XV
A partir de ce jour, une existence nouvelle commença pour Zézette.
Libre désormais, elle put vivre à sa guise, contenter ses caprices, sans se heurter à aucune volonté contraire.
Sur sa demande, on fit restaurer et aménager l'ancienne caravane de Chausserouge, qu'il avait été un moment question de vendre et elle en fit son domicile à elle.
Elle ne paraissait plus chez les Tabary que pour y prendre ses repas. La vieille femme mielleuse et insinuante avait changé complètement de tactique.
A l'entendre, elle avait agi avec la plus impardonnable des légèretés, légèreté dont elle se repentait joliment aujourd'hui, en traitant jadis Zézette avec sévérité. Que voulez-vous? Elle s'était figurée avoir toujours affaire à une gosse!
Ayant fait jadis sauter la petite sur ses genoux, l'habitude l'avait rendue aveugle comme il arrive à toutes les mères, qui ne voient pas grandir leur enfant.
L'autre jour une nouvelle Zézette lui était apparue, et c'est alors seulement qu'elle avait compris à quel point elle s'était trompée.
La fille de Chausserouge était une jeune personne infiniment plus raisonnable que ses compagnes du même âge, bonne à marier pour tout dire...
Joignez à cela l'influence des chagrins, des malheurs qui vous mûrissent avant l'âge... Ah! ç'avait été positivement une révélation que cette découverte!
Mais elle avait confiance dans le bon sens et dans le coeur de Zézette. Elle était bien sûre qu'on lui pardonnait son erreur.
Il en était de même pour Jean. Ce garçon fruste, brutal par moments, que la fatalité seule avait fait criminel en un jour d'égarement, était au fond très sensible et très aimant.
Le réveil avait été encore plus sensible pour lui. Plus qu'elle encore, il avait souffert en songeant aux manques d'égards dont il s'était rendu coupable et il était résolu par sa conduite à venir, non seulement à les faire oublier, mais encore à mériter les bonnes grâces de la jeune fille.
Mais Louise Tabary avait beau se répandre en protestations, Zézette montrait par son mutisme qu'elle n'était pas dupe de ce si brusque changement d'allures, et qu'elle ne se méprenait pas sur le motif de ces avances.
Si la vieille femme, si Jean la respectaient aujourd'hui, la traitaient comme elle avait le droit d'être traitée, elle le devait à la crainte qu'elle avait su leur inspirer, non pas à un salutaire retour sur eux-mêmes.
Et rien ne pouvait la faire revenir sur son premier mouvement, rien ne pouvait diminuer l'horreur qu'elle éprouvait pour ces êtres à qui sa destinée était liée encore pendant des années.
Au contraire, ces prévenances inusitées lui inspiraient une sorte de défiance. Elle se tenait d'autant plus sur ses gardes qu'on était plus aimable pour elle.
Ces gens, qui n'avaient pas hésité à faire disparaître un homme, uniquement parce qu'ils lui devaient de l'argent, hésiteraient-ils à la faire disparaître, elle, pour se délivrer de la menace perpétuelle d'un témoin dangereux, si jamais une occasion favorable se présentait?
Elle était sûre du contraire, d'autant plus que sa mort laisserait les Tabary seuls propriétaires de la ménagerie.
Aussi se lia-t-elle plus intimement encore avec ses amis Fatma et Charlot, et surtout Giovanni. Ceux-là étaient sa sauvegarde.
L'indécision dans laquelle elle avait laissé les Tabary lorsqu'ils lui avaient demandé si elle s'était confiée à quelqu'un, l'affirmation qu'elle leur avait donnée qu'elle serait le lendemain vengée, si quelque chose de funeste lui survenait, la protégeait mieux que n'importe quelle dénonciation.
Giovanni qui avait attendu, non sans une certaine inquiétude, l'issue de l'entrevue de la jeune fille avec les Tabary, fut tenu au courant du résultat:
—J'ai gagné la partie, lui dit-elle le lendemain joyeusement, à présent, je les tiens... vous verrez... à l'avenir, s'ils se permettront de me malmener... Seulement, il faudra que je fasse attention, que je me tienne sur mes gardes... Si je lâchais pied, je sais qu'ils saisiraient la première occasion de reprendre le dessus... Alors... et subitement elle devenait grave, presque solennelle,—alors je serais perdue!
Elle prit dans ses mains la main de son ami, qui la considérait d'un air étonné, ne comprenant rien à ces mystères.
—Mais, encore, me faudrait-il savoir, pour vous défendre efficacement, de quoi il s'agit?...
—Ne me demandez rien... Je n'ai le droit de rien vous révéler, pour le moment du moins... Ayez seulement confiance en moi... Mon secret est grave... C'est peut-être pour moi une question de vie ou de mort... Faites comme si vous saviez...
Alors Giovanni n'insista pas et jamais plus il ne se permit une question.
Souvent, il considérait cette jeune fille, hier encore une enfant, qui tout d'un coup s'était développée au point de paraître avoir déjà dix-huit ans.
