévisions. Zézette ne fit aucune concession et aucune des tentatives nouvelles n'obtint plus de résultat que la première. Elle resta intraitable.

Dès lors, la vie pour elle devint insupportable. Plus de ces égards, plus de ces prévenances insolites qu'avaient affectés à son égard les Tabary. Maintenant on ne s'occupait plus d'elle ou si on s'en occupait, c'était pour la pousser à bout et lui reprocher son entêtement...

Pour elle, plus un instant de repos; chaque jour les mêmes ennuis se répétaient, les mêmes taquineries aggravées et attisées par la rancune de son tuteur.

Jean Tabary surtout montrait une âpreté, qui indignait les témoins habituels de ses méchancetés.

Zézette dévorait son chagrin en silence. Elle sentait que tous ces efforts conjurés tendaient à la forcer à fuir loin de cet établissement qui était sien, à quitter ce couple que sa présence gênait et c'est justement pourquoi elle tenait à se montrer tenace, à ne rien céder de ses droits.

Aussi, comme un jour Fatma, révoltée du cynisme des Tabary, lui offrait simplement de partir avec elle, de chercher un asile ailleurs qu'à la ménagerie, jusqu'à l'heure de sa majorité, refusa-t-elle énergiquement.

—Je suis chez moi, ma pauvre Fatma. Je resterai chez moi, malgré eux.

—Mais nous ne quitterons pas le Voyage... Tu les surveilleras d'un peu plus loin, voilà tout... Charlot, à qui j'ai raconté tes ennuis et qui maintenant, est à la tête d'un petit pécule, t'offre de le mettre à ta disposition... C'est de l'argent bien placé et il sera si heureux de t'être agréable!...

—Remercie-le de ma part... Peut-être aurai-je bientôt besoin de lui... ou plutôt de son aide... de sa protection. Puis-je toujours compter sur lui?

—Comme sur moi!

—Merci!

—Mais enfin, que comptes-tu faire? La position est intolérable.

—C'est à quoi je réfléchis... J'ai une défense toute prête. Mais j'ai besoin de beaucoup réfléchir...

—Peut-être pourrais-je donner un conseil...

—Jamais! Ce que j'ai à dire est trop grave... et nulle que moi ne doit être dans la confidence. C'est un secret qui ne m'appartient pas... Ce n'est pas que je me méfie de toi... Mais je n'en suis pas maîtresse...

Les semaines se succédèrent sans qu'elle se sentit le courage de prendre une résolution définitive. Il vint pourtant un jour où sa situation devint si critique, où les exigences des Tabary devinrent si pressantes qu'elle dut se résigner à agir.

—Je ne sais pas, dit-elle à Fatma, comment les choses tourneront aujourd'hui... A tout événement, dis à Charlot de se tenir prêt.

Sûre de cet appui, elle s'adressa à Giovanni. Le dompteur, témoin discret de l'indigne traitement qu'on faisait subir à la jeune fille, n'avait jamais laissé passer jusque-là une occasion de lui prouver sa sympathie.

Elle comptait bien trouver aussi de ce côté une aide effective, mais elle était loin de s'attendre aux sentiments secrets qui firent explosion dès la première question qu'elle adressa au jeune homme.

Giovanni, dont l'ambition seule avait jusque-là dirigé la conduite, aimait aujourd'hui Zézette. Rien dans son attitude n'avait toutefois laissé deviné la passion qui grandissait dans son âme.

Tout d'abord une pitié immense l'avait fait s'intéresser à cette enfant que la mort de Chausserouge laissait seule en butte aux intrigues des Tabary, pour lesquels il avait dès le premier abord ressenti une instinctive aversion.

Puis cette pitié avait fait place à un intérêt dicté par le calcul. Zézette n'était-elle pas destinée à recueillir l'héritage de son père?

A présent, depuis qu'il avait vu les Tabary remplacer les prévenances de la première heure par des procédés dont il devinait le motif un peu inavouable, son honnêteté naturelle s'était révoltée, et il eut souhaité pouvoir prendre ouvertement la défense de la jeune fille.

De la jeune fille! Car il ne pouvait plus appeler que de ce nom la fille de Chausserouge...

En quelques mois, Zézette, enfant lors du décès de son père, avait grandie, s'était complètement transformée...

