POPULATION

Il est toujours délicat et incertain au plus haut point d’évaluer le nombre des habitants d’un pays mahométan, surtout d’un empire aussi peu parcouru que le Maroc. Il est donc facile de comprendre que nous possédons sur la population de ce pays les données les plus contradictoires, et que des chiffres qui reposent sur de simples estimations diffèrent extrêmement. En ce moment, les géographes sont généralement d’avis que la population de tous les États mahométans du nord de l’Afrique a été beaucoup exagérée ; pour mon compte, je crois que l’on va aussi loin dans ce sens qu’on l’a été autrefois en les dotant libéralement de populations nombreuses.

D’après l’évaluation de l’ancien ministre de France à Tanger, M. Tissot, qui s’occupe activement depuis plusieurs années de la topographie et des antiquités du Maroc, la population de ce pays ne peut être estimée au-dessous de 12 millions. Jamais un voyageur n’avait donné jusque-là un chiffre aussi élevé, et il faut apprécier les données sur lesquelles il est basé. M. Tissot l’établit d’après les résultats du recensement et des autres travaux statistiques exécutés, par ordre du gouvernement français, en Algérie, si proche du Maroc et qui lui ressemble sous tant de rapports.

D’après les recensements et les évaluations les plus récentes, l’Algérie n’a pas tout à fait 3 millions d’habitants (M. Tissot évalue cette population à 4 millions). Mais l’Algérie, depuis sa conquête, commencée il y a cinquante ans, a subi de lourdes pertes en hommes et en animaux, de même que son aisance générale a diminué, tant par la guerre elle-même que par les soulèvements presque continuels et par les épidémies, etc. Au contraire, le Maroc, à l’exception de la courte campagne contre l’Espagne devant Tétouan (1859-1860), n’a eu à entreprendre aucune guerre extérieure et est resté indemne, en général, de toute épidémie, sauf du choléra, qui l’a éprouvé dans quelques parties. D’un autre côté, le Maroc n’est jamais tranquille intérieurement, et le sultan doit guerroyer presque chaque année contre les tribus berbères soulevées ; ces combats coûtent toujours, sinon beaucoup de vies humaines, du moins quelques-unes.

Le Maroc est à peu près deux fois plus grand que l’Algérie, si l’on évalue l’étendue de la colonie française à 430000 kilomètres carrés (388400km,45 en territoire militaire et 41599km,55 en territoire civil, d’après Behm et Wagner, Bevölkerung der Erde, t. VII).

Le Maroc est en outre plus fertile que l’Algérie, c’est-à-dire qu’il possède beaucoup plus de terrain cultivable, surtout dans la grande plaine d’el-Gharb. Enfin, au Maroc, les collines et les montagnes, jusque très haut sur leurs versants, sont couvertes de villages. Le voyageur qui ne fait que la route ordinaire de Tanger à Fez et de là, par Meknès, sur Marrakech, ne se forme pas une idée exacte de la densité de la population. Toutes les montagnes du Rif sont fortement peuplées, aussi bien que les vallées de l’Atlas, tant du versant nord que de celui du sud, et montrent une population beaucoup plus dense qu’on ne le croit d’ordinaire : un seul exemple suffira à le prouver. J’entrepris de Tétouan une excursion dans le district d’Andjira, au milieu des montagnes. Sur toutes les cartes on ne trouve qu’une localité indiquée dans ce district, la kasba d’Andjira, où réside le gouverneur (caïd). Je demandai à ce dernier quels étaient les villages de son district, relativement très restreint : il m’écrivit les noms de soixante-quatorze petites localités placées sous son administration. Quoiqu’il ne fût question là, en général, que de petits groupes d’habitations, il est évident, par contre, que, quand on entre dans le détail, les faits se présentent tout autres qu’on a pu les observer dans un voyage rapide et sur des chemins connus. Les pays de montagnes sont partout aussi fortement peuplés parce que la population berbère indigène, plus nombreuse probablement que les Arabes et les Maures, s’y est retirée. On peut admettre que les contrées montagneuses du Maroc, en général impénétrables pour les voyageurs européens, sont plus peuplées que les plaines.

L’interdiction de l’exportation des céréales et des articles d’alimentation, à laquelle le gouvernement marocain tenait jusque dans ces derniers temps comme à un principe inattaquable, ne paraît pas faite pour démontrer une décroissance du chiffre de la population, comme cela a été souvent assuré dans ces derniers temps. D’un autre côté, on ne peut passer sous silence les famines qui se produisent de temps en temps et qui font beaucoup de victimes.