Il scrutait ces yeux noirs au fond desquels une lueur scintillait, cherchant à y lire la vérité, mais le visage de Zézette, que venait par instant éclairer un sourire pâle et triste, ne trahissait jamais les secrets sentiments qui animaient l'âme de cette fille des ramonis.
Elle, au contraire, avait deviné tout de suite, à voir l'émotion que ressentait le dompteur chaque fois qu'il se trouvait seul avec elle, quel amour il éprouvait, et elle ne l'encourageait jamais que par la confiance qu'elle lui témoignait, l'abandon avec lequel elle se suspendait à son bras lorsque, le soir, il l'accompagnait, après la représentation, jusqu'à la porte de sa caravane.
Mais bien qu'elle ne l'avouât pas, elle sentait chaque jour son affection grandir pour le jeune homme.
Elle l'aimait d'autant plus qu'elle détestait davantage les autres, qu'il était le seul homme sur le dévouement sincère de qui elle pouvait compter.
Certes, elle avait aussi Charlot, qui, sur un mot d'elle, eût bouleversé la ménagerie et étranglé Tabary, mais celui-là n'était qu'une bonne bête qui l'affectionnait par ricochet parce qu'elle était l'amie de sa maîtresse.
L'inexplicable changement des Tabary, leur humilité, l'autorité subitement reconnue par eux de la petite Zézette causa dans le personnel de l'établissement une véritable stupéfaction.
Que devait-il donc s'être passé pour que l'enfant, sans défense en apparence, eût pu venir à bout de mater les Tabary, dont tout le monde redoutait la violence?
Les plus malins en trouvèrent l'explication dans ce fait que la jeune fille venait d'atteindre sa quinzième année, et que son arrivée à cet âge constituait à Zézette des droits qu'il eût été de la part des Tabary imprudent de méconnaître.
Puis bientôt cet incident fit place à d'autres. On s'habitua à cet état de choses, le seul normal en somme, et il n'en fut plus question.
Quelques mois s'écoulèrent encore sans que rien vint rompre, pour les directeurs de la ménagerie, la monotonie de l'existence.
Les affaires allaient bien. L'établissement encaissait de belles recettes, et tout eût été à souhait pour Zézette si un petit nuage ne fût venu altérer cette belle tranquillité dont elle avait été si longtemps privée.
Elle s'aperçut qu'une hostilité sourde menaçait d'éclater entre Jean et le dompteur Giovanni. Chaque jour son intimité augmentait avec le jeune homme et il fut avéré pour elle que Tabary en prenait ombrage. Le mobile n'en devint bientôt pour elle que trop évident.
Le fils de Louise était jaloux.
Depuis le fameux jour où, selon l'expression de la mère Tabary, Jean avait cessé de la traiter en enfant, il ne l'avait plus regardée avec les mêmes yeux.
Était-ce calcul, était-ce passion?
Elle voulut d'abord attribuer les égards dont il l'entourait à la crainte qu'elle lui avait inspirée, mais il ne lui fut bientôt plus possible de conserver un doute.
Tabary poursuivait un but. Il avait dû se confier à sa mère, si elle en jugeait d'après les insinuations constantes de la vieille femme, qui ne perdait jamais une occasion de vanter les mérites de son fils, un garçon que de mauvaises fréquentations avaient jadis détourné du droit chemin, mais qui, depuis, s'était tant amendé!
Ah! la femme qui l'épouserait ne serait pas à plaindre! Et puisqu'on parlait mariage, n'allait-il pas bientôt être temps d'y songer?... Zézette si grande, si sérieuse pour ses quinze ans, était maintenant en âge...
Mais la vieille avait beau tendre la perche; Zézette faisait la sourde oreille. Comment ces gens étaient-ils assez aveugles pour ne pas voir quelle haine elle gardait au fond de son coeur, avec quel dégoût elle subissait leur société.
Le temps qu'elle passait dans la caravane de Tabary lui était odieux, mais c'était une nécessité,—la dernière—qu'elle subissait...
Quand donc en serait-elle délivrée? Elle n'existait réellement que pendant les longues heures qu'elle vivait dans la ménagerie, seule ou en compagnie de Giovanni.
Maintenant elle avait pris l'habitude de faire, une fois les représentations terminées, avant de rentrer chez elle, une longue promenade avec le jeune homme autour des baraques du Voyage. Ils marchaient lentement, heureux de se sentir l'un près de l'autre, s'entretenant de mille choses, parlant des mille détails du métier...
Lui, racontait à sa petite amie ses débuts difficiles, lui faisait part en termes mesurés, de peur de la choquer, de ses projets d'avenir...
Le jour où il trouverait une femme le comprenant bien, gentille, combien il serait heureux d'abandonner cette vie de célibataire qui lui pesait plus qu'il ne pouvait le dire...
Combien il lui serait agréable, après les fatigues de la journée, de rentrer chez lui, dans une caravane bien chaude et de finir la soirée à côté de la compagne qu'il aurait choisie. Oh! la fortune... l'argent... ça ne comptait pas pour lui... Il s'en moquait!... il mettait le bonheur au-dessus de toutes les richesses...