Brusquement, il avait fallu remplacer les robes courtes... La puberté aidant, en même temps que ses traits s'étaient accentués, la taille de Zézette s'était allongée... sa poitrine avait pris de l'ampleur..... L'enfant avait disparue et comme une chrysalide devenant tout d'un coup papillon, une jeune fille était née...

A la voir grande, ses yeux noirs brillant d'un éclat singulier, ses cheveux relevés en torsade, on lui eût maintenant donné dix-huit ans.

Elle était désirable... et peut-être était-ce à ce changement soudain qu'il fallait attribuer l'idée germée dans le cerveau de la mère Tabary, de la faire débuter dans son entresort...

Là, elle aurait pu oublier les dures leçons de sa jeunesse... Elle se fut trouvée en contact avec un monde nouveau, en but à des déclarations, à des tentations auxquelles elle n'eût peut-être pas résisté... Et c'eût été là une dérivation excellente...

Corrompue, dévoyée, des sollicitations d'un tout autre ordre l'eussent détournée de ses devoirs, de ce qui avait été jusque-là le but de sa vie...

L'association Tabary n'aurait plus en rien à craindre de l'héritière, qui serait demain l'ennemie, lorsqu'il aurait fallu rendre des comptes...

—Vous êtes témoin, Giovanni, dit Zézette, des traitements qu'on me fait endurer ici... Je vais frapper un grand coup... Si j'ai besoin de vous, serez-vous pour moi ou pour... eux?

—Pouvez-vous le demander, ma chère Zézette? dit le dompteur en saisissant la main de la jeune fille.

En même temps, il l'attira à lui, la regarda longuement dans les yeux:

—Demandez-moi... ce que vous voudrez! Tout!... Tout!...

—Même de quitter la ménagerie, demain... s'il le fallait!

—Même de quitter la ménagerie!... J'accepte tout, m'engageant d'avance à vous obéir aveuglément, sans même vous demander de raisons.

—Alors... dit Zézette, en baissant les paupières, vous m'aimez donc?

—Oui... je vous aime! Il y a en vous quelque chose qui me transporte... D'abord vous êtes belle... Vous êtes brave! Ah! je vous ai vue à l'oeuvre, le jour où votre pauvre père était aux prises avec Néron!... Je me suis dit ce jour-là, pour la première fois, que celui-là serait bien heureux qui parviendrait à se faire aimer de vous!

C'était la première parole d'amour qui résonnait à l'oreille de Zézette. Elle lui parut bien douce dans cet instant où elle allait aborder un entretien d'où peut-être allait dépendre sa destinée.

—Giovanni, dit-elle solennellement, jamais je n'oublierai les paroles que vous venez de prononcer... Elles m'ont fait tant de bien!... Merci!... Je vous dirai bientôt ce que j'attends de vous... Mais je veux, avant tout, que vous sachiez que, depuis bien longtemps, moi aussi, je vous estime pour votre courage et votre énergie!...

Elle s'enfuit, laissant le jeune homme stupéfait et charmé à la fois. En vain, il se creusa la tête pour découvrir le sens des paroles mystérieuses de la jeune fille.

Que pouvait être ce danger imminent, cette circonstance si grave qui avait forcé Zézette à s'ouvrir à lui, à requérir son aide...

Il ne trouva rien et se résigna à attendre que les événements lui donnassent la clef de cette énigme...

Toutefois, au moment d'agir, Zézette sentit une dernière hésitation. Certes, elle était résolue à braver Tabary, à lui jeter à la face le récit de ce crime qu'il croyait inconnu de tous, à le menacer au besoin de révéler ce forfait abominable, maintenant que son père mort était à l'abri de toute poursuite...

Mais si l'autre ne se laissait pas intimider, s'il passait outre, sûr de l'impunité, comptant sur le défaut de preuves?...

Quelle serait alors sa situation vis-à-vis de son ennemi, vis-à-vis de cette femme, Louise Tabary? A quelles représailles ne s'exposait-elle pas, elle et ceux qui prendraient ouvertement son parti?