Si je ne puis accepter la conclusion de M. Tissot, et attribuer au Maroc 12 millions d’habitants, les évaluations de Rohlfs, dans la sixième livraison de 1883 des Petermann’s Mittheilungen, ne me paraissent pourtant pas répondre entièrement aux circonstances. Rohlfs donnait, au début de 1870, pour la population du Maroc, le chiffre de 6500000 habitants, et dernièrement il a paru admettre que ces chiffres eux-mêmes sont beaucoup trop considérables et que peut-être Klöden s’approche plus de la vérité en ne reconnaissant à ce pays que 2700000 âmes.

Rohlfs est parfaitement dans le vrai quand il dit : « Les Marocains seront détruits par leur gouvernement despotique et sous le poids accablant de leur religion ; il serait même plus exact de dire que tous les Marocains souffrent de la monomanie religieuse à laquelle ils sont héréditairement en proie. » Il est bien vrai que la conséquence de ces vices du gouvernement et de la religion du Maroc doit être un effroyable appauvrissement de la population ; mais je ne puis admettre que son chiffre ait subi une décroissance aussi extraordinaire. Rohlfs dit également « que la syphilis fait les plus terribles ravages dans ce pays ». Il est bien certain que cette maladie y règne ; en raison du manque absolu d’hôpitaux au Maroc, les infortunés qui en sont atteints circulent ouvertement ; le voyageur voit dans chaque village un ou plusieurs malades de cette espèce ; néanmoins on ne peut en conclure que le pays entier en soit victime. On rencontre rarement de ces sortes de malades dans les États européens, parce qu’ils évitent autant qu’ils le peuvent de se montrer ; mais au Maroc, où cela est impossible, ils circulent en mendiant dans les rues et sur les places, et sont ainsi plus facilement aperçus.

Du reste, la syphilis se présente surtout dans les endroits traversés par les caravanes, et particulièrement parmi les gens du plus bas rang, qui partout commettent des excès ; dans la population des montagnes, cette maladie est beaucoup plus rare.

Je suis donc forcé d’adhérer à l’évaluation donnée par Trent Care, à savoir, que tout le Maroc, y compris le Touat, le Tafilalet, etc., a au moins 8 millions d’habitants ; pour justifier ce chiffre, il me faut, encore une fois, rappeler combien est dense la population berbère des montagnes. De plus, il y a au Maroc toute une quantité de villes ayant un chiffre d’habitants très considérable (Fez, Marrakech, Meknès, Mogador, Kasr el-Kebir, Ouezzan, Oujda, Tésa), outre les ports de l’océan Atlantique : tout cela seulement dans la partie de l’empire située au nord de l’Atlas. La bande de terrain qui réunit Tanger à Fez, surtout fréquentée par les touristes, est d’ailleurs relativement peu peuplée. Quand on va, par exemple, de Rabat à Marrakech, une grande kasba succède à une autre, et tout le Gharb est couvert de nombreux douars. Le nombre des enfants est assez considérable dans chaque famille, et, quoique en général les femmes marocaines n’aient pas beaucoup d’enfants, à cause de leurs mariages précoces, la polygamie partout répandue en ce pays et la circonstance qui fait que l’on épouse souvent des Négresses, dont les enfants sont reconnus, contribuent à multiplier les naissances.

Bien que la population actuelle se soit formée de tous les peuples qui ont vécu au Maroc dans la suite des siècles ou qui l’ont traversé, en particulier de Mauritaniens, de Romains, de Visigoths, de Vandales, de Byzantins et d’Arabes, elle constitue aujourd’hui une race d’une unité telle que bien peu d’États modernes en possèdent. Le long isolement de cette contrée et surtout l’unité religieuse ont eu pour résultat d’obtenir ce que la science de l’homme d’État poursuit en vain dans maint pays civilisé.

On peut dire que l’Islam est la seule religion du pays ; les Juifs, relativement nombreux, et qui vivent surtout dans les grandes villes et les ports, ne peuvent être comptés parmi les nationaux ; d’après la loi du Coran, ils n’ont aucun droit de citoyen, et ne sont supportés que comme des protégés.