Et Zézette ne répondait pas... Seulement elle laissait peser davantage son bras sur celui de son ami, toute à ses pensées intimes.
Il leur arrivait parfois au moment où elle se séparait du jeune homme pour aller prendre un peu de repos, de voir glisser, non loin d'eux, dans l'obscurité, une ombre...
Tout d'abord, elle n'y prêta aucune attention, mais le même fait s'étant renouvelé le lendemain et les jours suivants, elle voulut en avoir le coeur net, épia les allées et venues de l'intrus, évidemment posté pour les surveiller et elle reconnut Jean Tabary.
—On nous observe! dit-elle tout bas à son ami. Je sais qui c'est!
Mais, bien que de son côté Giovanni eût deviné l'identité de cet étranger si curieux, ni l'un ni l'autre ne prononcèrent son nom.
Le lendemain, Zézette prit à part Jean Tabary:
—Pourquoi me surveilles-tu? lui demanda-t-elle. Je ne fais pas de mal... et tu sais bien nos conventions.
Jean n'essaya pas de se disculper.
—Je te surveille, dit-il, parce que je t'aime et que je suis jaloux, répliqua-t-il avec franchise.
Zézette ne put s'empêcher de pâlir.
—Tu m'aimes, toi? fit-elle effrayée d'un pareil aveu.
—Pourquoi pas? Tu es assez jolie pour ça... Avant aujourd'hui, je n'avais pas osé te le dire... Mais, puisque tu m'en fournis l'occasion! Ne l'avais-tu donc pas deviné?
Zézette mentit.
—Non! répondit-elle d'un ton ferme. Écoute! le passé est passé... Nous avons fait la paix et tu n'as rien à craindre de moi, puisque tu as rempli tes engagements. C'est par prudence que tu veux me persuader que tu éprouves pour moi une passion subite... C'est bien inutile et je ne te crois pas... D'ailleurs, quand ça serait vrai—et elle appuya sur le mot—nous ne pouvons pas nous aimer!...
—Alors, c'est l'autre... C'est Giovanni? demanda Jean en fronçant le sourcil.
—Je n'ai rien dit de pareil... J'ai beaucoup d'affection pour Giovanni, dont j'admire le courage, qui exerce le même métier que moi, avec lequel je parle de choses qui nous intéressent tous deux... C'est pourquoi je prends plaisir à me promener avec lui.. Voilà tout.
—C'est bien sûr? demanda encore Jean Tabary.
—Laissons là cette conversation, dit Zézette, et ne parlons jamais de cela.
—Zézette! tu reconnaîtras un jour que tu as tort et que je ne suis pas tel que tu penses. Ce n'est pas parce qu'on a fait des bêtises dans sa vie qu'on est incapable d'un bon sentiment... La preuve que je ne mens pas... c'est que je voudrais que tu me demandes n'importe quoi... quelque chose de très difficile... Pour t'être agréable, je ne reculerais devant rien... Et, sais-tu depuis quand je me suis aperçu que j'étais attiré vers toi, que je t'aimais... c'est depuis que je t'ai vue avec Giovanni... Zézette! je t'en prie, réfléchis!
—Jean, je te sais gré de ce que tu me dis là, mais c'est inutile... Je ne t'aime pas... et je ne puis pas t'aimer...
—Pourtant si je parvenais à te convaincre, à te prouver combien je suis sincère...
—Je te remercierais et nous continuerions à vivre en bonne intelligence...
—Alors, tu me défends d'espérer?... Prends garde!...
—Tu me menaces? interrogea Zézette avec hauteur.
—Je te menace, répliqua Jean en affectant de sourire, oui, mais pas comme tu l'entends... Je veux vaincre ta résistance et te conquérir, malgré toi... par le dévouement que je te montrerai... Tu verras!
Sur ces mots, il s'éloigna, et la jeune fille resta pensive, inquiète d'un revirement qui mettait dans sa vie une nouvelle complication, à l'heure même où elle pouvait espérer avoir, par son énergie, conquis sinon le bonheur, sinon une existence calme, dénuée de tous soucis.
S'il était vrai que Jean Tabary éprouvait pour elle une passion sincère, ne pouvait-elle pas s'attendre, étant donné le naturel haineux et foncièrement méchant de son tuteur, à des procédés dont elle ne pourrait se défendre, attendu qu'ils ne seraient pas employés contre elle, mais qui la blesseraient profondément en atteignant l'homme qu'elle aimait, Giovanni!
Elle s'attendait à tout et se promit de veiller, mais elle négligea toutefois d'informer le jeune dompteur de sa découverte et de lui faire part de ses craintes.
Il serait toujours temps de le mettre en garde lorsque le danger serait imminent.