Bien qu'elle fut décidée pour ne pas salir la mémoire de son père, à ne jamais révéler l'assassinat de Vermieux à la justice, il entrait dans son plan de laisser croire à Tabary qu'elle était disposée à le faire, s'il ne lui laissait pas désormais toute indépendance, s'il ne mettait pas un terme aux vexations de toutes sortes dont elle était l'objet.

Mais si Tabary, pour mettre à néant son accusation, prenait les devants et l'accusait d'avoir voulu le calomnier, quelles preuves matérielles pourrait-elle donner?

Aucune! Elle avait vu, mais personne ne pouvait affirmer après elle qu'elle n'avait pas été le jouet d'une hallucination, qu'elle n'avait pas inventé de toutes pièces, pour se venger, une fable destinée à perdre Tabary.

Voudrait-on croire que, même par un jour d'orage, Vermieux avait pu traverser le Voyage installé sur un parcours de deux kilomètres, de la place du Trône à la barrière de Vincennes, à dix heures du soir, en pleine fête, sans avoir été remarqué par aucun forain? Car tous le connaissaient.

L'hésitation de Zézette dura peu. Sa détermination était prise.

Il fallait en finir avec ce martyre qu'elle endurait depuis des semaines et qui menaçait de s'éterniser. Dût-elle se perdre, elle parlerait!

Et dès le lendemain, elle mit son projet à exécution.

Justement Tabary, à table, ayant trouvé moyen de lui reprocher pour la centième fois l'obstination qu'elle mettait à ne pas vouloir «travailler», elle se leva et toute frémissante de colère.

—Je te défends, cria-t-elle, de continuer. A la fin, j'en ai assez de vos rebuffades et de vos vexations... Je ne suis plus une gamine, j'ai quinze ans et je connais mes droits... Bien que la faiblesse de mon père vous ait fait désigner pour mes tuteurs et que vous en abusiez... je ne vous laisserai pas plus longtemps prendre sur moi un empire tel qu'il semblerait, à vous voir faire, que vous êtes désormais les seuls maîtres de la maison...

Jean Tabary, stupéfait de cette sortie à laquelle il était loin de s'attendre, resta une minute silencieux, puis après avoir échangé avec sa mère un regard narquois:

—Qu'est-ce qui t'a monté le cou? demanda-t-il à Zézette. Je n'ai jamais dit que tu n'étais rien dans la maison, mais jusqu'à ta majorité, c'est moi seul qui suis juge de ce qu'il y a lieu de faire pour la bonne administration de l'établissement... Tu n'auras le droit de me faire des reproches que le jour où je te rendrai des comptes... Quand tu auras vingt et un ans... Si tu veux repasser dans six ans, nous en recauserons... En attendant, je te prie de ne pas recommencer ta plaisanterie de tout à l'heure... Je ne suis pas en train de me laisser faire la leçon par une gamine...

—Et moi... je ne suis pas en train, répliqua Zézette, de me laisser tourmenter et menacer par vous... Ah! je sais bien ce que vous voudriez tous les deux... Je vous gêne, pardieu!... et si je n'étais pas là!... Mais je vous connais trop bien et je saurai me défendre... toute jeune que je suis... C'est pourquoi, je veux, entendez-vous, j'exige que vous me laissiez libre... indépendante...

Cette fois, ce fut Louise Tabary qui prit la parole.

Elle se leva et marcha vers la jeune fille, la lèvre plissée, le regard dur.

—Ma fille, dit-elle, je t'ai laissée dire ce que tu as voulu... par respect pour la mémoire de mon pauvre Chausserouge... Mais si tu dépasses la mesure, je te préviens que je saurai t'imposer silence, j'en ai maté de plus malignes que toi!

—Et qu'est-ce que vous me ferez, s'il vous plaît? riposta insolemment Zézette. Vous agirez sans doute avec moi comme vous agissez avec tous ceux qui vous gênent... comme vous avez agi avec mon père, dont vous saviez l'état et que vous avez abandonné sans surveillance, sachant très bien qu'il abuserait de sa liberté... Je n'ai rien dit jusqu'ici, mais j'ai compris votre manège.. Je ne me suis pas laissée prendre à vos prévenances, aux égards que vous avez fait semblant de me témoigner... Ça n'a pas duré longtemps du reste... Aujourd'hui, je me révolte...

—Tais-toi! hurla Jean Tabary, dont une pâleur subite envahit la face, tais-toi, ou je te...