Le sultan du Maroc n’a pas un seul Chrétien pour sujet. Tous ceux qui vivent dans le pays appartiennent à des États étrangers, ou, quand ils n’ont pas de nationalité, sont pris sous la protection des puissances chrétiennes représentées au Maroc. Suivant les apparences, le gouvernement ne désire compter aucun Chrétien parmi ses sujets. Mais ce fait est dû beaucoup moins à l’influence d’un principe politique, ou à la connaissance du danger que des éléments de ce genre pourraient faire courir à la prospérité et à l’existence d’un État mahométan dans les conditions actuelles de prépondérance des peuples chrétiens sur ceux de l’Islam, qu’à une aversion impuissante, mais profondément enracinée dans le gouvernement aussi bien que chez le peuple, envers les Chrétiens. Pour le Marocain, Chrétien et Européen sont synonymes ; comme jadis aux temps les plus anciens des relations des Mauritaniens avec l’Europe, il les nomme tous deux Roumi. En premier lieu, le Chrétien, pour lui, est l’Espagnol, avec lequel il est le plus souvent en relation et qu’il hait ardemment depuis des siècles, comme son ennemi héréditaire, et qu’il méprise, non toujours sans raison. Les Espagnols qui vivent au Maroc sont généralement des criminels en fuite, des déserteurs ou des gens ruinés, qui, ne pouvant plus demeurer dans leur pays, s’en vont à l’aventure.

Si l’on tient compte des embarras et des dangers que la présence de nombreuses communautés ou de populations chrétiennes provoque dans les autres pays mahométans, on ne peut que voir, à mon avis, une garantie de la durée de l’empire Marocain dans l’absence de tout Chrétien indigène et dans le peu de dispositions que montre le gouvernement à accepter des émigrants de cette religion. C’est précisément le défaut d’éléments chrétiens qui favoriserait la civilisation du pays, si le gouvernement prenait une fois la résolution de s’approprier les progrès survenus en Europe ; il serait ainsi préservé des dangers qui naissent du désir des populations non mahométanes d’arriver à l’égalité, et, par contre, de la circonstance que le Coran, qui sert de constitution à tout État musulman, rend cette égalité impossible, tant que le gouvernement national reste fidèle à l’Islam.

Mais, dans l’avenir, le Maroc ne pourra se dérober à l’influence des Chrétiens, et leur exclusion actuelle aura une fin. Déjà il a été admis en principe à la conférence de Madrid que les Chrétiens, et en général les non-mahométans, pourraient habiter et acquérir des terres dans l’intérieur du pays : c’est une concession qui, jusqu’ici, n’a qu’une valeur nominale, à cause du défaut de sécurité du Maroc et du manque de respect envers l’autorité gouvernementale dans certaines de ses parties. Au point de vue marocain, le système de l’exclusion avait sa raison d’être et son utilité, car, en l’appliquant, on a évité les difficultés que les habitants chrétiens ont créées aux gouvernements dans les autres États musulmans et qui n’ont pas toujours été tranchées simplement par la voie diplomatique. Aussi, quand, à l’intérieur du Maroc, un Chrétien est victime d’un acte quelconque et que l’État intéressé fait des réclamations par la voie de son consul, on est toujours prêt, à la cour de Fez, à étouffer l’affaire en payant une indemnité. On trouve cette méthode d’une application d’autant plus aisée que l’argent est remboursé par la province où le cas s’est produit. Les Chrétiens ont assez souvent abusé de cette disposition ; mais le Maroc a toujours payé, uniquement pour échapper à toute complication.

Quoique le dialecte arabe qu’on appelle maghrébin (occidental) doive être considéré comme la langue nationale, les habitants primitifs du pays, que les Européens nomment Berbères et que les Marocains appellent Chelouh, anciens Mauritaniens, parlent, outre l’arabe, leur langue propre. Les Chelouh se divisent, à leur tour, en deux races peu différentes : les Amazirg et les véritables Chelouh. Les premiers vivent sur les plus hautes parties des montagnes, du Rif jusque loin dans le sud, et s’occupent plus particulièrement de l’élevage des troupeaux et des abeilles ; tandis que les seconds habitent des pays de collines et font un peu de culture, en dehors de leur élevage. Leurs idiomes ne diffèrent que comme des dialectes, et l’on peut dire qu’ils ne constituent qu’une même langue. Les pays au sud de l’Atlas, le Sous et le Tafilalet, jadis très industriels, sont presque uniquement habités par des Chelouh.