Sa surprise fut grande, lorsque, le lendemain du jour où Tabary lui avait fait l'aveu de son amour, il se présenta à elle, souriant et aimable comme il ne l'avait jamais été à son égard:
—Voilà, lui dit-il, en lui tendant un papier sur lequel s'étalait un large timbre administratif, voilà le commencement de ma vengeance... Il y a huit jours que je me dépense, sans te le dire, en démarches de toutes sortes afin d'obtenir pour toi la permission de travailler... J'ai fini, grâce à certaines influences, à gagner mon procès... Maintenant, tu es libre de reprendre tes exercices...
Zézette resta un moment sans voix, tremblante d'émotion.
—Alors, c'est vrai... Je vais pouvoir?... On me permet?...
—On vient de me remettre, de la part du commissaire, la notification qui vient de la Préfecture!
—Oh! merci! Je suis bien contente! dit la jeune fille en serrant la main de Tabary et en saisissant le papier qu'elle lut avidement.
—Et ce n'est pas fini, va! Je te jure que je te forcerai bien de m'aimer un peu!
Zézette déclara qu'elle entendait mettre immédiatement à profit l'autorisation, mais Jean Tabary fit observer avec raison qu'il ne fallait rien précipiter et qu'il convenait au contraire de réserver un début qui promettait d'être éclatant pour une occasion favorable.
La ménagerie se trouvait installée sur le boulevard de la Villette et la fête touchait à son terme; d'autre part, il était urgent de procéder à quelques répétitions; quelqu'entraînés que fussent les animaux par les exercices habituels auxquels les soumettait Giovanni, il était nécessaire de les habituer de nouveau à la jeune dompteuse.
Une grande fête de bienfaisance pour laquelle on avait réclamé le concours de la ménagerie se préparait à l'esplanade des Invalides.
On était assuré là d'un public de choix, qui saurait faire le succès qu'elle méritait à Zézette.
La presse qui avait pris l'initiative de la fête ne manquerait pas de célébrer ce petit prodige, et par une réclame habile de rendre à l'établissement la vogue qui jadis avait accueilli François Chausserouge à ses débuts.
La jeune fille avait un mois devant elle. Elle l'employa utilement et dès les premiers jours, à en juger par l'entrain et la vigueur qu'elle déploya, on ne put qu'augurer très bien du résultat de la prochaine campagne.
Elle s'était commandée un superbe costume bleu ciel, soutaché d'or, composé d'un dolman qui moulait sa taille fine et d'une jupe courte fendue sur le côté.
Des bottes vernies à glands d'or, un schapska complétaient son ajustement.
Quelques jours avant l'ouverture de la ménagerie, alors que tout le personnel s'occupait à monter la baraque, que pour l'occasion on se disposait à décorer fastueusement, Tabary, qui montrait une ardeur sans pareille, tenant à ne rien laisser au hasard, vint de nouveau trouver Zézette.
—Eh bien? lui demanda-t-il, es-tu contente de moi?
—Oui, bien contente...
—Alors, je viens te demander quelque chose... Dans quelques jours, tu vas être la dompteuse en pied de la grande ménagerie Chausserouge... Tu seras chez toi absolument. Nous n'aurons donc plus besoin de personne... Je suis là pour surveiller l'administration, et à nous deux, ça suffit... Toute autre dépense est inutile... J'ai dans l'intention de remercier Giovanni... Mais je n'ai pas voulu le faire sans te prévenir... C'est entendu, n'est-ce pas?
Mais Zézette n'entendait pas de cette oreille-là.
Elle répondit nettement:
—Mon cher, tout ce que tu voudras, mais Giovanni restera chez nous. Outre qu'il nous a rendu de grands services à une heure où nous étions fort embarrassés, il a l'habitude de nos animaux et à moi, il sera utile... J'entends que ce soit lui qui prépare mes entrées de cage et qui fasse la sélection des bêtes pendant les représentations...
—Mais, moi?...
—Toi... tu auras assez à faire à t'occuper de l'administration. Ne me parle plus de cela, encore une fois. Je tiens à ce que Giovanni reste avec nous.
Tabary eut un sourire mauvais.
—Ainsi, dit-il, c'est décidé.. Tout ce que je pourrai jamais faire ne servira à rien... C'est lui que tu aimes... que tu aimeras toujours? Peut-être est-il déjà ton amant?
—Tais-toi! dit la jeune fille, je te défends de calomnier Giovanni; et je n'ai pas de comptes à te rendre. Je t'ai dit ce que je voulais, ça suffit!
—Alors, prononça lentement Tabary, tant pis pour lui!
—Tant pis pour lui! Que veux-tu dire? Explique-toi!
Tabary était seul à ce moment devant la porte de la ménagerie.
La nuit tombait sous ces mêmes arbres où jadis Amélie, la mère de Zézette, avait passé tant de nuits à rôder autour de sa caravane, désertée par François Chausserouge, pour aller retrouver sa maîtresse.
Zézette avait gardé le souvenir très net de cette époque néfaste, et en entendant le fils de cette Louise maudite murmurer à son oreille les mêmes paroles que l'autre, la mégère, avait dû faire entendre à son père, elle ne put réprimer un petit frisson.