Et, la main levée, il s'avança menaçant vers Zézette.

Mais la jeune fille l'attendit, sans reculer d'un pas, décidée à tout.

—Frappe! dit-elle froidement, mais je te préviens, si tu ne me tues pas du coup, en sortant d'ici... j'irai tout raconter... tout, entends-tu?... tout ce que je sais... Et dame! tant pis pour toi!

—Dire quoi?... Que sais-tu?... Je n'ai rien à craindre... on connaît ma vie! dit Jean Tabary, que cette vague menace venait de calmer à moitié.

—Dire au commissaire de police que je connais l'assassin de Vermieux! articula Zézette, qui attendit l'effet de sa phrase.

La foudre éclatant dans un ciel bleu n'eut pas frappé les Tabary d'une terreur plus grande. Jean ne fit pas un geste, ne trouva pas un mot. La mère et le fils restèrent attérés sous le coup de cette accusation terrible.

Ainsi, une autre qu'eux possédait ce secret d'où dépendait leur liberté, leur vie...

Ils étaient à la merci de cette enfant qu'ils avaient rêvé de faire disparaître pour rester les seuls maîtres d'une situation si chèrement acquise.

En quelques secondes, un monde de pensées traversa leur esprit. Pour montrer tant d'énergie, pour parler avec tant de sûreté, elle devait ne pas être seule à connaître ce secret abominable...

D'autres qu'elle devaient être au courant de leurs machinations, de leurs infamies qui commençaient à l'envoûtement de Chausserouge par Louise Tabary, pour finir à l'assassinat de Vermieux...

D'autres, qui, prévenus, s'ils tentaient de retrancher ce témoin gênant, parleraient à leur tour et vengeraient Zézette...

Et quelles preuves avait l'enfant de leur crime?

Devait-elle la connaissance de l'attentat à une confidence in extremis du dompteur plein de remords?

Avait-elle vu?

Ou possédait-elle une pièce, remise en mains sûres, attestant leur culpabilité?

Alors, quelle conduite tenir, quelle phrase trouver pour arriver à connaître la vérité ou détourner les soupçons si, par hasard, l'accusation n'était encore basée que sur des soupçons?

Ce fut Louise Tabary qui, la première, recouvra la parole et trouva les mots qu'il fallait pour arracher la vérité sans se compromettre davantage.

—Ma chère Zézette, dit-elle solennellement, tu viens de formuler une accusation telle que tu nous en vois, mon fils et moi, tout émus... Certes, nous pouvons avoir eu des torts envers toi... Nous pouvons, tout en cherchant à soutenir nos communs intérêts, nous être parfois trompés... Personne n'est parfait en ce monde... mais notre conscience ne nous reproche rien... Nous n'avons jamais commis une action coupable et nous souffrons que tu puisses avoir eu un instant la pensée que nous étions pour quelque chose dans la disparition de Vermieux... Nous avons droit à une explication... Au besoin, nous l'exigeons...

—Oui, appuya Jean, nous exigeons une explication.

Zézette contemplait tranquillement ses deux interlocuteurs.

Maintenant, elle était tranquille. Elle comprenait en entendant cette phrase embarrassée qu'elle avait frappé juste et que maintenant elle les tenait tous les deux à sa discrétion.

—C'est bien simple, dit-elle tranquillement, je vous ai vus! J'étais dans la ménagerie le jour où Vermieux, trempé de pluie, est venu demander l'hospitalité... Cachée dans la litière, près de mon poney, ajouta-t-elle en appuyant avec cruauté sur chaque mot, j'ai vu toute la scène... une scène qui ne sortira jamais de ma mémoire, quand je devrais vivre cent ans... Vermieux a été tué dans la caravane... J'ai vu mon pauvre père et toi, Jean, rapporter son corps, l'étendre sur l'étal... le découper et le distribuer aux animaux... J'ai vu tout cela de mes yeux... et je suis prête à le raconter aux juges...

—Mais tu es folle! cria Tabary. Moi... j'ai tué... moi, j'ai découpé le corps de Vermieux?... Tu as rêvé!

