ÉTAT POLITIQUE DU MAROC.
La dynastie. — A la tête de l’État se trouve le sultan, de la maison des chourafa du Tafilalet. En sa qualité de représentant du Prophète (chalif), il gouverne avec une autorité absolue, qui n’est adoucie quelque peu que par les chera, c’est-à-dire par les lois du Coran. La dynastie actuelle est nommée, comme je l’ai déjà dit, dynastie des Filali ou des Hassani, parce qu’elle descend, dit-on, de Hassan, fils d’Ali, neveu et gendre du Prophète.
Le fondateur de cette dynastie fut Mouley (Maoula) Ali, nommé simplement d’ordinaire Mouley Chérif, qui vint vers 1620, de Yambo, dans l’Hedjaz, au Tafilalet avec des pèlerins maghrébins, et qui fut reconnu sans combat comme prince du pays par les habitants.
Son fils Mouley Rechid, un mulâtre, conquit en 1668 le Maroc, après beaucoup d’aventures et de combats. Son frère Mouley Ismaïl le suivit et fut célèbre par sa cruauté ; il donna au pays ses limites actuelles et une puissance comme n’en avaient jamais eue les successeurs des chalifs de Cordoue après l’expulsion des Arabes de l’Espagne.
Depuis, l’empire, dont les souverains recevaient, au temps de leur puissance, dans leurs traités avec les potentats européens, les titres d’empereur de Fez et du Maroc, etc., est descendu, par une suite de guerres de successions, de guerres civiles et par son isolement obstiné du reste du monde, à un degré de barbarie et d’impuissance en opposition complète avec ses ressources naturelles et sa situation.
Le pays n’est ni pauvre ni épuisé ; il possède au contraire les conditions indispensables d’une situation prospère. Il est riche en hommes, en animaux et en produits naturels ; on y voit encore les restes d’une industrie jadis importante et de travaux miniers ; il jouit comme autrefois d’un climat heureux, et, par la navigation à vapeur, il est encore plus rapproché des pays les plus civilisés de la terre, grâce à sa situation éminemment favorable. Mais tous ces avantages sont demeurés stériles, parce que depuis plus de cent ans les souverains du Maroc ont interdit à leur peuple toute relation avec le monde extérieur, et sont restés éloignés de tous les progrès modernes.
Le gouvernement est patriarcal, au sens complet du mot : le sultan, comme chalif, est à la fois le chef de la communauté religieuse et celui de l’État politique. Sa volonté a seule force de loi, en même temps que les règles du Coran, qui nulle part plus qu’ici n’est demeuré la constitution d’un pays. Les chalifats de Damas, de Bagdad, du Caire et de Cordoue, malgré les maximes étroites du Coran, ont fait fleurir au plus haut degré les arts, les sciences et les lettres. C’étaient des États bien ordonnés, sous tous les rapports les premiers et les plus puissants de leur époque ; tandis qu’aujourd’hui, au Maroc, en même temps que l’Islam est tombé dans le formalisme et les superstitions des religions vieillies, l’État s’est pétrifié également dans l’immobilité et l’impuissance.
Le sultan actuel, Mouley Hassan, est monté sur le trône par suite des dernières volontés de son père et prédécesseur, quoique le pouvoir eût dû appartenir, d’après la loi de succession du Coran, à son oncle, Mouley el-Abbas, le plus ancien membre de la famille. Celui-ci y a renoncé volontairement, et est encore aujourd’hui le conseiller et le serviteur de son neveu.
Le sultan Hassan est actuellement âgé d’environ quarante ans ; il est d’extérieur agréable, quoique de couleur foncée, par suite du sang nègre que ses ancêtres ont apporté dans sa famille. Il n’a reçu que cette éducation, théologique surtout, qu’il est habituel de donner dans ce pays aux fils de chourafa. Nos sciences et nos arts lui sont demeurés aussi étrangers que les affaires européennes en général. Néanmoins on le dit disposé à améliorer l’administration du pays d’après les modèles européens, et à entrer en relations plus fréquentes avec nous. Cette intention est confirmée par l’éducation que le sultan fait donner à quelques jeunes gens, avant de les faire instruire plus tard en Europe, de manière qu’ils puissent rendre des services au Maroc. Il peut se faire que le sultan ait formé bien des fois le souhait de relever un peu son pays et d’améliorer l’état de la population, en introduisant chez elle les institutions de l’Occident ; mais du souhait à l’exécution il y a un grand pas. Le parti réactionnaire fanatique est beaucoup trop puissant à la cour et dans le pays : il anéantirait d’avance toutes ces tentatives révolutionnaires, ne fût-ce que par une résistance passive. Quoique le sultan soit un autocrate dans la véritable acception du mot, il ne serait pourtant pas en état de faire quoique ce soit contre la volonté du clergé et de ses fonctionnaires, même s’il était plus énergique et plus indépendant que le souverain actuel. Un sultan plus au courant des affaires européennes, sévère et sans scrupule, pourrait rendre de grands services au pays, mais ses jours seraient comptés.
Mouley Hassan n’a, dit-on, qu’une seule femme légitime, la fille de son oncle Mouley el-Abbas.
Le sultan donne difficilement audience aux Européens ; les ambassadeurs envoyés presque chaque année au Maroc ont seuls l’honneur de le voir, à cheval, pendant quelques minutes. Les descriptions concernant sa personne et son caractère se contredisent fortement.
Edmondo de Amicis, qui accompagnait l’ambassade italienne, a donné après son voyage au Maroc une intéressante étude du pays et du peuple. Il dit, à propos de l’audience publique et solennelle accordée au ministre d’Italie : « Tandis que le sultan s’arrête, le maître des cérémonies appelle « l’ambassadeur d’Italie », et celui-ci s’approche avec son interprète jusqu’auprès et à gauche de Sa Majesté. Celle-ci ne produit rien moins que l’impression d’un tyran farouche et sanguinaire. De stature délicate, de traits fins, avec de grands yeux bienveillants et un nez bien dessiné, une barbe clairsemée encadrant un visage légèrement coloré, le sultan ressemble à un joli jeune homme, d’extérieur sympathique, et la fantaisie d’une odalisque ne pourrait pas rêver mieux que lui. »
Le chroniqueur de l’ambassade allemande au Maroc écrit au contraire : « Le visage brun clair du sultan, entouré d’une courte barbe noire et de quelques cheveux crépus demeurés aux tempes, ne manque ni de beauté ni de grandeur. Mais une expression de profonde douleur et de souffrance ne disparaît pas un instant de son front, de ses sourcils, légèrement froncés à la racine du nez, et de ses grands yeux bruns, profondément enfoncés, dont le blanc étincelant a un peu de la coloration orangée qui indique les débuts d’une maladie de foie. »
J’ai entendu en effet parler d’une maladie grave du sultan, et les choses les plus bizarres m’ont été rapportées à ce propos. Mais il faut les accueillir avec la plus grande réserve : des bruits semblables ne sont probablement répandus qu’avec certaines intentions, que l’Européen ignore ; les intrigues d’une cour musulmane y jouent, comme on sait, un grand rôle, et l’écheveau des fils qui s’y croisent est impossible à dévider pour une main profane.
Conduite des affaires. — Le sultan du Maroc n’a pas de ministres et encore moins de ministère au vrai sens du mot.
Au Maroc le sultan dirige lui-même, du moins en apparence, les affaires qui dans les États civilisés sont abandonnées à de hauts fonctionnaires jouissant de la confiance souveraine ; par suite, le sultan est seul responsable de tous les actes de son gouvernement. En fait il se sert, pour satisfaire aux obligations de sa situation, de l’intermédiaire d’un ou de plusieurs dignitaires de son empire. Parmi ces derniers, le « premier ministre », Sidi Mouça ben Achmed, mort le 6 janvier 1879, a joué pendant de longues années un rôle extrêmement important. Déjà, sous le gouvernement du grand-père et du père du sultan actuel, cet homme était l’âme de l’administration du pays et le seul guide de sa politique intérieure et extérieure. C’était un Nègre, et, sans qu’il sût ni lire ni écrire (comme tous les hauts fonctionnaires du Maroc), il était au courant de tout et d’une telle manière, que dans la totalité de ce vaste empire rien ne pouvait avoir lieu sans sa volonté. En chaque ville, en chaque kasba, il avait ses fidèles, qui lui rendaient compte de tous les événements ; toutes les nominations venaient de lui, et le sultan Mouley Hassan, assez indifférent et peu énergique, était complètement dans ses mains. Pendant la longue durée de son pouvoir il fut la tête et l’âme de toutes les entreprises réactionnaires, c’est-à-dire hostiles aux étrangers, qui se produisirent au Maroc ; il était trop fin pour laisser paraître sa haine et sa mauvaise volonté à l’égard des Occidentaux, mais toute son activité avait pour but de maintenir intact l’isolement dans lequel vivait son pays.