C'est là qu'avaient commencé les désastres qui avaient frappé sa famille; c'est là que sa mère s'était alitée, ressentant, après tant de secousses terribles, les premières atteintes du mal qui devait l'emporter.
Ce lieu allait-il encore lui porter malheur, à l'heure même où la fortune paraissait vouloir lui redevenir favorable?
Elle avait montré jusque-là trop d'énergie pour ne pas continuer; elle entendait ne pas perdre un pouce du terrain qu'elle avait gagné, rester maîtresse de la situation.
Aussi fut-ce d'une voix ferme qu'elle répéta:
—Que veux-tu dire?... J'entends que tu t'expliques?...
Tabary prit le bras de la jeune fille, le passa sous le sien, et tous deux marchèrent à l'ombre des hauts platanes, tous deux décidés à la lutte.
—C'est tant pis pour lui, répéta-t-il sourdement, parce que tous les jours la passion que j'ai pour toi augmente, parce que je veux que tu sois à moi et que s'il se met en travers de mon chemin, ce sera entre nous un duel sans merci...
—Tu le traiteras comme tu as traité Vermieux, sans doute? fit Zézette durement... Tu le tueras!...
—Non... je ne le tuerai pas... Je ne sais pas ce que je ferai, mais je te jures que je sortirai victorieux du combat dont tu seras la récompense...
—Alors, moi... mon consentement... tu ne le comptes pour rien? A mon tour, écoute-moi! Pour tout ce que tu tenteras de faire contre Giovanni, tu trouveras en moi une adversaire résolue... Tu sais de quelles armes je dispose contre toi... Ainsi, réfléchis...
—Tu n'as pas, je pense, à te plaindre de moi personnellement, et j'ai tenu les engagements que j'ai pris envers toi, mais je ne puis commander à ma passion et ce que je dois à toi, je ne le dois pas à Giovanni...
—En frappant Giovanni, c'est moi que tu atteins...
—Il est des circonstances où ton aide, ton concours et toute l'affection que tu lui portes ne pourraient le sauver et qui te mettront même dans l'impossibilité de te servir contre moi du secret qui nous lie...
—Alors c'est entendu, demanda Zézette en quittant le bras de Tabary, c'est la guerre?
—La guerre avec Giovanni, oui!
—Alors, avec moi!
—Eh bien! si tu veux! dit Tabary en éclatant enfin. Je t'ai fait toutes les concessions que je pouvais te faire... je n'ai plus la force d'en faire davantage... Dussé-je me perdre... je gagnerai!
—J'attendrai que tu commences, dit la jeune fille.
Zézette sortit de cet entretien, plus troublée qu'elle ne voulait se l'avouer à elle-même.
De ce jour, elle connut l'étendue de son amour pour le jeune dompteur.
Aussitôt en quittant Tabary, elle rejoignit le jeune homme, à qui cette fois elle raconta tout, omettant toujours de parler du fameux secret.
Mais Giovanni, sans s'effrayer, hocha doucement la tête.
Les craintes qu'éprouvaient à son endroit Zézette, ces dangers qu'elle redoutait pour lui et qu'elle voulait à tout prix détourner lui semblaient exagérés.
Certes, on pouvait le renvoyer, le chasser, en trouvant un prétexte... Mais puisque jamais sa conduite n'avait fourni l'occasion d'un reproche, puisque sa conscience était calme, qu'avait-il à craindre?
A eux deux, ils sauraient déjouer les plans de cette vieille teneuse d'entresort qui devait être au fond l'instigatrice de ces complications nouvelles.
—Tu ne connais pas les Tabary! dit Zézette, en tutoyant pour la première fois son amant. Ils sont capables de tout!
—Qu'importe! puisque je n'ai rien à me reprocher!
—Ça ne fait rien! dit Zézette, dont la pensée se reportait invinciblement à la scène du crime. Tu ne sais pas tout! Tu ne peux pas tout savoir!
—Ne me raconteras-tu pas au moins un jour?...
—Pas encore! dit la jeune fille. Mais prends garde! C'est tout ce que je puis te dire! En attendant, comme j'ai mes raisons pour n'avoir confiance qu'en toi, c'est toi que je charge de m'assister pendant les représentations.
—Cependant si Tabary, dont c'est l'emploi habituel, s'y oppose?
—C'est ma volonté que je lui ai notifiée nettement.
Quelques jours après, devant une assistance d'élite, Zézette faisait ses véritables débuts.
Tous les journaux avaient annoncé à grand renfort de réclame cette attraction nouvelle et inédite.
On avait habilement rappelé l'accident qui avait causé la mort de Chausserouge; on avait annoncé que pour la première fois depuis cette mort, un dompteur ou plutôt une dompteuse affronterait le redoutable fauve.
Et cette dompteuse était la propre fille de la victime, la jeune Zézette, âgée de quinze ans à peine!
Aussi le succès dépassa-t-il les espérances de la jeune fille.