—Je n'ai pas rêvé... Et je pardonne à mon père, parce que j'ai entendu la conversation que vous avez eue tous les deux... Lui, honnête toute sa vie, jusqu'à ce jour de malheur!... Il ne voulait pas... c'est toi qui l'a forcé, entends-tu, de devenir un assassin... Il en est mort, du reste!... Toi, tu restes... Débarrassé d'un complice... tu veux encore te débarrasser de moi... Non, vois-tu, Jean, c'est assez de deux hommes... crois-moi... Moi, je n'ai plus personne à ménager!...

—Je te ferai rentrer tes paroles infâmes dans la gorge, petite gueuse!

—Fais ce que tu voudras! J'ai pris mes précautions... Si tu me touches du bout du doigt, demain je serai vengée!... Et mon père aussi!

Tabary laissa tomber ses bras. C'était là ce qu'il craignait... D'autres que Zézette possédaient son secret!

Il fut assez maître de lui toutefois pour maîtriser l'émotion qui le poignait et sur un ton railleur:

—Qui donc, demanda-t-il, ajoutera foi à des imaginations d'enfant? Jamais une de nos bêtes ne mangerait de chair humaine, quand même on leur en donnerait... Elles sont habituée à la viande de cheval!...

Tous tes dompteurs te le diront...

—Qu'importe! dit Zézette, s'ils se trompent! Alors, le lendemain du jour où Vermieux a été tué et dépecé, pourquoi le repas de la veille était-il intact... Il n'y a pas eu de distribution publique, puisqu'il n'y a pas eu de représentation à minuit... Alors les animaux n'ont donc pas mangé cette nuit-là?

—Qui t'a dit?

—J'ai vu de mes yeux et d'autres que moi l'ont constaté... Ils ont constaté aussi que, cette même nuit, les employés, à leur arrivée, ont trouvé, contre l'usage, la ménagerie lavée et dans un état de propreté admirable... Est-ce l'habitude que les patrons ne se couchent pas pour faire l'ouvrage de leurs garçons de piste?... Tu n'as qu'à te rappeler la date... dont je me souviens, moi... C'était le second dimanche de Pâques, le jour même où Vermieux était attendu sur le Voyage... le jour même où a été signalé à la gare de Lyon l'arrivée du vieil usurier. Penses-tu encore que j'ai rêvé?.. Nous ferons les magistrats juges de tout cela...

—Zézette... Zézette!...

Mais Zézette, implacable, continua:

—Et les quinze mille francs ou à peu près que mon père devait encore à Vermieux... et dont on n'a pas trouvé trace... Et la subite opulence qui t'a permis de t'associer, de mettre de l'argent dans cette ménagerie, dont tu voudrais me chasser... Il y a longtemps que je pense à tout cela... Par respect pour la mémoire de mon père, j'aurais gardé le secret... si, par ta conduite... par ta façon d'agir vis-à-vis de moi, tu ne m'avais forcé de parler... Maintenant, fais ce que tu voudras... Je suis prête à accepter la lutte!

Zézette parlait comme une femme instruite dès longtemps par l'expérience; elle se défendait pied à pied, avec un calme, une tranquillité, une énergie dont ne pouvaient la faire départir ni les violences, ni les railleries de Jean Tabary.

Ce dernier comprit qu'il était bien cette fois dans les mains de la jeune fille. Alors à quoi bon la pousser à bout?

Quand bien même une enquête provoquée n'amènerait aucun résultat sérieux... Quand bien même, il sortirait indemne de cette aventure, le scandale serait si grand que son avenir resterait à jamais, sinon perdu, du moins compromis.

Et était-il bien sûr que cette accusation, ces preuves morales ne seraient pas une preuve suffisante pour motiver une condamnation?

Qui sait si Zézette ne conservait pas, pour dernier et décisif argument, une preuve qu'elle lui cachait et qui mettrait à néant tout l'échafaudage de sa défense?

Elle était si forte, si sûre d'elle-même, cette gamine!

D'un regard furtif, il consulta sa mère, qui, de son côté, ne trouvait rien à répondre. Elle comprit, l'approuva d'un signe.

Alors il avoua.