Sidi Mouça portait le titre de Hadjib el-Mazâm (Gardien du Très-Haut). Le sceau du sultan lui était confié, et toutes les lettres reçues ou expédiées passaient par ses mains. Il faisait ouvrir celles qui arrivaient, pour les présenter au sultan, et sous sa direction quatre secrétaires suffisaient à établir les dépêches émanant du souverain. Parmi les obligations de sa charge était encore celle d’introduire les étrangers ; il était présent à toutes les audiences.
Par imitation des formes et des règles usitées en Turquie, on donnait souvent à Sidi Mouça ben Achmed, de vive voix ou par écrit, le nom de vizir ; c’était à tort, car le sultan n’a jamais concédé ni à lui ni à l’un de ses autres fonctionnaires le titre turc de vizir ou de pacha, se conformant en cela aux usages suivis par ses ancêtres.
La mort de cet homme influent peut à peine être regrettée dans l’intérêt du Maroc. Les Marocains ont perdu en lui un despote, avide de pouvoir, ne reculant devant aucun moyen, et qui épuisait le pays, pour le compte du sultan il est vrai, sous toutes ses faces ; les gouverneurs et les fonctionnaires, un chef méfiant et intrigant, qui, sur les rapports les plus insignifiants de l’un de ses espions, pouvait à tout moment leur enlever leur position, les faire emprisonner et même exécuter ; enfin les représentants des puissances européennes ont vu disparaître un adversaire aussi fin et aussi adroit que perfide, dont les chicanes et les méchants tours avaient préparé à maint d’entre eux des heures difficiles. Si influente qu’ait été au Maroc pendant des années la situation de Mouça, elle a d’autant moins contribué à la prospérité du pays. A la mort de ce dignitaire, le sultan Hassan nomma premier conseiller le frère du sultan son prédécesseur, Mouley el-Abbas, dont j’ai parlé plusieurs fois.
Les manifestes, les ordres, les lettres et les documents de tout genre émanés du gouvernement de Fez sont toujours au nom du sultan, et le sceau de l’État, qui porte ce nom, est imprimé par avance sur ces écrits à l’endroit où se trouve dans les firmans et les hatts turcs le parafe (tora) du padicha régnant.
Le souverain ne signe jamais une pièce administrative quelconque, tandis que dans la correspondance publique et privée, contrairement à l’habitude orientale d’après laquelle on se borne à sceller, les fonctionnaires ou les auteurs des lettres signent leurs pièces et leur donnent par là un caractère authentique. Ainsi les cadis n’ont aucun cachet : leur signature fait foi.
Constitution politique. — La constitution de l’État marocain est le Coran. Partout où la législation qui y est contenue (les chera) ne suffit pas, la volonté du sultan sert de loi. Les souverains du Maroc ont souvent violé les règles du Coran et pris des décisions en contradiction formelle avec elles ; mais en dehors de l’Islam il n’y a jamais eu dans ce pays, même au début de son existence nationale, de droit civil analogue au kanoun qui existe en Turquie, parallèlement aux chera et qui les contredit souvent.
Ainsi, pour en donner un exemple, les intérêts du capital sont défendus par la loi : conformément aux maximes du Coran, ils ne sont jamais accordés par le cadi au croyant. De même, le témoignage des Chrétiens et des Juifs n’a aucune valeur contre celui d’un Mahométan, quel que soit le nombre des témoins.
Le mérite de Sidi Mouça fut d’avoir maintenu scrupuleusement ce système de gouvernement ; mais un pays que sa situation géographique force de se mettre en relations avec l’Europe et qui est administré de cette façon doit rétrograder sous tous les rapports.
La justice. — Au Maroc la justice est rendue, d’après le Coran, par les cadis dans les villes et dans les districts (amalâh). Mais, comme je l’ai dit, la législation du Coran n’est pas favorable aux relations commerciales, et les tribunaux des cadis, en particulier, ne peuvent mettre les parties non mahométanes sur le même pied que les musulmanes. Aussi les gouvernements chrétiens se sont-ils vus forcés d’assurer à leurs consuls, par leurs traités avec le Maroc, la prérogative de décider, non seulement quand les deux parties sont étrangères, mais aussi dans les cas où un Maure se plaint d’un de leurs nationaux ; en ce cas, le Maure est ainsi soumis à la justice européenne et à des lois étrangères, complètement inconnues de lui. Le plaignant étranger a, au contraire, la faculté d’avoir recours à la justice du cadi, et les traités lui assurent l’avantage d’appeler de la décision de ce juge devant le sultan lui-même ou son représentant, c’est-à-dire une autorité extra-judiciaire et purement administrative, qui n’est pas liée aux prescriptions du Coran.
Le résultat de ces stipulations des traités est de permettre à certains consuls sans conscience, appartenant à des nations dont la législation n’a pas encore réglé la justice consulaire, de faire tort à l’indigène en faveur de leurs protégés. D’un autre côté, le sultan, au cas où une affaire est portée devant lui, décide sans instruction et sans enquête préliminaire, en vertu de sa toute-puissance autocratique, et donne un amr el-chérif (ordre de cabinet), dans les termes qu’il croit conformes à la justice, ou qu’il est entraîné à accepter sous la pression du consul intéressé.
L’expérience des autres pays montre combien une justice de ce genre est insuffisante et conduit, dans la pratique, à des résultats fâcheux, en raison de l’accroissement des relations du pays avec l’étranger.
Dans ces derniers temps on a paru vouloir renoncer, au moins en partie, à la justice des consuls d’une part et à celle des cadis de l’autre, au grand avantage, il faut bien le dire, des parties, de quelque nationalité qu’elles soient. On a proposé de remettre la décision des affaires à des arbitres choisis par elles, c’est-à-dire par les représentants étrangers et par les autorités du pays. Ces arbitres auraient surtout à jouer un rôle dans les litiges commerciaux ; mais la justice arbitrale n’a jusqu’ici trouvé aucune place dans les traités internationaux.
Le cadi n’applique sans restriction, pour rendre la justice, les droits qui lui sont reconnus par le Coran que quand les deux parties sont des gens du pays : malheureusement c’est avec les mêmes résultats fâcheux que dans les autres États mahométans. Il y a surtout deux circonstances qui ont corrompu l’administration de la justice mahométane : le cadi ne reçoit ni traitement ni honoraires et en est réduit aux présents des parties ; enfin, d’après le Coran, un fait ne peut être considéré comme démontré que quand il est confirmé par deux témoins. La corruption des juges et l’achat de faux témoignages sont les deux maux dont la justice souffre sans pouvoir s’en guérir dans les pays de l’Islam. Là comme ailleurs des gens se font une véritable profession de déposer de faux témoignages devant le cadi.
Il n’est pas étonnant d’après cela que personne ne croie son avoir en parfaite sécurité, et que les indigènes eux-mêmes, quand ils le peuvent, cherchent à se placer sous la protection des consuls européens : ce qui conduit également à des abus, car ce n’est que par exception que ces fonctionnaires sont rétribués par leur gouvernement.
Le juge suprême du pays est le cadi de Fez (cadi el-djemmah). Il y a quelques années, cette dignité était exercée par un parent de Sa Majesté Chérifienne, le chérif Mohammed el-Filali.
Le cadi el-djemmah est nommé par le sultan et nomme lui-même, pour chacun des quarante-quatre districts du pays, un cadi el-amalâh, qui de son côté a le droit de nommer, sans l’intervention de son supérieur et des autorités administratives, les juges (cadi el-kabilâh) des différentes tribus (kabilât), souvent nombreuses, qui vivent dans le district. L’appel des juges de district au juge suprême de Fez est non seulement facultatif, mais souvent les parties franchissent la première instance et portent leurs plaintes directement au siège du cadi el-djemmah.
Dans les causes criminelles, le cadi peut, il est vrai, prononcer la peine de mort, mais la confirmation du jugement et l’ordre d’exécution sont réservés au chef de l’État. Les condamnations à mort sont rares, car le Coran ordonne des amendes en argent ou en nature pour le meurtre et l’assassinat. Les cadis prononcent donc le plus souvent des amendes, et de la bastonnade pour les petits délits ; ils évitent seulement que cette dernière peine n’ait des suites mortelles.
Au contraire, le souverain prononce fréquemment des sentences de mort, qui, jadis du moins, étaient mises à exécution de la manière la plus barbare, et sans aucune procédure juridique. Depuis le règne du grand-père du sultan actuel, cela se présente plus rarement ; pourtant les voyages du souverain dans son empire sont toujours accompagnés d’exécutions de chefs qui n’ont pas voulu se soumettre volontairement ou qui ont refusé le payement d’impôts souvent arriérés depuis plusieurs années.