Elle avait gardé pour la fin de la représentation l'entrée dans la cage de Néron. C'était ce numéro qu'on attendait avec impatience, le clou véritable de la soirée.
Après avoir provoqué d'unanimes applaudissements pour la maestria et l'aisance avec laquelle elle manoeuvrait les pensionnaires ordinaires de la ménagerie, elle excita l'admiration générale pour l'énergie avec laquelle elle sut faire exécuter au terrible Néron les exercices les plus difficiles.
L'aspect de cette jeune fille au corps frêle, jolie, aux prises avec un animal dont la férocité légendaire défiait le courage des dompteurs les plus intrépides, causait une émotion énorme.
Aussi Tabary put-il, à sa sortie, prédire à la jeune fille un triomphe pareil à celui qui avait fait jadis la fortune de Chausserouge.
—Tout Paris défilera dans la baraque, ma chère Zézette! Tout Paris voudra t'applaudir! Il n'y a plus besoin de chercher autre chose! lui dit-il en lui pressant la main. Ah! si tu voulais... comme nous serions heureux et comme nous serions vite riches!
—Veux-tu me faire un plaisir? dit Zézette à qui ce retour à une proposition qui lui faisait horreur gâtait la moitié de sa joie, tu ne me reparleras plus de cela.
—Comme tu voudras! dit Tabary sèchement en lui lançant un regard furieux.
Giovanni était aussi fier que sa maîtresse du succès qu'elle venait d'obtenir. Que lui importait d'être désormais relégué au second rang, lui, qui avait jusqu'à ce jour rempli le premier rôle dans la ménagerie!
—Il me semblait, lui dit-il, que ces applaudissements qui te saluaient s'adressaient à moi... Tu étais si jolie... si désirable... dans ton costume bleu... faisant évoluer tes bêtes à coup de fouet!... Zézette!... Zézette! tu ne sauras jamais combien je t'aime!
—Si! je le sais! répondait la jeune dompteuse en s'abandonnant. Mais soyons prudent... Tabary veille!
Tabary en effet veillait. Comme Giovanni, la vue de la jeune fille avait fouetté ses sens, avivé son désir.
Cette passion qu'il avait affectée par calcul, sur le conseil de sa mère, avait revêtu un nouveau caractère.
La rivalité de Giovanni l'avait rendu sincère. A présent, il désirait vraiment Zézette, rêvait de l'enlever au jeune dompteur... A présent il aimait réellement sa pupille.
Il oubliait tout et son crime et la menace de Zézette de le dénoncer et les recommandations de sa mère, qui lui conseillait de ne rien brusquer... jusqu'à nouvel ordre. Jamais il n'avait ressenti au même degré le désir violent de posséder cette petite... qui le refusait pour se donner à un autre.
Louise Tabary à qui il fit confidence de cette exaltation en fut tout d'abord un peu effrayée.
—Fais bien attention... lui dit-elle, il ne faut pas nous mettre dans notre tort. Sois prudent! Avec une gamine aussi forte, il faut savoir prendre ses précautions...
—N'est-ce pas toi qui me conseillais l'autre jour de passer outre... de la prendre?...
—Oui... de la prendre! Mais au moment précis où tu aurais su l'amener à désirer tout bas ce qu'elle n'oserait te donner de bonne volonté. Je t'ai conseillé de lui faire une douce violence. Il faut attendre qu'elle te dise non, uniquement parce qu'elle ne se sent pas la force de dire oui... Mais il faut qu'au fond du coeur, elle te remercie d'avoir passé outre.
—Elle aime trop Giovanni et elle me déteste trop pour en être là!
—Alors, je ne puis plus te conseiller... Tu es meilleur juge que moi. Agis comme tu croiras devoir le faire... Mais sois prudent! Tu l'aimes donc vraiment?
—A tuer pour elle un autre Vermieux!
—Eh bien, vas-y! Elle te pardonnera peut-être, si elle comprend que la passion t'a seule guidé... Quant à Giovanni, j'en fais mon affaire! Dans trois jours, nous en serons débarrassés pour toujours!
—Comment?
—C'est mon secret.
—Je me fie à toi. Demain Zézette m'appartiendra.
Jean Tabary était guidé par deux sentiments qui se complétaient.
Tout d'abord, poussé par son instinct brutal, il voulait posséder la jeune fille pour satisfaire son appétit sensuel, subitement éveillé par la préférence qu'elle semblait accorder à Giovanni, puis il avait la conscience que la conquête de Zézette, même prise de force, l'assurerait à jamais de l'impunité.
S'il parvenait à la mater une première fois et puisque sa mère se chargeait de le débarrasser d'un rival gênant, il était sûr de la tenir, d'en faire sa chose, de lui enlever pour toujours la tentation de recouvrer l'indépendance qu'un instant de faiblesse de sa part lui avait donnée.
De nouveau il serait le maître, le maître absolu de la ménagerie. C'est à lui que profiterait le succès de la dompteuse et ainsi délivré du pire des soucis, il pourrait en paix attendre l'heure de la reddition des comptes.