Dans leurs montagnes peu accessibles, ces Berbères, pour me servir de la dénomination usitée en Europe, ont opposé de toute antiquité une résistance, presque toujours suivie de succès, contre les divers gouvernements qui se sont succédé. Même aujourd’hui les Amazirg, en particulier, sont pour ainsi dire indépendants, et ne payent d’impôts au sultan que sous forme de présents, quand lui ou ses généraux pénètrent dans leur pays avec des forces supérieures. Ils ne deviendraient dangereux, dans l’état de choses actuel, que s’ils s’alliaient entre eux pour résister au gouvernement. Mais ils ne vont pas si loin. Leur seul but est de payer le moins possible de redevances au sultan, auquel ils sont du reste dévoués comme représentant du Prophète (chalif).

Pour ce qui concerne la physionomie et le caractère des Berbères, l’Amazirg, aussi bien que le Chelch (singulier de Chelouh), est grand, fort, belliqueux et aime la liberté, mais il est sauvage et féroce. On trouve assez souvent des Berbères blonds avec des yeux bleus ou gris, tandis que le vrai Berbère, qui appartient à la race hamitique, montre un type oriental très accusé. C’est surtout parmi les Rouwafah, montagnards du Rif, que se trouvent de larges figures blondes : on a admis, probablement avec raison, que l’influence du sang germanique s’était fait sentir chez eux. On sait que les Vandales, venus d’Espagne, sont demeurés en très grande partie au Maroc et se sont fondus dans la population indigène.

Les Berbères sont Mahométans, mais j’ai remarqué que dans leur religion ils n’étaient pas aussi stricts et aussi fanatiques que les Arabes. La vie plus dure et moins régulière des Berbères dans leurs montagnes doit déjà contribuer à empêcher leurs pratiques religieuses d’être exécutées avec la même rigueur que chez les habitants efféminés des villes. S’ils tiennent les voyageurs chrétiens éloignés de leurs montagnes, cela provient moins du fanatisme religieux que de la crainte de voir ces étrangers envoyés par le sultan pour reconnaître leur pays.

Les Berbères forment le noyau de la population marocaine. La branche septentrionale de leur race s’étend au loin vers l’est, à travers l’Algérie, jusqu’en Tunisie ; les indigènes que les Français appellent Kabyles sont des Berbères. Ce n’est pas sans raison que certains voyageurs français ont récemment fait remarquer qu’il faudrait attirer davantage à soi les gens de cette race et s’en servir contre les Arabes, qui se révoltent si souvent.

Il faut citer en second lieu, parmi les éléments de la population marocaine, les descendants de ces Arabes qui se sont maintenus sans croisements depuis leur émigration de l’Orient et qui vivent surtout dans les campagnes, comme cultivateurs ou comme nomades. Plus foncés de peau que les Berbères, moins vigoureusement formés qu’eux, mais plus adroits et plus intelligents, ces Arabes habitent encore aujourd’hui, comme il y a des siècles, leurs villages de tentes, situés dans les plaines du nord, de même qu’au delà de l’Atlas dans les larges vallées sur la lisière du désert. L’élevage est leur principale occupation ; ils cultivent aussi un peu de blé, mais juste la quantité nécessaire à leurs besoins. On voit parmi eux des figures de vieillards tout à fait patriarcales, comme nous les connaissons depuis notre plus tendre enfance par la Bible. Ils vont de place en place, avec leurs nombreuses familles et leurs esclaves, en poussant leurs troupeaux devant eux, et s’arrêtent partout où les animaux peuvent paître. Ils se distinguent des habitants des villes par une certaine grossièreté ; mais, en revanche, on trouve encore chez eux le respect de l’hospitalité.

Du mélange de ces deux éléments principaux de la population marocaine est sorti un troisième, les habitants des villes, nommés Maures par les Européens. Parmi eux jouent surtout un grand rôle les descendants des musulmans chassés d’Espagne. Ces derniers, qui pourraient souvent se vanter de leur parenté et de leur similitude de noms avec de nobles familles chrétiennes de leur ancienne patrie, se sont fixés surtout sur les côtes, à Tétouan, Séla, Rabat, etc. ; c’est de là qu’ils continuèrent, sous la forme d’une guerre de courses, leurs luttes contre les Chrétiens qui les avaient expulsés.

Le Maure, qui habite surtout les villes, a le teint clair du Berbère et l’intelligence plus élevée de l’Arabe, intelligence qu’il emploie souvent au détriment de son congénère, en tant que marchand, artisan ou fonctionnaire.