Les cadis ont surtout à juger des procès au sujet de la propriété du sol ou des questions de mariage, dont la législation du Coran traite aussi complètement que possible. Ils ont moins à s’occuper des affaires commerciales, car les Maures s’habituent de plus en plus à faire trancher les différends de ce genre par un arbitrage volontaire, que ce soit entre eux ou avec les négociants étrangers.
La justice arbitrale est exercée en grande partie par les adoul (notaires), quoique le cadi soit aussi apte à recevoir des actes notariés. Cette institution des notaires n’existe pas, ou n’existe plus, que je sache, dans les autres États mahométans. Les actes établis par eux sont quelquefois présentés au cadi pour leur légalisation. Comme les notaires ne tiennent aucun registre, que la signature de deux d’entre eux donne une valeur légale à un acte, et qu’enfin les parties ne les signent pas, beaucoup de faux se produisent avec la complicité des adouls ; les parties cherchent à y parer au moyen de la légalisation, par le cadi, de leurs contrats et de leurs obligations.
Par cette courte exposition des principes de la justice marocaine, on comprendra que le caprice des supérieurs et la corruption des inférieurs s’y donnent libre cours. A la vérité, le peuple se plaint amèrement de la question juridique et surtout des abus commis par les Juifs espagnols qui se sont fait placer sous la protection d’un État quelconque. Une grande partie de la population a contracté des dettes envers eux, et les scènes les plus émouvantes en sont tous les jours la conséquence. Les Juifs perdent fort souvent les sommes qu’ils avancent aux hauts fonctionnaires et cherchent à réparer leurs pertes en ruinant impitoyablement le pauvre paysan ou l’ouvrier par des intérêts inouïs et grâce à la complicité d’un juge corrompu.
Un des points les plus sombres de la justice marocaine est l’organisation des prisons. En général, l’État ne s’inquiète pas du criminel incarcéré : il croit avoir fait assez en isolant le coupable du monde extérieur ; quant à s’occuper de la manière dont il peut vivre dans sa prison, il n’y songe aucunement. Les prisonniers sont partout, au Maroc, enfermés dans des trous vraiment horribles, qui ne sont jamais nettoyés et dans lesquels ils doivent périr de la façon la plus misérable. Réduits, comme ils sont, presque uniquement à l’aumône ou au gain dérisoire acquis en fabriquant des paniers, ils doivent s’estimer heureux de recevoir chaque jour un morceau de pain. Aussi est-ce une coutume très répandue d’acheter du pain pour les prisonniers quand on est disposé à faire l’aumône. De pieux croyants déposent chaque vendredi une petite somme pour les captifs, et même dans ce cas il arrive assez souvent que le geôlier vole encore à ces misérables une partie de leur maigre nourriture.
Dans les prisons les hommes et les femmes sont séparés ; la situation de ces dernières est la plus triste qu’on puisse imaginer, et bien peu résistent à un long emprisonnement. Les maladies provoquées par la mauvaise nourriture, le mauvais air, la boue, la malpropreté et la vermine les enlèvent rapidement. Dans cette férocité pour les prisonniers, qui ne sont pas tous des criminels de droit commun, se montre sous son jour le plus triste l’état de barbarie dans lequel se trouve encore le Maroc. Les peines cruelles si fréquentes autrefois, comme de couper les mains ou de crever les yeux, et les autres mutilations, sont rares aujourd’hui, mais l’incarcération des condamnés dans des caves où ils doivent mourir lentement d’une mort horrible n’est guère moins cruelle.
La bastonnade joue au Maroc un grand rôle ; chacun y est soumis, du plus haut fonctionnaire jusqu’au dernier mendiant, tandis que la peine de mort est réservée d’ordinaire aux crimes politiques.
Administration du pays. — Au point de vue administratif, le Maroc est divisé en amalât de dimensions très diverses ; leur nombre varie également d’après les exigences de l’administration et les dispositions du sultan.
En ce moment il y a quarante-quatre amalât, dont trente-cinq dans le pays de Fez et de Marrakech au nord-ouest de l’Atlas, et neuf au sud-ouest, dans l’oued Sous, l’oued Draa, le Tafilalet. Ces dernières sont vastes, parce que la population du sud du pays est beaucoup moins dense que celle du nord. Dans l’intérieur des amalât, quand elles ne consistent pas uniquement en une ville ou en une étendue de pays très restreinte, il se trouve généralement un certain nombre de tribus (kabilât), plus ou moins indépendantes, d’origine partie arabe, partie berbère ; les tribus arabes vivent surtout sous la tente, dans des douars ; les Berbères habitent plus fréquemment dans des huttes qu’ils construisent en argile et qu’ils recouvrent de paille. Ces huttes des Berbères ne constituent d’ailleurs en aucune façon une habitation permanente ; ils changent également de lieu d’installation, quittent leurs cabanes d’argile et en construisent de nouvelles à une autre place, où ils trouvent des pâtures plus abondantes pour leurs troupeaux. Ils sont en effet éleveurs de bétail comme les Arabes, quoiqu’ils sèment de temps en temps un peu d’orge pour leur consommation, et qu’ils cultivent des légumes.
A la tête de l’amalâh se trouve l’amil ou caïd, nommé par le sultan : il habite d’ordinaire une maison construite en pierre, lorsque tous ses administrés sont nomades. Quand une tribu domine à tel point dans l’amalâh, qu’un caïd étranger, nommé par le gouvernement, ne pourrait s’y maintenir, le sultan nomme le cheikh de la tribu son amil, pour garder l’apparence de l’autorité. Souvent aussi une kabilâh est si forte que le gouvernement trouve avantageux de diviser son territoire. Telle est la kabilâh des Chaouwyah, tribu d’origine arabe, qui se trouve dans la bande de terrain fertile entre les rivières de Oumm er-Rebiâh et Abouregreg, et qui habite sous des tentes ; elle s’occupe aussi de culture et peut mettre sur pied mille cinq cents hommes armés, la plupart à cheval : cette tribu, forme seule douze amalât, à la tête desquelles se trouvent les cheikhs des subdivisions correspondantes.
La très puissante tribu des Beni Hessem, qui vit au nord de la grande forêt de chênes-lièges des collines de Mamora, n’avait autrefois qu’un amil. Des soulèvements fréquents contre l’autorité du sultan, des brigandages contre les voyageurs et les caravanes, et même une union temporaire de cette kabilâh arabe avec les kabilât chelouh qui habitent au sud d’elle, union motivée par une entreprise commune contre les troupes du sultan, toutes ces causes amenèrent ce dernier à partager la tribu en seize amalât et à lui donner autant de caïds. De cette manière, le gouvernement peut dompter plus facilement les éléments rétifs et les maintenir sous sa dépendance, en les chargeant davantage d’impôts et en les laissant pressurer par de nombreux caïds.
L’amil est l’organe du sultan dans l’amalâh ; il dirige la police, s’occupe des affaires financières, de concert avec des fonctionnaires d’une autre catégorie, dont je parlerai bientôt. Il commande en temps de paix la force armée du cercle (la machazniyah) et convoque, en cas de guerre, toute la population mâle en état de porter les armes, pour la conduire au sultan. Il est aidé dans ses fonctions administratives par un lieutenant (chalifa), qui est nommé par le souverain dans les cercles les plus grands et les plus importants, et plus ordinairement par l’amil lui-même.
Outre les amils ou caïds, on trouve, dans tous les cercles où le sultan a des propriétés privées, des surveillants particuliers nommés par lui (oumana, au singulier amin).
Ces propriétés particulières du sultan consistent soit en troupeaux de chevaux, de chameaux, de bœufs, de moutons et de chèvres, soit en terres louées à son profit, ou enfin en moulins, en maisons, ou en magasins dans les villes.
Jusque dans ces derniers temps, le gouvernement tenait rigoureusement la main à l’application de ce principe, que les étrangers ne pouvaient acquérir aucune propriété ; les maisons et les magasins habités par les consuls et les négociants des ports appartiennent donc pour la plupart au sultan.
Quand un négociant étranger veut se fixer dans le pays, le consulat intéressé prie le gouvernement de lui faire bâtir une maison et des magasins. Les oumana entreprennent alors cette construction sous la surveillance du consul ou du marchand ; ce dernier paye comme loyer six pour cent des frais de construction et a le droit d’user, aussi longtemps qu’il le veut et sans augmentation de loyer, des constructions qui lui sont remises. Ce prix est peu élevé, en comparaison de ceux des maisons que les Européens pourraient louer aux indigènes, et on le paye à l’amin à des termes déterminés.
L’amin administre les domaines du sultan, en encaisse les revenus, fait les dépenses nécessaires et remet l’excédent à l’amil du cercle, pour qu’il soit versé au sultan.