D'ici au jour où Zézette aurait atteint sa vingt et unième année, il aurait le temps de se retourner, de voir venir et qui sait si d'ici-là un hasard heureux n'aurait pas rendu la fille de Chausserouge sa complice, aussi intéressée que lui à ne pas divulguer son crime—ou sa femme.
Il était bien décidé. Plutôt que de vivre dans cette incertitude qui le tuait, il risquerait le tout pour le tout, se perdrait irrémédiablement ou s'assurerait une victoire définitive.
Il comptait sans l'énergie de Zézette.
Bien que la dompteuse eut montré jusqu'alors une force de caractère dont eussent été capables peu de jeunes filles de son âge, il était loin de supposer qu'elle pût résister à l'assaut désespéré qu'il était résolu à lui livrer.
Il se trompait. Les menaces qu'il lui avait faites fort imprudemment avaient éveillé les soupçons de l'enfant, qui, connaissant le caractère de son tuteur, s'attendait à tout et avait pris ses mesures en conséquence.
Elle avait le pressentiment qu'elle courait un grand danger; elle arrangea sa vie de façon à ne jamais demeurer seule.
Depuis huit jours, elle avait demandé à Giovanni, qui logeait en ville, de ne plus quitter les abords de la ménagerie, même la nuit, surtout la nuit.
Certes, elle n'était pas peureuse, mais une sorte de superstition lui faisait craindre, se sachant en butte aux poursuites de l'assassin, de rester seule dans cette caravane, où avait été tué Vermieux.
Giovanni, sans demander d'explication, s'était conformé au désir de sa maîtresse.
Pendant tout le jour il était son chevalier fidèle, et le soir, il se retirait dans une caravane voisine, d'où il lui était facile d'accourir au premier appel.
La journée du lendemain se passa sans incident. Jean Tabary, bien que fort soucieux, se montra comme toujours très prévenant, fort empressé pour la jeune fille.
Pourtant dans la soirée, il lui demanda comme la veille, comme tous les jours:
—Tu as bien réfléchi, Zézette? Tu ne veux pas m'aimer?
—Tu m'ennuies... Je t'ai déjà dit de ne plus revenir là-dessus... jamais! répliqua la jeune fille sèchement.
—Tant pis!
Lorsqu'après la dernière représentation, Zézette, appuyée sur le bras du dompteur fit comme d'habitude, avant de rentrer, le tour des baraques, elle ne montra pas, ainsi que d'ordinaire, la même expansion naïve.
Elle était triste, préoccupée, et Giovanni s'alarma.
—Tu n'es pas malade au moins? demanda-t-il d'un ton très tendre.
—Non... je m'embête...
—Pourtant tout a très bien marché aujourd'hui... Voyons! je ne m'explique pas?...
—Je ne sais pas ce que j'ai... mais je suis nerveuse. Il me semble qu'il va m'arriver un malheur...
—Je suis là, moi, tu sais bien! Et prêt à te défendre
—Vois-tu, dit Zézette, je voudrais avoir dix-huit ans... Alors je serais plus forte... je me ferais émanciper. Et puis, quand même ça ne conviendrait pas à ces Tabary, qui t'en veulent tant, je ne sais pas pourquoi... je pourrais me marier avec toi... Alors, nous serions deux...
—Laisse passer le temps, ma chérie, le temps viendra...
—Oui... Mais d'ici là? Moi, je me tirerai toujours d'affaire... Ils ont trop besoin de moi et, après tout, je les tiens! Mais toi, qui restes malgré eux dans la ménagerie, toi, dont je leur ai imposé la présence!... Ah! je t' en prie, prends bien garde!
Il était une heure du matin quand les deux amants se quittèrent. Zézette rentra chez elle, alluma sa lampe et ferma sa porte à clef. Elle se préparait à se déshabiller quand un bruit la fit retourner.
Derrière elle Jean Tabary debout la regardait l'oeil brillant de convoitise.
—Toi, ici! que fais-tu? demanda Zézette qui se sentit devenir pâle.
—Je t'ai prévenue, dit le jeune homme, la voix haletante. Je t'ai fait l'aveu de la passion que j'éprouve, tu n'as jamais voulu m'écouter. Tu me fermes la bouche chaque fois que je veux te faire entendre une parole d'affection. Tu affectes de croire que parce que j'ai sur la conscience un acte que j'ai regretté et qui me pèse, je suis incapable de tout bon sentiment. Je tiens à te prouver le contraire. C'est pourquoi je suis venu ce soir...
—Je n'ai pas à t'écouter... je ne veux rien entendre de toi! Va-t'en! je t'ordonne de t'en aller!
—Non! je ne partirai pas avant que je t'aie dit tout ce que j'ai à te dire. La vie désormais m'est insupportable sans toi... Je te veux!... Chaque fois que je te regarde, je sens en moi quelque chose qui m'enlève la notion de tout ce qui m'entoure... Si je suis un misérable, je sens que ton amour me rendrait meilleur... Je t'aime, je veux que tu m'aimes!