Le Maure des villes, avec son extérieur efféminé et délicat, ses vêtements élégants et les allures les plus courtoises de l’Orient, est regardé avec mépris par l’Arabe nomade, tout fier de ses vieux costumes et de ses mains grossières. Les Maures ont presque tous ce genre de demi-culture, caractéristique pour ceux qui connaissent l’Islam dans le Nord-Africain : il sait lire et écrire, connaît par cœur un certain nombre de maximes du Coran, croit à l’alchimie et à l’astrologie de ses savants, respecte un chérif (descendant du Prophète) et cherche à s’enrichir par tous les moyens, que ce soit par les voies plus pratiques du commerce, ou comme fonctionnaire du sultan. Il est du reste difficile de tracer une ligne exacte de démarcation entre les trois groupes des Berbères, des Arabes et des Maures, car depuis longtemps des croisements ont eu lieu entre eux.

Les Maures et les Arabes peuvent compter, réunis, autant de têtes que les Berbères. La population marocaine renferme encore d’autres éléments, fort peu nombreux, à la vérité, mais qui ont pourtant une grande influence : ce sont les Juifs espagnols, puis les Nègres esclaves, et enfin la population chrétienne, qui se réduit à un très faible chiffre.

Les Juifs espagnols se sont répandus depuis fort longtemps dans toutes les parties du Maroc. Ils sont surtout nombreux, comme de juste, dans les grandes villes de l’intérieur, où ils habitent des quartiers séparés, et dans les ports, où ils jouissent d’une liberté plus grande, grâce à la présence des consuls ; on trouve pourtant dans chaque kasba une ou plusieurs familles juives, qui ont en quelque sorte le privilège exclusif d’y habiter et d’y faire du commerce. Aussitôt que le gouverneur a besoin d’argent, il charge « ses Juifs » de lui en procurer.

Costume d’intérieur d’une Mauresque.

Il est aussi difficile de fixer le nombre des Juifs du Maroc que celui des Arabes ou des Berbères, quoiqu’ils ne forment qu’une fraction insignifiante de la population tout entière. Les évaluations les plus diverses ont également cours à ce sujet. Jusqu’ici on admettait généralement l’existence au Maroc de 200000 Juifs. Rohlfs cherche à démontrer dans le mémoire que j’ai cité (Anzahl der Juden in Afrika), que ce nombre est également beaucoup trop élevé. En cela je puis me ranger à ses appréciations.

Il donne les chiffres suivants pour les Juifs du Maroc :

Arseila100Darbéida100Agadir150
El-Araïch1200Azamour500Taroudant4000
Fez10000Marrakech6000Oudjda1000
Meknès5000Saffi300Tétouan4200
Tésa800El-Ksor3000Tanger2500
Rabat5000Mogador1300

En outre il faut tenir compte des Juifs de l’Atlas, de l’oued Noun, de l’oued Draa, du Tafilalet, ainsi que des plaines du nord du Maroc. « J’estime tout au plus à 2000 la population juive des montagnes. De même, les Juifs fixés dans l’oued Noun ne dépassent certainement pas le nombre de 5000. J’évalue ceux de l’oued Draa à un chiffre semblable. Dans le Tafilalet proprement dit, il y a cinq ksours habités par les Israélites : Gouirlan, Taboubekirt, Asserguin, Ksor Djedid, Rissani et Dar el-Béida. A Rissani j’ai compté 200 maisons juives ; à Dar el-Béida existe un important quartier juif. D’après cela, je crois pouvoir évaluer à 6000 le nombre des Juifs du Tafilalet, auquel il faut encore ajouter la population de la mellah située au nord d’Ertib. » Rohlfs croit que le total de 62800 est encore trop élevé, et que le chiffre exact serait tout au plus 45000. Dans la liste précédente, Taroudant est compté pour un nombre bien trop considérable, car cette ville ne peut avoir beaucoup plus de 1000 Juifs ; au contraire, ce qui concerne les autres villes ne me paraît pas exagéré. Mais il faut tenir compte des Juifs répandus dans les nombreuses kasbas isolées, éparses dans les plaines, de sorte que le chiffre qui fixe à 60000 les Juifs vivant à l’intérieur du Maroc ne me semble pas trop élevé. Il ne faut pas omettre d’ajouter que les Juifs espagnols, en dépit de leur situation humiliante, se multiplient comme le sable de la mer, suivant les paroles de la Bible. Le nombre des enfants d’une mellah marocaine surprend tous les voyageurs.