Dans les ports les chefs des douanes, qui sont également nommés oumana, administrent aussi les propriétés privées du sultan. Les revenus des douanes, je le dis en passant, ne sont versés pour l’instant ni dans une caisse publique, ni dans celle du sultan, mais ils servent, en grande partie, à amortir la dette de guerre due à l’Espagne.
Les oumana prennent encore part à l’administration de la caisse de l’amalâh, qui est garnie de deux serrures, dont l’une des clefs est entre les mains de l’amil, et l’autre entre celles de l’amin du cercle.
Les oumana paraissent donc être soumis aux chefs de district, les amils ou caïds, puisqu’ils leur remettent les revenus des douanes du sultan ; pourtant ils ont une situation analogue, en ce sens que l’amil ne peut retirer aucune somme de la caisse du district sans le consentement et la coopération de l’amin.
A l’intérieur du pays, dans les cercles où le sultan n’a aucune propriété particulière, l’amil est débarrassé du contrôle de l’amin, et administre d’une manière indépendante la caisse qui lui est confiée.
L’amil, pas plus que son chalifa, ne sont rétribués, ou du moins les indemnités que quelques-uns d’entre eux reçoivent, pour l’entretien de leurs chevaux par exemple, sont si minimes qu’elles ne peuvent passer pour un traitement. Leur plus haute rémunération ne monte qu’à quarante douros espagnols (200 francs) par mois ; la grande majorité n’en reçoivent aucune, de sorte que ceux de ces fonctionnaires qui n’ont aucune fortune en sont réduits à vivre de moyens irréguliers. Aussi n’est-ce pas un secret que l’appui administratif des amils et de leurs chalifas doit être toujours acheté par des présents, et que le plus généreux est d’ordinaire plus énergiquement soutenu par l’amil, ou a gain de cause auprès de lui. Du reste, ils se créent des bénéfices en répartissant et en levant sur leurs administrés une somme plus forte que celle qui doit être envoyée à la caisse centrale de Fez. Ils donnent pour prétexte à cet abus qu’ils doivent couvrir par des contributions plus élevées les pertes qui viendraient à se produire au moment du payement.
Les oumana sont mieux traités comme solde : il y a toujours deux oumana dans les bureaux de douane des ports : l’un vient de Fez, et l’autre est choisi parmi les notables du lieu. Le premier reçoit trois douros par jour, le second deux douros. L’amin envoyé de Fez est celui dont j’ai parlé plus haut, et il détient toujours la deuxième clef de la caisse de l’amil du cercle ; d’ailleurs le deuxième amin prend également part à la revision des comptes et au contrôle de cette caisse.
Les oumana de l’intérieur du pays, qui ont à surveiller les entreprises de culture du sultan et ne prennent part à l’administration de la caisse de l’amil que quand ils vivent par hasard dans le même lieu, ont le droit de tirer, selon leurs besoins, du domaine qu’ils surveillent les objets d’alimentation nécessaires. Ils reçoivent tout au plus un traitement de dix douros par mois, mais le peu d’importance de cette somme est compensé par l’habitude où est le sultan de leur faire des présents extraordinaires quand il est content d’eux.
On voit qu’en principe l’administration de l’empire Marocain est très bonne et fort appropriée aux circonstances. Dans la pratique il en est malheureusement tout autrement. Le fait surtout que les amils ne reçoivent presque jamais de traitement, et au contraire doivent donner au sultan, en revêtant leur charge, des sommes souvent fort importantes, conduit naturellement à toutes sortes d’injustices et d’irrégularités dans la levée des impôts ; aussi la population des campagnes souffre-t-elle lourdement de cette mauvaise administration.
CHAPITRE XIII
L’ÉTAT MAROCAIN (Fin).
Les finances. — Les recettes. — Propriétés privées. — Présents. — Dîmes. — Amendes. — Douanes. — Octrois. — Monopoles. — Fondations ecclésiastiques. — Impôt des Juifs. — Monnaies. — Dépenses. — Dettes de l’État. — Affaires militaires. — Bochari. — Machazini. — Askar. — Tobdjiyah. — Bahariyah. — Harkah. — Culture et élevage. — Richesses minérales. — Industrie. — Constructions. — Commerce et navigation. — Indépendance de l’empire. — Instruction publique.
Finances. Recettes et dépenses. — Jusqu’à l’avènement du dernier souverain, les finances de l’empire étaient administrées par un surintendant général, qui portait le titre d’aminel-oumana et habitait Fez. Cette fonction a été réunie à celle du Hadjib es-sultan, Mouça ben Achmed, aujourd’hui mort.
Sous ses ordres était un trésorier, Hadj Abd el-Kerim Bericha, qui administrait la caisse, mais n’avait aucun rapport direct avec le sultan. Mouça ben Achmed, de même qu’aujourd’hui son successeur, présentait au sultan toutes les questions financières et faisait rédiger ses décisions par ses quatre secrétaires.
Le trésorier n’a qu’à exécuter les ordres du sultan. Toutes les sommes payées par les amils affluent dans cette caisse générale, aussi bien que les autres recettes, que celles-ci proviennent des domaines ou des revenus publics proprement dits. La séparation entre la propriété de l’État et celle du souverain s’arrête là ; elle n’existe à l’origine qu’en tant que les amils n’ont pas la libre disposition des revenus domaniaux qui sont versés entre leurs mains.
Les principales sources de recettes sont les suivantes :
1o Les produits du domaine privé du sultan, dont j’ai déjà parlé ;
2o Les présents (hadiyah), qui sont apportés, avec les souhaits des habitants, à la grande fête mahométane du Rhamadan, vers la fin du mois de jeûne, à l’Aïd el-Kebir (le Kourban Béiram des Turcs) et à la fête de la naissance du Prophète (Aïd el-Maoulad), de toutes les villes et de tous les amalât de l’empire.
Ces présents sont très considérables, se renouvellent trois fois dans l’année et consistent, pour les villes, en marchandises, draps, étoffes de soie, mousselines fines, vêtements brodés d’or et en argent monnayé. A chaque fête Tanger envoie, outre les étoffes dont j’ai parlé, quatre caisses d’argent.
Les villes sont partagées en haoumât (quartiers) ; Tanger en a quatre. A la tête de chaque haoumâh se trouve un chef (moukaddim). En tant que villes, elles n’ont d’autre autorité suprême que l’amil de l’amalâh ; on ne connaît pas l’institution des maires, et les moukaddim sont simplement les fonctionnaires du chef de district (amil). Quand approche l’époque de l’envoi des présents au sultan, l’amil invite les moukaddims, et ceux-ci les habitants, à des contributions plus ou moins volontaires, et ajoute lui-même son hadiyah, qui consiste souvent en sommes fort importantes, quand il ne se sent pas très assuré de son poste.
Dans les districts voisins de la résidence, les amils remettent en personne leurs présents ; ceux qui habitent au loin envoient des députations de trois ou quatre notables.
Les envoyés de toutes les amalât se rendent en procession au palais du sultan le jour de la fête, précédés par les soldats du district, les machazini, qui portent les présents sur leurs têtes. Cette députation les remet au sultan et lui présente ses souhaits.
Le souverain reçoit en personne les ayadah (ceux qui souhaitent le bonheur), et leur donne en échange des vêtements d’honneur et de petits présents.
Cette vieille coutume patriarcale, tout à fait orientale, rapporte au sultan, comme je l’ai dit, trois fois par an des sommes importantes ; ces présents sont en apparence volontaires, mais aucun habitant aisé ne peut s’y soustraire, et les amils veillent attentivement à ce que chacun donne en proportion de sa fortune, sur laquelle ils sont toujours exactement renseignés par leurs subordonnés.
3o Les sekah oual-ouchr, c’est-à-dire le produit des troupeaux et la dîme des revenus du sol ; ces deux impôts, qui sont levés ensemble, se payent en argent. Leur montant est partagé par l’amil entre les localités et les tribus, avec l’aide des imposés : comme je l’ai dit, beaucoup d’abus sont commis par les amils à cette occasion.
La dîme (ouchr) est répartie d’après le nombre de paires de bœufs avec lesquelles le cultivateur laboure ses terres.
Les sekah oual-ouchr sont des revenus assurés, mais qui ne sont pas aussi profitables à la caisse de l’État qu’ils pourraient l’être, parce que les diverses cotes ont été établies il y a longtemps, alors qu’au Maroc les produits de l’élevage et de la culture étaient encore très minimes. Un ministre des finances de l’avenir aura donc ici un champ d’activité profitable et pourra augmenter considérablement les revenus de l’État, à moins que ces derniers n’aient été déjà accrus par les amils, mais de leur propre autorité et dans leur intérêt particulier.