—Oui, c'était vrai!... Vermieux avait été assassiné dans la ménagerie, mais c'était Chausserouge qui avait tué!.. Chausserouge sur la mémoire duquel rejaillirait tout l'odieux du crime, puisqu'il était chez lui, puisque c'était pour se libérer vis-à-vis d'un créancier inexorable qu'il avait frappé, profitant d'une occasion qui s'était offerte fortuitement!... Il n'y avait pas eu de préméditation... C'était la fatalité des choses qui leur avait livré le vieil usurier... Maintenant que le silence s'était fait sur cette disparition inexpliquée, Zézette voudrait-elle, par sa délation, dénoncer un crime qui la déshonorerait à tout jamais? Certainement, il acceptait dans cette affaire une large part de responsabilité. Mais il avait cédé, ainsi que Chausserouge, à une tentation qu'expliquait presque la canaillerie avérée de Vermieux... L'assassinat n'est pas un crime excusable, mais, dans ce cas spécial, ne méritait-il pas des circonstances atténuantes?... Vermieux! un homme qui avait ruiné le Voyage, dont l'industrie elle-même était une infamie... entre les mains de qui la ménagerie fût tombée forcément sans ce coup d'audace, dont il avait personnellement gardé, lui, Tabary, des remords profonds et qu'il n'eût jamais exécuté sans cet extraordinaire concours de circonstances, qui avaient mis les deux complices à l'abri de toutes recherches. Donc, pour toutes ces raisons, convenait-il de l'accabler, de le traiter comme un criminel indigne de toute commisération, capable de tous les forfaits?

Cette fois, Zézette triomphait.

Cet homme, si insolent tout à l'heure, devenu en un instant si humble, finissait par lui inspirer plutôt un dégoût mélangé de pitié que de la haine ou du mépris.

—Eh bien! reprit Jean, voyons, Zézette, faisons-nous la paix?

—Je n'ai pas de paix à faire... je veux vivre tranquille, indépendante, je l'ai déjà dit... Je ne dois rien, après tout, ni à toi, ni à ta mère... J'entends donc, toute jeune que je suis, pouvoir agir à ma guise, m'occuper de mes bêtes que je connais mieux que toi, sans subir le contrôle, ni avoir à écouter les observations de personne...

—Oui, mais alors, je peux compter sur ton silence?...

—Je n'ai d'autre désir, dit Zézette tristement, que celui de garder éternellement ce secret dans ma mémoire, ne serait-ce que par respect pour mon père... Il n'en sortira que le jour où tu m'y auras forcé...

—Tu n'as dit à personne que?... prononça Tabary, sans oser achever sa phrase.

—Je n'ai pas à répondre... j'ai simplement pris mes précautions... Tenez seulement votre promesse... je tiendrai la mienne...

Après cette conversation, les deux Tabary, restés seuls, eurent une longue conférence.

Tandis que Jean restait sans parole, encore abasourdi par ce coup de massue, Louise réfléchissait, se demandant quelle conduite il convenait à présent de tenir.

La situation lui paraissait sans doute fort grave, car, contre son habitude, elle manquait de cette merveilleuse spontanéité de décision qui, en tant d'occasions, l'avait si bien servie.

Enfin, elle releva la tête et répondant à son fils:

—Finalement, dit-elle, tu t'es laissé refaire par une gamine! Nous voilà dans de jolis draps!

—Est-ce que je pouvais m'imaginer qu'elle était là... à deux pas de nous... le jour où...

—Quand on fait de ces coups-là, dit la mégère brutalement, on prend ses précautions et on regarde derrière soi... C'est la moindre des choses... Maintenant, nous voilà dans la main de cette petite, qui nous fera marcher comme elle voudra, qui nous tient... Ah! la mâtine, conclut Louise, qui, malgré sa colère, ne pouvait s'empêcher de concevoir une secrète admiration pour l'énergie de Zézette, je ne l'aurais pas crue si forte!... Quel malheur que dès le premier jour nous n'ayons pas compris son caractère... de quel secours elle nous aurait été! Maintenant, adieu tous nos beaux projets... elle ne nous lâchera pas, la petite rosse!

—Écoute, dit Jean, penses-tu sérieusement qu'elle nous vendrait?

—Parfaitement, si nous la poussions à bout! Maintenant, il faudra avoir raison d'elle par la douceur et la patience...

—Ce sera long, dit le jeune homme.