—Encore une fois, va-t'en! dit Zézette en passant derrière la table qui la séparait du lit.
—Et depuis que tu prodigues à ce Giovanni les marques de ton affection, à la vue de tout le monde, je suis pris d'une jalousie que je ne puis refréner. Je voudrais le prendre, le tenir en mon pouvoir, le tuer, pour être à sa place... Ah! un jour ou l'autre, nous réglerons cette affaire de lui à moi, je te le promets... Après tout, tu es ma pupille, j'ai autorité sur toi! Et c'est lui qui t'a détournée!
—As-tu donc déjà oublié nos conventions? Un mot de plus et dès demain, je mets ma menace à exécution! cria Zézette dont les doigts se crispèrent sur le dossier d'une chaise.
—Eh bien! que m'importe! Tu me dénonceras! On m'arrêtera! J'aime mieux tout que la vie que je mène. Le scandale ruinera la ménagerie et je serai vengé!... Que m'importe la vie si je ne t'ai pas!... Aussi bien, est-ce une vie que le supplice que j'endure sans trêve?... Je te veux... Nous serons l'un à l'autre toujours... Sinon...
—Sinon, quoi? demanda Zézette épouvantée de l'expression du regard de Tabary.
—Sinon... je te prends! De gré ou de force tu m'appartiendras!
Il écarta la table et fit un pas vers la jeune fille.
—N'avance pas! dit Zézette résolument en saisissant un chandelier qui se trouvait placé sur une petite commode. N'avance pas ou j'appelle et je frappe!...
—Tu appelleras! dit Jean narquoisement. Et qui donc? Giovanni sans doute? Il est loin à présent!... La ménagerie est isolée. Les caravanes voisines sont désertes. Celles qui sont occupées renferment des gens qui dorment et que tes cris n'éveilleront pas. Crois-moi, ne résiste pas... Tes coups ne m'effraient pas plus que tes menaces!
Il n'avait pas achevé que Zézette ayant d'un revers de main ouvert la petite fenêtre, appelait de toute la force de ses poumons:
—Giovanni, à moi! à l'aide! au secours!
—Je dis qu'il ne viendra pas! gronda Tabary en renversant la table pour s'élancer sur la jeune fille.
La lampe tomba et s'éteignit.
Avant que la jeune fille eût le temps de se servir de son arme, elle se sentit enlevée dans les bras nerveux de Jean Tabary.
Il la déposa sur le lit, lui faisant un bâillon avec sa main, l'immobilisant sous le poids de son corps...
Maintenant, il ne sortait plus de sa bouche que des sons rauques, inarticulés, elle succombait... quand une vitre de la porte d'entrée vola en éclats et une voix retentit au dehors...
—Tiens bon, Zézette, me voici!
C'était Giovanni. Mais la porte fermée en dedans tenait bon.
Jean Tabary s'était à moitié redressé, incertain s'il devait lâcher sa proie ou s'élancer au-devant du nouveau venu.
Il allait s'arrêter a ce dernier parti, s'opposer à l'entrée du dompteur quand, la porte, ébranlée par des efforts répétés, céda enfin...
Giovanni était dans la place.
Jean abandonna alors la jeune fille; il se redressa complètement, les poings fermés, prêt à la lutte.
Mais le dompteur le prévint. D'un bond, il sauta sur cette ombre dans laquelle son instinct lui fit reconnaître Tabary.
—Ah! brigand! tu me le paieras! hurla ce dernier. Mais déjà Giovanni avait saisi son adversaire, lui serrant la gorge comme dans un étau. Les deux hommes s'enlacèrent, puis leurs pieds s'embarrassèrent dans la table renversée et ils roulèrent ensemble à terre.
On n'entendait plus que des sons étouffés, des injures à peine distinctes... Une masse vivante et indécise se tordait... sans qu'il fût possible de distinguer qui avait le dessous.
Alors Zézette sauta à terre... grâce à son exacte connaissance des lieux, elle put trouver une allumette et une minute après la scène s'éclaira.
Le dompteur avait vaincu. Il tenait sous son genou Tabary râlant.
—Avoue ton infamie! Repens-toi ou je te tue, misérable! Abuser d'une enfant!
—Laisse-le, Giovanni! implora Zézette.
—Quand je serai sûr qu'il ne recommencera pas! Et de son poing fermé il martelait la face déjà tuméfiée de Tabary.
Enfin las de cette lutte désormais inégale, il obéit. Il aida son ennemi, aveuglé par le sang, à se relever.
—Pars! lui dit-il, remercie-moi de ne pas t'avoir étranglé, comme tu le méritais!
Sans un mot, Jean sortit, mais dès qu'il fut dehors:
—Giovanni, cria-t-il, nous nous retrouverons!... Et quant à toi, Zézette, prends bien garde!
Il disparut en courant dans l'obscurité, tandis que la jeune fille tombait dans les bras de son sauveur.
—Merci! fit-elle tout bas... Ne me quitte plus!... Je t'aime!