4o Les amendes (daʿairât), qui sont infligées et levées partie par le sultan lui-même et partie par les amils dans leurs cercles, constituent une des sources de revenus les plus abondantes. La population, constamment pourvue d’armes à feu, est toujours prête à différer ou à refuser complètement le payement des contributions dues au sultan, quand elle croit le gouvernement trop faible pour employer la force.
Par suite, il y a toujours des arriérés, qui motivent des expéditions de la part du sultan ou de ses représentants ; si le sultan est vainqueur dans la lutte, ou si les tribus révoltées se soumettent, parce qu’elles redoutent les suites d’un combat inégal, on leur inflige de lourdes amendes en argent, en chevaux ou en recrues, outre l’entretien des troupes, qui montent souvent à 15000 ou 20000 hommes, vivant à leurs dépens.
Le total de cette branche de recettes est difficile à apprécier, parce que les expéditions de ce genre ne se reproduisent pas régulièrement. On peut dire seulement que le chiffre des amendes en argent encaissées, il y a quelques années, par le sultan Hassan dans l’une de ces expéditions a été évalué par des personnes bien informées à environ 300000 douros, sans tenir compte des chevaux, des armes et du reste du matériel de guerre confisqués.
L’opération qui consiste à « dévorer un district », comme on dit pour ces expéditions, a lieu presque chaque année. Il y a toujours dans quelque partie de ce vaste empire une rébellion provoquée par la mauvaise administration qui y règne ; aussi le sultan est-il forcé, pour ainsi dire annuellement, de faire une petite campagne, qui finit toujours aux dépens des révoltés et lui rapporte de nouveaux revenus. Ce mode de perception des impôts est l’un des points les plus faibles de l’empire marocain ; la population est condamnée à s’appauvrir toujours davantage, et, si la religion commune, l’Islam, ne l’enchaînait au sultan, elle aurait depuis longtemps aplani la voie à une puissance européenne pour une entreprise au Maroc. On le sait parfaitement à la cour, et on cherche à maintenir et à renforcer, par l’intermédiaire des chourafa, l’antipathie des habitants contre les gens d’autre religion. Si les Marocains viennent à fléchir dans leur foi, ce sera le signal de la fin d’un système gouvernemental qui dure depuis des siècles.
5o Les droits à l’importation et à l’exportation. — Les premiers ont été fixés par les traités de commerce à 10 p. 100 de la valeur des marchandises, tandis que les droits d’exportation sur les grains, en tant que ces derniers puissent être exportés, et sur les autres articles d’alimentation, peuvent dépasser 10 p. 100. Les marchandises importées sont appréciées dans les bureaux de douanes par des employés marocains et espagnols, sans qu’ils tiennent compte des factures d’expédition ; on dit que cette estimation se fait toujours d’une manière très libérale. Si d’ailleurs elle était trop élevée au jugement de l’importateur, il aurait le droit de laisser les marchandises en question à la douane pour le prix évalué.
6o Les octrois (niks). — La ville de Tanger est seule exempte de cet impôt, qui n’a été établi que depuis la dernière guerre avec l’Espagne, pour éteindre la dette contractée en cette occasion.
Quoique les muletiers qui transportent des marchandises payent directement cette taxe aux portes des villes et même quelquefois dans des localités non fermées situées sur leur route, en fait elle frappe les propriétaires des marchandises. Aussi cette taxe a-t-elle souvent provoqué les plaintes du commerce européen, qui avait reçu l’assurance que les marchandises destinées à l’importation ou à l’exportation ne seraient soumises à aucune autre taxe que les droits de douanes établis par les traités et payés dans les ports. Le fait que ces droits sont payés en réalité par les négociants est déjà démontré par l’application des tarifs, qui diffèrent selon que l’animal de bât est chargé de marchandises précieuses ou à bon marché. Aussi, dans l’établissement des conditions de transport, a-t-on établi la règle que les droits de douane et d’octroi sont mis séparément au compte de l’expéditeur.
7o Les monopoles. — Ils sont tous affermés et consistent d’abord dans le droit exclusif de vendre dans les villes le tabac et le kif. On nomme kif les fleurs desséchées de cette sorte de chanvre dont les plus petites folioles placées autour des boutons sont employées en Égypte et en Turquie à la préparation du haschich enivrant. Le kif, qui est fumé, seul ou mélangé avec du tabac, dans de petites pipes d’argile, ne paraît pas avoir des effets aussi funestes pour la santé que le haschich. Il a pourtant des résultats fâcheux. Ce sont presque uniquement des gens du plus bas rang qui s’y adonnent. Les habitants plus délicats et plus élégants des villes, aussi bien que ceux des campagnes encore près de l’état de nature, méprisent ce plaisir. On trouve dans les villes de petites boutiques, placées dans des rues étroites et écartées, où les gens se réunissent pour fumer ; la majorité des conducteurs de chameaux et des âniers fument le kif. Chez la plupart d’entre eux s’est établie l’habitude d’avoir, tous les cinq ou six jours, une séance régulière de kif, qui est devenue un véritable besoin. Comme je l’ai dit, le Mahométan d’habitudes plus distinguées et de croyances strictes méprise le kif autant que le tabac et les boissons spiritueuses. C’est une des meilleures qualités des Arabes et des Maures ; seuls les indigènes des ports d’Algérie ont pris l’habitude de boire du vin et de fumer du tabac ; le Marocain prise, mais ne fume pas, tout au contraire des Mahométans d’Orient, chez qui le culte du tabac a atteint son plus haut point.
La pesée ou le mesurage des grains et de tous les produits alimentaires, sauf les légumes frais et les fruits, est également le monopole du gouvernement. Enfin les peaux de bœuf sont frappées d’une estampille du sultan dès l’abatage de l’animal, et sont soumises à une taxe également affermée.
8o L’excédent des revenus des mosquées et des autres fondations ecclésiastiques. — Le sultan fait administrer les biens de tous les établissements religieux par des intendants nommés par lui (nazir). Les nazir sont rétribués sur les excédents de revenus ; ils font les comptes, et sont tenus de remettre le reliquat à la caisse centrale du sultan, quand les dépenses des mosquées et des écoles qui y sont jointes, ainsi que des autres établissements, sont payées.
9o L’impôt des Juifs (djeziah) est réparti entre les familles par les chefs des communautés juives : son produit est envoyé à Fez par l’amil.
10o Le produit des monnaies. — On ne frappe plus du tout de monnaie d’or : celle d’argent n’est fabriquée que dans la Monnaie du sultan, à Fez ; celle de cuivre l’est également, à Marrakech et à Mogador. Le bénéfice réalisé par celle fabrication est minime, car la monnaie d’argent est de bon aloi.
La monnaie d’or marocaine était faite d’or si fin qu’elle a été exportée et a disparu de la circulation. La monnaie de cuivre, qui existe en grandes masses, se déprécie de plus en plus et sert à l’intérieur du pays comme moyen d’échange. Par suite des relations commerciales avec l’étranger, il circule, dans le nord et l’ouest du pays, des monnaies d’or et d’argent espagnoles, et au sud et à l’est, des monnaies françaises.
11o Petites recettes diverses, comme par exemple celles des bateaux allèges appartenant au sultan dans les ports ou sur les rades et qui ont un privilège sur ceux des particuliers ; les taxes de navigation, etc.
Les recettes paraissent moindres dans les comptes qu’elles ne le sont en réalité, parce que, faute de contrôle, beaucoup d’abus sont commis par les employés, qui ne sont pas payés, et en outre parce que les rémunérations légitimes sont précomptées et ne sont pas comprises dans les sommes envoyées à Fez.
M. Weber, ministre résident d’Allemagne à Tanger, a cherché à connaître par des informations le montant approximatif annuel des revenus du sultan versés dans la caisse centrale de Fez ; il est arrivé à ces chiffres, fort respectables pour le Maroc :
| 1o | Domaine privé du sultan, y compris les troupeaux, etc | 15000 | douros (5 fr.). |
| 2o | Présents (hadiyah) | 80000 | — |
| 3o | Produits des troupeaux et dîmes (sekah oual-ouchr) | 620000 | — |
| 4o | Amendes (daʿairât) | 200000 | — |
| 5o | Douanes d’exportation et d’importation de Fez et d’Oudjda | 1385000 | — |
| A reporter | 2300000 | — | |
| Report | 2300000 | douros. | |
| 6o | Octrois sur les animaux de bât (niks) | 40000 | — |
| 7o | Monopoles et impôts affermés | 125000 | — |
| 8o | Excédent des revenus des fondations ecclésiastiques | 12000 | — |
| 9o | Impôt des Juifs (djeziah) | 5200 | — |
| 10o | Bénéfice sur la fabrication des monnaies. | 50000 | — |
| Total | 2532200 | — |
Dépenses. — Si les revenus du trésor de l’État, c’est-à-dire du sultan, sont répartis en peu de branches, c’est également le cas pour les dépenses. Elles se bornent à l’entretien de la cour, du harem, des palais, des jardins et des haras du sultan, aux traitements de quelques amils, du représentant près du corps diplomatique à Tanger, et de quelques ouakil (consuls) à l’étranger, des troupes régulières (askar) et des forteresses.