Il fit une pause, puis, comme si une pensée qu'il craignait de formuler, venait de se présenter subitement à son esprit, il ajouta:

—Comme ça serait plus sûr, plus court et plus profitable... un bon petit accident! N'aurons-nous donc jamais cette chance-là!

Mais Louise Tabary haussa les épaules.

—Toi... veux-tu que je te dise?... tu finirais mal si je n'étais pas là... Si tu n'as que des moyens comme cela à proposer, tu ferais mieux de te tenir tranquille!... Tu as eu dans ta vie une bonne idée... Ça n'a marché qu'à moitié, puisque si tu as pu dépister la justice, tu n'as pu être assez malin pour deviner, ni t'apercevoir que vous étiez espionnés... puisque demain, peut-être, tu pourrais être vendu à la police... D'ailleurs, on ne réussit jamais deux fois le même coup... Et puis, nous sommes surveillés!

—Après tout, dit Jean, si Zézette parlait, il n'est pas si sûr que cela qu'on la croirait. Moi, de mon côté, je nierais, et qui donc pourrait affirmer le contraire de ce que j'avancerais. Ce ne sont pas les lions, je suppose?

—Mets-toi donc une bonne fois dans la tête, répliqua la mère impatientée, que d'une calomnie il reste toujours quelque chose et, dans le cas présent, ce n'est pas d'une calomnie qu'il s'agit... Réfléchis donc que tu as beaucoup de jaloux autour de toi... sur le Voyage, et d'autant plus qu'on n'aura plus à redouter Vermieux, on sera trop content de dauber sur ton dos... Tu ne seras plus bon à jeter aux chiens et tu entendras dire par des gens qui te serrent la main aujourd'hui: «Ah! ça ne m'étonne pas de la part de Tabary!» La police qui est aux abois, à qui tous les journaux reprochent son insuffisance précisément à cause de l'affaire Vermieux, sera enchantée de trouver une nouvelle piste, si invraisemblable qu'elle puisse paraître... Il lui faut son coupable, elle marchera... et si par hasard il manque assez de preuves matérielles pour que tu puisses être condamné, il restera assez de présomptions pour te perdre à tout jamais... L'enquête, le scandale, même suivis d'une issue favorable, c'est pour toi la ruine et le déshonneur... Ce à quoi il faut à tout prix parvenir, c'est à éviter le moindre bruit... La petite m'a l'air très carrée, je ne pense pas qu'il y ait quelque chose à craindre d'elle, au moins jusqu'à nouvel ordre... Mais plus tard, quand elle aura l'âge, à vingt et un ans, lorsqu'elle n'aura plus aucun ménagement à garder avec nous et qu'au contraire son intérêt sera de nous mettre dehors, si elle peut...

—Alors, je ne dis plus rien, que faut-il faire? Donne ton avis, commande, j'obéirai, dit Jean plus troublé qu'il ne voulait le paraître.

—Je ne te cacherai pas qu'il est très difficile de prendre, de but en blanc, comme cela, un parti dans une circonstance aussi critique. Toutefois, moi, si j'étais à ta place, voilà ce que je ferais... Je tâcherais d'arriver par les moyens doux parce qu'avec les moyens violents on fait four... quand on ne se compromet pas!... Tu as dans les trente ans bientôt... la petite va sur ses quinze ans... Elle n'est pas mal... Elle sera encore mieux dans quelques années, toi, tu n'es pas trop déchiré... Il faudra toujours que tu te maries un jour ou l'autre... quand je ne serai plus là... pour te soigner et veiller sur toi. Fais-lui la cour et tâche de te faire aimer.

—Faire la cour à Zézette!

—Pourquoi pas!... On a vu des choses plus drôles.

—Une morveuse que j'ai fait sauter sur mes genoux?

—Une morveuse qui est aujourd'hui une grande fille... Une gamine à qui la ménagerie appartient plus qu'à toi... Une gamine qui n'a qu'un mot à dire pour te faire fourrer en prison et avec qui il faut jouer un jeu serré, car elle est fine comme l'ambre... Comprends-tu maintenant?

—Oui, dit Jean, je commence à voir plus clair dans ton projet. Après?

