LA TOMBE DE KEATS
Désormais à l'abri de l'injustice du monde et de
sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinité.
Enlevé à la vie, quand la vie et l'amour
étaient dans toute leur nouveauté, ainsi gît le plus
jeune des martyrs;
beau comme Sébastien, et comme lui, mis à
mort prématurément. Nul cyprès ne jette son ombre
sur son tombeau, point d'if funéraire, mais de douces
violettes, qui pleurent avec la rosée, tissent sur ses
restes une chaîne qui fleurit sans cesse.
O coeur si fier que brisa la misère, ô lèvres, les
plus douces depuis celles de Mitylène, ô poète
peintre de notre terre anglaise!
Ton nom était écrit sur l'eau,—et il survivra—et
des larmes comme les miennes entretiendront
bien verte ta mémoire, comme le feront celles d'Isabelle
pour l'arbre de son Basile.
THÉOCRITE
VILLANELLE
O chanteur de Perséphoné, dans tes sombres et
désertes prairies, te souviens-tu de la Sicile?
L'abeille voltige encore à travers le lierre, là où
gît solennellement inhumée Amaryllis, ô chanteur
de Perséphoné!
Simaetha invoque Hécate et entend à sa porte
les chiens féroces; te souviens-tu de la Sicile?
Silencieux près de la mer légère et rieuse, le pauvre
Polyphème déplore son destin, ô chanteur de Perséphoné!
Et toujours, dans son émulation enfantine, le
jeune Daphnis défie son camarade: te souviens-tu
de la Sicile?
Le svelte Lacon garde une chèvre pour toi, et
c'est toi qu'attendent les joyeux bergers; ô chanteur
de Perséphoné, te souviens-tu de la Sicile?
DANS LA CHAMBRE D'OR
HARMONIE
Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice
sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argenté
qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement
leurs pâles feuilles, ou à l'écume mobile
d'une mer sans repos, quand les vagues montrent
leurs dents à la brise volage.
Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or,
comme les délicats fils de la vierge, tissés sur le
disque poli de la pâquerette, ou comme l'hélianthe
qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse
a complété l'obscurité, et que la lance du lis s'entoure
d'une auréole.
Et ses douces et rouges lèvres sur ces lèvres, les
miennes brûlaient comme le feu de rubis serti dans
la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou
comme les blessures saignantes de la grenade, ou
le coeur du lotus tout inondé, tout humide du
sang répandu de la vigne rose et rouge...
BALLADE DE MARGUERITE
NORMANDE
—Je suis las de rester en forêt, alors que les
chevaliers se réunissent sur la place du marché.
—Non, ne va pas à la ville aux toits rouges, de
peur que les fers des chevaux de guerre ne te
meurtrissent.
—Mais non, je n'irai point là où chevauchent
les Écuyers, je me bornerai à marcher aux côtés de
ma Dame.
—Hélas! hélas! Tu es par trop téméraire! Le fils
d'un forestier n'est point fait pour manger dans de
l'or.
—M'aimera-t-elle moins parce que, à chaque
Saint-Martin, mon père se montre vêtu d'un justaucorps
vert?
—Peut-être est-elle occupée à broder une tapisserie.
Le fuseau et la navette ne te conviennent
point.
—Ah! si elle travaille à une somptueuse tapisserie,
je pourrais débrouiller les fils à la lumière du feu.
—Peut-être se lance-t-elle à la chasse du daim.
Comment la suivre par monts et par mers?
—Ah! si elle chevauche avec la cour, je pourrais
courir à son côté et souffler le hallali.
—Peut-être est-elle agenouillée dans Saint-Denis
(que Notre-Dame ait grand'pitié de son âme!).
—Ah! si elle prie dans la chapelle solitaire, je
pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche.
—Rentrez, mon fils, vous avez la figure si pâle,
et le père vous remplira une tasse d'ale.
—Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes?
Est-ce un spectacle où se rassemblent les
gens riches?
—C'est le roi d'Angleterre, qui a passé la mer
pour venir visiter notre beau pays.
—Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son
aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se
suivent à la file?
—Oh! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma
soeur, qui gît mort, car son jour est venu.
—Non, non, car je vois distinctement des lis
blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git
sur la bière.
—C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le
bail; j'étais sûr qu'elle mourrait aux premiers jours
d'automne.
—Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or
bruni; la vieille Jeannette n'était point une jolie
fille.
—-Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un
de notre famille (que Notre-Dame la préserve
de tout péché!).
—Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui
chante: «Elle est morte, la Marguerite!»
—Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse
les morts ensevelir leurs morts.
—O mère, vous savez comme je l'aimais sincèrement.
O mère, une seule tombe est-elle assez large
pour deux?
LE SORT DE LA FILLE DU ROI
BRETONNE
Sept étoiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel,
sept péchés sur la fille du roi, et ils sont profondément
cachés en son âme.
A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont
rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez!
encore des roses rouges à l'endroit où se réunissent
sa poitrine et sa ceinture.
Il est beau, le chevalier qui gît, assassiné, parmi
les ajoncs et les roseaux; voyez les maigres poissons
pressés de se repaître des cadavres.
Il est charmant le page qui est étendu ici (du
drap d'or, c'est un beau butin); voyez dans l'air les
noirs corbeaux. Ils sont noirs, oh! ils sont noirs
comme la nuit.
Que font là ces cadavres immobiles, inertes?
(elle a du sang sur la main), pourquoi les lis sont-ils
tachés de rouge? (il y a du sang sur le sable de
la rivière).
Il y a deux hommes qui viennent à cheval du
sud et de l'est, et deux qui viennent du nord et de
l'ouest, festin abondant pour le noir corbeau, sécurité
pour la fille du roi.
Il y a un homme qui l'aime loyalement (rouge,
oh! qu'elle est rouge, la tache de sang); il a creusé
une tombe auprès de l'yeuse sombre (une seule
tombe suffira pour quatre).
Pas de lune au ciel calme; pas de lune dans l'eau
noire. Et sur son âme, elle a sept péchés, lui a un
péché sur la sienne.