En outre, la correspondance de l’État entraîne des frais relativement considérables par rapport aux autres dépenses, en raison de l’absence de poste régulière dans le pays. Enfin, quelques mosquées et quelques sanctuaires du Maroc, de même que les lieux saints de la Mecque et de Médine, aussi bien que la famille chérifienne de la dynastie actuelle, reçoivent des pensions du sultan.
Pour ce qui concerne ces dépenses, il est difficile, sinon impossible, de les évaluer par chapitres, même approximativement, car tout se fait par l’intermédiaire de la caisse centrale de Fez. Les dépenses les plus considérables sont motivées par les troupes régulières, puis vient la cour. M. le ministre Weber admet comme dépenses annuelles :
| Pour les askar, environ | 600000 | douros. |
| Pour la cour | 175000 | — |
| Pour les autres dépenses | 225000 | — |
| Total | 1000000 | — |
Si le renseignement d’après lequel la caisse centrale de Fez paye à peu près 3000 douros par jour est exact, l’ensemble des dépenses annuelles monte, pendant l’année mahométane de 354 jours, à 1062000 douros : ce qui approche sensiblement de la somme indiquée plus haut. D’après ces chiffres, le sultan économiserait tous les ans un million et demi de douros d’Espagne.
Il est étonnant que ce calcul, si imparfait qu’il soit, coïncide pourtant à peu près avec les résultats d’un travail sur les finances marocaines qui fut établi, il y a plus de soixante ans, par un savant habitant Tanger.
Græberg von Hemsoe, consul général de Suède et de l’un des petits États italiens, mit à profit en 1818 la présence à Tanger du sultan d’alors, Sidi Soliman, pour recueillir, des personnes bien informées de sa suite, des données sur les conditions financières du pays. Il publia en 1821 les résultats de ces informations.
Le calcul fait par lui des dépenses et des revenus annuels du Maroc a été jusqu’ici reconnu comme le plus exact, et a été utilisé par tous les écrivains qui ont traité des finances marocaines.
D’après Græberg von Hemsoe, chaque année,
| les revenus se montent à | 2600000 | douros |
| et les dépenses à | 990000 | — |
| Reste | 1610000 | — |
Le fait que le sultan, malgré des revenus si peu considérables relativement à l’étendue de son empire, épargne chaque année, aujourd’hui comme il y a soixante ans, environ un million et demi de douros, qu’il peut déposer dans son trésor, s’explique par cette considération, que d’importantes branches de l’administration qui dans les États civilisés absorbent de grandes sommes, ne coûtent au Maroc absolument rien. Une grande partie de l’armée est entretenue également sans qu’il en coûte à l’État aucune somme en argent monnayé. Le gouvernement dépense aussi peu pour l’industrie, l’agriculture, le commerce et la navigation que pour les routes, les ponts et en général les travaux publics. Au Maroc il n’existe aucune route carrossable, et à plus forte raison aucun chemin de fer ou télégraphe. Les forteresses tombent en ruines, et les pièces qui en garnissent les remparts sont presque toutes sans affût.
Dans ces conditions il n’y a pas à s’étonner que de faibles revenus dépassent des dépenses plus faibles encore, et qu’un trésor d’argent monnayé et d’objets précieux ait pu être rassemblé, sans qu’on en puisse établir exactement l’importance. Jusqu’à l’avènement du sultan actuel, ce trésor était conservé à Meknès, résidence de son père. Mouley Hassan le fit transporter aussitôt à Fez, où il doit se trouver encore actuellement.
Il existe à Meknès une trésorerie particulière, sur laquelle ont été répandus des récits fabuleux, aussi bien que sur la quantité d’argent qui y est enfermée. En effet, si, depuis les soixante ans que Græberg von Hemsoe a recueilli ses renseignements, un million et demi avait été épargné tous les ans, et si de temps en temps, par exemple au moment de la guerre avec l’Espagne, de grandes dépenses extraordinaires n’avaient eu lieu, il devrait se trouver aujourd’hui dans le trésor, uniquement en argent monnayé, environ 90 millions, outre les sommes qui devaient déjà y exister en 1818. On peut pourtant admettre avec assez de certitude que des sommes aussi considérables ne sont pas conservées dans le trésor du sultan : les dépenses sont sans doute plus importantes que celles dont on a parlé plus haut, et l’excédent annuel est beaucoup moindre. Une famine survenant de temps en temps et d’autres événements imprévus absorbent certainement beaucoup de l’argent épargné.
La trésorerie, Beit el-Mal, de Meknès est entourée d’une triple muraille ; c’est une construction en pierres de taille au milieu de laquelle, après avoir franchi trois portes de fer, on se trouve devant l’ouverture par laquelle les trésors apportés étaient jetés, dit-on, avec des pelles ! Une troupe de trois cents Nègres, qui y étaient enfermés pour la vie, surveillait ces trésors. Quatre fois par an, les sommes transportées à Meknès étaient jetées sous les voûtes en présence du sultan ou de trois de ses délégués, pour être ensuite conservées dans des niches.
Aujourd’hui ce bâtiment est vide, et, comme on n’a jamais entendu parler des mesures particulières qui auraient été prises à Fez pour y mettre en sûreté les trésors du sultan, on ne peut admettre qu’il s’y trouve 500 millions de douros, ainsi que des auteurs récents le supposent. Du reste, il ne me paraît pas invraisemblable que le sultan ait fait transporter une partie de ces épargnes, certainement considérables, de Fez, très exposé à une surprise de la part d’une puissance européenne, aux oasis plus éloignées et beaucoup plus sûres du Tafilalet ; elles y sont certainement mieux cachées que nulle part au Maroc et sous la protection de sa famille, les chourafa du Tafilalet.
Dette publique. — Le Maroc n’a pas d’autre dette que le reste de l’indemnité de guerre due à l’Espagne et qui se monte à environ 2 millions de douros. La moitié des droits de douane payés dans les principaux ports est employée, d’après les traités, à éteindre cette dette, qui, en quinze ans, est passée de 20 millions de douros à 2 millions. Cette moitié des droits de douane est évaluée chaque année à environ 600000 douros, que des navires de guerre espagnols expressément envoyés dans ce but viennent chercher tous les trimestres.
Pour pouvoir contrôler les recettes, l’Espagne s’est attribué le droit d’établir des surveillants auprès des employés de douane intéressés.
Un troisième quart des revenus des douanes sert à amortir la dette contractée envers une compagnie de capitalistes anglais : peu après la guerre, elle avança au gouvernement marocain les sommes nécessaires pour obtenir l’évacuation de Tétouan, où l’Espagne, d’après le traité de Ouadras, conservait le droit de tenir garnison jusqu’à l’amortissement de l’indemnité de guerre. Cette dette est également presque éteinte et serait probablement déjà amortie, si la terrible famine de l’hiver de 1878-1879 n’était survenue. Dans tous les cas, si aucune guerre n’a lieu prochainement, le Maroc sera libéré de toute dette dans peu d’années. Il n’est pas tenu compte des intérêts des sommes dues, conformément à la loi de l’Islam.
Fait typique au sujet de l’administration des douanes marocaines : le sultan, quoiqu’il n’ait plus que la moitié des droits de douane, reçoit cependant plus d’argent que quand ils entraient uniquement dans ses caisses. Les finances de la Tunisie donnent les mêmes résultats depuis qu’elles sont administrées par une commission européenne.
Grâce à cette situation financière, bonne en général, le sultan Mouhamed put, quelques années après la guerre avec l’Espagne, supprimer une ancienne taxe qui produisait beaucoup, la naïbah. On donna pour motif que cet impôt n’était pas fondé d’après le Coran et par conséquent était illégal. Dans le fait, le mot arabe naïbah signifie « soumission » ou « contrainte ». Néanmoins le gouvernement prélevait de temps immémorial cette naïbah sur toutes les tribus qui ne fournissaient aucun service armé au sultan. On établit donc une distinction entre les machazniyah, qui appartenaient au sultan et ont fait la guerre avec lui, et les naïbah, qui se sont abstenus. Ceux-ci étaient pour ce motif opprimés par le gouvernement ou ses représentants, et frappés de taxes illégales portant le même nom.
Græberg évalue la naïbah à 280000 douros par an, tandis que les seules taxes nouvelles, prélevées sur les animaux de bât (niks), sont évaluées à 40000 douros. Ces dernières furent créées quatre années environ avant la suppression des autres.