—Après! après! ça te regarde, je n'ai pas à te dire ce que tu auras à faire... Dans le temps, j'ai su me faire aimer de Chausserouge, et c'était autrement difficile, car j'avais une rivale et une rivale légitime... Amélie! Toi, ta n'as pas de concurrent. Tâche de réussir aussi bien que moi. C'est grâce à moi que tu es rentré dans la place. Tâche de t'y maintenir.

—L'enfant ne m'a jamais montré aucune sympathie, et maintenant, je suis sûre que c'est de l'horreur et de la haine qu'elle éprouve pour moi!

—Est-ce qu'on sait jamais avec les femmes! s'exclama la mère Tabary. Encore une fois, fie-toi donc à moi! C'est peut-être à cause de cela qu'elle finira par t'aimer.

—Dans tous les cas, après la façon dont nous l'avons traitée jusqu'à ce jour, elle est trop intelligente pour ne pas comprendre quel mobile me fera agir.

Cette fois, Louise Tabary s'impatienta.

—Tu m'embêtes à la fin! Je t'indique un moyen... le seul à mon sens, capable de conjurer tout danger. Profites-en ou n'en profites pas... après tout, ça m'est égal! Tu cherches des si et des cas... Tu as tenté dans ta vie des choses plus difficiles que ça... et qui n'étaient pas si utiles... Il nous faut cette petite dans notre jeu... Notre premier procédé a échoué... Nous devons essayer du second. Voilà tout.

—Je ne demande pas mieux que d'essayer, mais si, dès le premier jour, elle me fait comprendre que toute recherche, toute poursuite est inutile?...

—Tu en seras quitte pour insister... Mais si tu sais t'y prendre adroitement, ne rien brusquer, laisser venir les choses en douceur, si tu sais flatter ses manies, l'entourer de certaines prévenances, il n'y a pas de raison pour que tu n'arrives pas à tes fins. Veux-tu que je t'indique déjà une façon de lui montrer combien tu désires lui être agréable... Dès demain, cours à la Préfecture et demande pour elle à l'administration la permission de reprendre ses anciens exercices, le jour où elle aura atteint ses quinze ans. Je pense que ça doit être possible, en s'y prenant bien... Ce sera un bon point pour toi... Après tu la laisseras maîtresse de travailler avec les pensionnaires qu'elle voudra, Néron et les autres. Pendant qu'elle pensera à faire du dressage, elle ne pensera pas à autre chose. Au contraire, encourage-la à tenter quelque chose d'inédit... C'est peut-être comme cela que nous arriverons à un résultat... Car enfin, on ne sait pas... Au cours d'une entrée de cage, si un accident providentiel allait nous l'enlever, ça te dispenserait du reste. Toutefois, ne compte pas trop là-dessus, car le hasard est aveugle. La vie journalière, l'expérience t'apprendra comment tu devras agir par la suite. Mais il faut... il faut que tu aboutisses... de gré ou de force!

—Comment?... De gré ou de force? dit Jean.

—Quand elle aura quinze ans... il n'y aura plus de danger... dit Louise, et il n'y aurait en somme que nous, ses tuteurs, qui puissions porter plainte... Et dame! il peut arriver qu'un amant... dans un moment d'égarement... Il est des femmes qui ne détestent pas une douce violence...

—Comment tu me conseillerais... même d'abuser?

—Pas de gros mots, fiston! Abuser!... jamais!... La passion excuse tout... Mais s'il survenait jamais une petite complication... pourrait-elle jamais, la jeune Zézette, accuser le père de son enfant d'être un assassin?

—Maman! tu es très forte! dit Jean que cette idée nouvelle de sa mère, toujours si experte en combinaisons qui défiaient les cas les plus désespérés, remplissait d'admiration.

—Tu me l'as déjà dit... Tâche de te montrer digne de moi!

—J'essaierai... Et je commence demain... Ce sera bien le diable si on me refuse encore la permission de faire travailler Zézette.

—Fais-toi appuyer! Tu n'as qu'à demander une lettre à un conseiller municipal, ennemi de la Préfecture, un du parti ouvrier... Tu auras ce que tu voudras... Un tas de froussards, dans cette boîte-là!

—Adieu, maman!

Et Jean, qu'appelait la cloche du bonisseur, descendit plus tranquille que deux heures avant à la ménagerie, où Giovanni se préparait pour la représentation de la journée.