Juive marocaine en costume d’apparat.

Tandis que les Juifs des autres parties du Nord-Africain s’adonnent presque exclusivement au commerce et n’y sont surpassés qu’en Égypte par les Levantins, les Arméniens et les Grecs, au Maroc ils sont en grande partie artisans, et se montrent aussi adroits qu’ils sont naturellement laborieux et économes.

Malgré leur petit nombre relatif, l’influence des Juifs est grande sur l’ensemble du commerce, de l’industrie, etc. Le manque de scrupules dans leurs fructueuses affaires commerciales et industrielles les a, il est vrai, fait haïr de tous, mais le ferme appui qu’ils se donnent réciproquement et le soutien moral de l’Alliance israélite les font toujours prospérer en dépit de toutes les vexations ; enfermés dans leurs quartiers étroits et malpropres, ils mènent visiblement une vie familiale plus heureuse que les Arabes riches et nobles dans leurs palais, avec leurs harems, leurs esclaves, leurs eunuques, etc.

Il est également difficile de fixer le nombre des Nègres esclaves, même d’une manière approximative ; ce nombre n’est point insignifiant, car il dépasse peut-être celui des Juifs. L’esclavage, qui n’est d’ailleurs qu’une sorte de domesticité, est en usage au Maroc, et chaque année des caravanes parties du pays des Bambara, dans le Soudan, arrivent au Maroc. Ce sont généralement des Arabes et des Maures des environs de Marrakech qui entreprennent, pendant des années, des voyages vers le sud pour y échanger des esclaves contre des marchandises et du sel. On trouve mis en vente des esclaves, hommes, femmes et enfants, dans les grands marchés hebdomadaires de l’intérieur du Maroc, et même, de temps en temps, dans ceux des villes de la côte ; on n’entend jamais parler des mauvais traitements qui leur seraient infligés. La vente de ces esclaves est une simple dissolution du contrat de service antérieur et le passage entre les mains d’un autre maître.

Négresse esclave.

Pire encore est le vice auquel s’adonnent les grands de l’empire et qui consiste à entretenir de jeunes Nègres castrats, pris d’ordinaire parmi les enfants de leurs esclaves. Cette coutume est si généralement répandue que personne ne s’en cache, et que l’Européen ne peut que s’étonner de la liberté avec laquelle on en parle et on la met en pratique.

Les Nègres esclaves ont tous embrassé l’Islam, et doivent être alors considérés comme les sujets du sultan : ce que les Chrétiens et les Juifs ne sont pas. Dans les processions religieuses du Maroc, qui se distinguent par leur sauvagerie et leur grossièreté révoltantes, les Nègres et les Négresses jouent un grand rôle ; les meilleurs éléments parmi les Maures, si délicats et si élégants en général, n’y prennent point part.

Enfin la population chrétienne, dont le nombre est très faible et qui ne doit pas dépasser quelques milliers d’âmes, est aujourd’hui presque exclusivement renfermée dans les villes de la côte. Les Espagnols dominent et sont surtout nombreux à Tanger et à Tétouan ; puis viennent les Portugais ; ces deux peuples ont entre leurs mains presque tout le petit commerce et surtout les auberges.

Les Anglais, les Français, les Allemands, etc., sont uniquement fixés comme négociants dans les ports. Quelques renégats se trouvent toujours dans l’armée marocaine. Il faut encore remarquer qu’une grande partie des Espagnols vivant à Tétouan s’occupent de l’arrachage de l’écorce du chêne-liège et que l’exportation des produits de leur industrie doit être faite en contrebande, car elle est interdite. Ordinairement les Européens n’habitent pas l’intérieur du pays ; ils se contentent de visiter les grandes villes dans l’intérêt de leurs affaires ; le corps consulaire lui-même vit, comme on sait, à Tanger, fort loin de la résidence du sultan ; un ministre marocain est spécialement chargé de se mettre en relation avec lui.

La population actuelle est donc composée de ces six éléments : Berbères, Arabes, Maures, Nègres esclaves, Juifs et Chrétiens. Comme je l’ai fait remarquer, il n’existe absolument aucune donnée qui permette de déterminer le nombre des indigènes. Toutes les estimations ne reposent que sur les calculs des voyageurs ; mes voyages au Maroc m’ont convaincu que le chiffre de 8 millions pour cet empire si étendu ne serait pas trop élevé.