Situation militaire de l’empire marocain. — Nous donnons ci-après une courte description de la situation militaire du Maroc, peu connue en général.
L’armée consiste dans les éléments suivants : el-Bochari, el-Machazniyah, el-Askar, el-Tobdjiyah, el-Bahariyah, el-Harkah. Nous étudierons successivement chacun de ces groupes d’une façon sommaire.
1o El-bochari. — Mouley Ismaïl, le plus grand prince de la dynastie des Filali, fonda peu d’années après son avènement, en 1679, un corps de cavalerie régulière, qu’on nommait la « Garde noire », parce qu’elle n’est composée que de Nègres, et « Bochari », parce que le sultan l’avait consacrée au théologien et auteur Sidi Bochari, très vénéré de son temps au Maroc.
Ce corps, dont l’effectif a été très variable, puisqu’il a atteint 50000 hommes, et qui commençait à jouer le rôle des prétoriens de Rome et des janissaires de Constantinople, est aujourd’hui à peine fort de 5000 chevaux. Sous le grand-père du sultan Hassan il comptait encore 16000 hommes. Mouley Ali rassembla autrefois tous les Nègres aptes à porter les armes qui se trouvaient dans ses États, les partagea en régiments, et les fit dresser avec soin. Ses bochari se distinguaient autant par leur cruauté que par leur bravoure sauvage ; c’est avec eux qu’il conquit l’empire actuel de Fez et du Maroc, et qu’il étendit sa souveraineté jusqu’à Timbouctou. Pour leur entretien il assigna des terres placées surtout dans le voisinage de sa capitale, Meknès, qui prit de là chez maint écrivain le titre de garnison principale de la Garde noire.
Comme jadis, les bochari accompagnent encore le sultan dans toutes ses expéditions, en paix comme en guerre. Quand il est à Fez, il a toujours près de lui un détachement de bochari ; les autres retournent dans le pays dont ils sont investis et cultivent leurs terres, jusqu’à ce qu’ils soient convoqués de nouveau pour aller passer quelque temps à Fez et pour y relever leurs camarades qui y sont restés comme gardes du corps.
Ils ne reçoivent comme solde, en temps de paix, qu’un douro et demi par mois, comme les autres cavaliers, quand ils sont de service à la cour du sultan ; en marche ou en guerre, ils ont droit aux vivres pour eux et leurs chevaux.
En réalité, les bochari diffèrent peu aujourd’hui de la catégorie suivante, les machazniyah. D’après la coutume du pays, ils portent le burnous blanc (nommé ici djelab) et sont armés de longs fusils, de sabres, de yatagans presque droits, et rarement de pistolets ; ils n’ont pas de lance. Ils attaquent à toute allure, déchargent leurs fusils et se retirent lentement en les rechargeant. Ce n’est que quand l’ennemi faiblit ou tombe en désordre, qu’ils poussent plus avant et combattent avec le sabre et le yatagan.
2o Les djeich ou machazniyah. — Je les ai cités déjà en parlant de l’administration. Chaque amil a, suivant l’importance de son district, de 50 à 100 machazini à sa disposition, pour maintenir la tranquillité et le bon ordre et pour s’en servir comme messagers ; ce sont des cavaliers investis depuis très longtemps de terres dont les produits les font vivre ainsi que leurs chevaux.
Les djeich n’ont aucun droit à une solde. Ceux-là seuls qui sont de service près de l’amil ont droit à 8 réaux vellon (2/5 de douro[22] par mois) ; toutes les fois qu’ils sont employés dans le district à prélever des contributions ou à des expéditions semblables, ils reçoivent de la victime une indemnité non déterminée (souchrah). Cet usage entraîne naturellement de grands abus. La qualité de djeich ou de machazini est héréditaire, de même que la pièce de terre dont il est investi reste dans sa famille aussi longtemps qu’il a des descendants mâles. On ne donne pas de nouvelles investitures. Quand un djeich a plusieurs enfants, ils peuvent tous prendre le métier des armes ; quand ils n’ont pas de chevaux, ils le font à pied. Ils sont alors nommés tsirâs et reçoivent, quand ils sont employés par l’amil du district, une solde moindre que le djeich monté.
L’antique institution des djeich forme avec les bochari toute la cavalerie de l’armée marocaine. Y compris les bochari, il se trouve toujours environ de 10 à 12000 cavaliers auprès du sultan ; ils appartiennent aux tribus des Chiragah, des Oulad Djemaah, des Chirardah, des el-Houdavah, et des Rouwafah (tribus du Rif) ; en temps de guerre, ces tribus fournissent 30000 cavaliers, non compris ceux qui restent au service des amils.
Un machazini.
3o El-askar. — Les Maures désignent sous le nom turc d’askiar (soldat) une infanterie que Maoula Abd er-Rhamân créa après la guerre avec la France sur le modèle des zouaves ou des turcos. Elle est composée de 4000 hommes, qui accompagnent toujours le sultan. On les nomme aujourd’hui les « vieux askar », car le sultan actuel a fondé neuf bataillons du même genre. Dans ce but il leva, surtout de force, des recrues dans les villes de Marrakech, de Fez, de Rabat, de Selâ, d’el-Araïch (Larache), de Ksâr, de Meknès, de Tandjah (Tanger) et de Tétouan, et des tribus de Rhamnah, Seraghnah, de Hahah (dans le Sous), de Chiadmah et d’Insouga (Sous), en tout 6300 hommes. Les villes ne purent opposer aucune résistance au désir du sultan, et les tribus eurent l’obligation de fournir en guise d’amendes un certain nombre de recrues, après avoir été battues par les troupes du gouvernement, ou après s’être soumises sans combat. Le sultan laissa ensemble tous les hommes de même tribu et forma de chaque contingent une unité tactique plus ou moins forte. Marrakech (Marroco) constitua la plus considérable, avec 1000 hommes ; Tanger et Tétouan formèrent les plus petites, fortes chacune de 200 hommes.
Ils sont armés, à l’exemple des zouaves, de fusils européens et de baïonnettes portées dans un fourreau. Leur uniforme est rouge vif, avec d’étroits parements verts. Les instructeurs des askar étaient, à l’origine, des officiers ou sous-officiers égyptiens et français des corps algériens. L’instruction de ces troupes est pourtant encore très défectueuse, comme leur armement, car les fusils sont de types et de calibres très divers. Le service militaire dure toute la vie ; pourtant on permet aux incurables et aux vieillards de retourner dans leur pays. Les askar des deux catégories citées plus haut reçoivent tous les ans au Rhamadan un uniforme complet, et pour leur entretien il leur est alloué une solde nommée askar el-radim ; les plus anciens, c’est-à-dire ceux des troupes formées par le sultan Abd er-Rhamân, reçoivent tous les jours 1 1/4 réal vellon[23], en même temps qu’une solde mensuelle de 24 réaux vellon, tandis que les plus jeunes ont par jour une solde de 2 réaux vellon et de 36 réaux vellon par mois.
4o El-tobdjiyah (les artilleurs). — De tout temps ont existé dans les places fortes des côtes des artilleurs sédentaires, ne portant pas d’uniforme, analogues aux janissaires-tobdji de Turquie, à l’imitation desquels ils ont été créés et même dénommés. Tout leur service se borne aujourd’hui à saluer les navires de guerre étrangers avec le peu de petites pièces encore montées sur affût, de tirer le nombre habituel de coups de canon aux fêtes musulmanes, de même que pendant le mois de jeûne, au moment de la prière, et enfin quand un édit du sultan est lu publiquement. Ils sont artisans pour la plupart et exercent leur métier en dehors du service.
Des tobdjiyah de ce genre se trouvent à Tanger, Tétouan, el-Araïch, Rabat, Sélâ, Dar el-Béida, Mazagan, Asfi et Mogador ; ils sont en tout 840. Leur service est héréditaire ; ils sont francs d’impôts, mais ne sont pas investis de terres comme les machazniyah, et reçoivent une solde mensuelle de 36 réaux vellon (1 4/5 douros).
En outre, le Maroc dispose d’un détachement de 350 hommes, tirés, dans ces derniers temps, de l’infanterie régulière (askar), qui portent le même uniforme et reçoivent la même solde. Ils servent le peu de pièces de campagne que le sultan emmène avec lui dans ses expéditions.
C’est dans ce corps que se trouvent d’ordinaire les renégats, aujourd’hui peu nombreux. Ce sont généralement des déserteurs espagnols ; cependant d’autres nationalités s’y trouvent représentées.
5o Les bahariyah « marins », au nombre de 900, sont les restes des équipages de la flotte marocaine. En temps de paix ils servent, comme je l’ai déjà dit, de matelots sur les allèges appartenant au sultan, et reçoivent au lieu de solde les deux tiers des sommes qu’ils gagnent à charger et à décharger les navires de commerce ; le dernier tiers revient au sultan. Leur charge est héréditaire ; ils sont francs d’impôts comme les tobdjiyah et les machazniyah, et sont stationnés dans les mêmes ports que les premiers.
En temps de guerre, les bahariyah sont obligés de servir également comme soldats et reçoivent alors des vivres et la même solde que les autres.
6o El-harkah, mot à mot « le mouvement », c’est-à-dire le landsturm.
La harkah consiste dans la réunion de tous les hommes en état de porter les armes.
Le sultan les convoque aussi souvent qu’il en a besoin, en totalité ou par cercles, soit pour étouffer des soulèvements, soit pour une guerre contre l’étranger.
Ils combattent à pied ou à cheval, suivant leurs moyens, mais dans les deux cas il sont armés des longs fusils du pays et de yatagans ; parmi eux beaucoup de cavaliers portent de courts javelots. La longue lance, l’arme principale du Bédouin d’Orient, paraît être inconnue au Maroc.
En temps de guerre ce landsturm reçoit des vivres, mais pas de solde.
La harkah est convoquée en cas de besoin par l’amil du district qui la conduit au sultan. Si elle est employée dans le district, même, c’est l’amil qui la commande. En ce moment (1880) le sultan emmène avec lui, dans son expédition au nord-est de l’empire, environ 30000 hommes, dont 12000 cavaliers, bochari et djeich (machazniyah), 4000 askar et 14000 harkah provenant des différentes parties du pays.
Comme le service des harkah est presque volontaire, leur force est difficile à apprécier. Dans une guerre d’indépendance nationale ou pour l’Islam, leur nombre pourrait être très grand. Si l’on songe que tout homme armé, depuis l’enfant jusqu’au vieillard, appartient à la harkah, et que chacun est armé, on doit admettre que l’appréciation d’un auteur qui l’évalue de 300000 à 500000 hommes n’est pas exagérée. En fait, des personnes bien informées prétendent que, vers la fin de la dernière guerre avec l’Espagne, environ 300000 Marocains, harkah pour la plupart, se trouvaient sous les armes à Tétouan.
D’après ce qui précède, le sultan dispose, en cas de guerre, des forces suivantes :
| 1o | Garde noire (bochari) | 5000 | cavaliers. |
| 2o | Djeich ou machazniyah | 25000 | — |
| 3o | Askar (y compris 350 hommes qui servent des pièces de campagne) | 6300 | fantassins. |
| 4o | Tobdjiyah (artilleurs des ports) | 840 | — |
| 5o | Bahariyah | 900 | — |
| 6o | El-harkah (levée de tous les hommes valides, partie cavaliers, partie fantassins) | 300000 | hommes. |
| Total | 338040 | hommes. |
L’élément le plus important d’une armée est toujours l’infanterie, et, malgré les officiers instructeurs européens qui ont été récemment appelés au Maroc, il manque à ces troupes régulières tout ce qui, d’après nos idées, devrait les caractériser. Les différences d’âge entre les soldats sont déjà, au plus haut degré, nuisibles à une bonne instruction ; on voit parmi eux une foule de garçons tout jeunes, qui n’ont pas terminé leur croissance et peuvent à peine porter leurs fusils, ainsi que beaucoup de vieillards à barbe blanche ; la discipline et le respect pour les officiers sont naturellement très peu développés, et les exercices sur le terrain de manœuvre produisent pour les Européens un effet absolument comique.
Si peu de confiance qu’on puisse avoir dans ces troupes, au cas où le sultan voudrait s’en servir pour réprimer des soulèvements intérieurs, elles formeraient pourtant une force qu’il ne faudrait pas dédaigner en cas de guerre avec un État chrétien, surtout si on leur persuadait que l’Islam est en péril. A la vérité, elles ne pourraient jamais remporter de succès en rase campagne, en face d’un ennemi bien organisé ; mais leur connaissance du pays, leur fanatisme sauvage, si facilement excitable, feraient d’elles un adversaire à redouter. Le gouvernement marocain a certes beaucoup appris, depuis la guerre avec l’Espagne ; et pour les Espagnols, qui convoitent le Maroc depuis si longtemps, il ne serait plus aujourd’hui aussi facile qu’alors de vaincre les troupes de Mouley Hassan.
Agriculture et élevage. — La formation et la constitution du sol sont, au Maroc, aussi favorables à la culture que le climat. La haute chaîne de l’Atlas n’occupe pas relativement une partie considérable de la surface ; des collines, de larges vallées fertiles et des plaines étendues dominent. L’eau est généralement abondante dans la partie nord du pays, et toutes les plantes cultivées de l’Europe méridionale et centrale y poussent parfaitement : la canne à sucre et le mûrier y ont été plantés avec succès.
Les céréales dont l’exportation est permise, le maïs, les pois, les lentilles, les haricots, sont cultivées sur des étendues qui s’accroissent constamment. Mais l’insécurité du pays et l’indolence des habitants des campagnes sont trop grandes pour qu’un progrès important puisse être constaté. Une législation commerciale plus libérale accroîtrait pourtant très vite, d’après toutes les prévisions, la production et encouragerait la population à mieux cultiver un sol fertile. Le Maroc pourrait donner dix fois plus que ce qu’il produit réellement ; mais son fâcheux état politique empêche chacun de cultiver au delà de ce dont il a besoin. Les grains les plus importants sont le froment et l’orge ; cette dernière sert, avec des fourrages verts, à l’alimentation des chevaux, des mulets et des chameaux ; mais, comme ces grains ne peuvent être exportés et comme les amils prennent, sous un prétexte quelconque, les excédents de récolte de leurs administrés, en ne leur laissant que le strict nécessaire pour leur ménage, les gens des campagnes n’ont aucune tendance et ne reçoivent aucun encouragement à cultiver une partie plus étendue d’un sol fertile. Tandis que le sultan renferme d’immenses masses de grains en de grands magasins disséminés dans le pays, et dont une forte partie se corrompt fréquemment, les véritables producteurs n’ont d’ordinaire que juste ce qu’il leur faut pour vivre : suivant la pratique musulmane les habitants supportent leur destin avec tranquillité ; ils se plaignent volontiers de ces abus, mais ils sont eux-mêmes trop peu disposés à entreprendre quelque chose pour améliorer leur position.
Ce dernier côté de leur caractère apparaît dans la manière dont on cultive les terres au Maroc. Les outils de labourage sont de la forme la plus primitive. Un seul sillon, fait au moyen d’un tronc d’arbre courbé et affilé convenablement, sert à recevoir les semences. Les herses et les autres outils sont inconnus. La moisson est faite d’une manière aussi simple ; on arrache les tiges avec la main, ou l’on se borne à couper les épis ; le Marocain ne connaît ni la faux ni la faucille. Un fort couteau, à lame recourbée et à long manche, servant en même temps à couper les branches et les arbrisseaux, est employé quelquefois comme faucille. Les épis récoltés sont foulés par les animaux ou battus avec de grands bâtons par les gens du pays, jusqu’à ce que le grain puisse être séparé de la paille par un vannage. Les engrais sont inconnus : on y supplée, surtout dans les grandes plaines du versant nord de l’Atlas, par une irrigation habile. L’eau des rivières est répartie par des canaux nombreux dans les terres cultivées ; il est vrai qu’ils sont établis d’une manière primitive : on réunit par un passage souterrain deux trous profonds de plusieurs mètres et éloignés d’environ 20 ou 30 mètres ; on ferme ensuite les orifices de ces sortes de puits, et la terre amoncelée indique la direction de ces canaux, dont la construction est remarquable en ce que les pentes convenables sont établies sans instruments de précision.
Les Maures ont fait plus de progrès dans l’horticulture, et l’on trouve souvent aux environs des grandes villes des jardins bien tenus et bien arrosés ; ils proviennent, il est vrai, surtout de générations antérieures, et la population actuelle a de la peine à les maintenir en bon état.
Le Maroc est encore assez riche en forêts, quoique hommes et bêtes travaillent à les détruire.
Les pentes de l’Atlas, jusque assez loin dans les vallées, sont couvertes de forêts, qui renferment des bois de construction dont une partie est précieuse. Dans la contrée d’el-Mamora, près de Rabat, se trouvent d’immenses forêts de chênes-lièges, qui accroîtraient la richesse du pays si on les exploitait ; cet arbre utile croît fréquemment aussi sur les montagnes des environs de Tétouan et de Ceuta. Pourtant presque tout le bois de construction vient de Suède et d’Amérique, car les forêts sont inabordables, faute de chemins et de moyens de transport. Les montagnes du Rif donnent seules de courts madriers taillés en plein bois, qui sont estimés, parce qu’ils sont moins attaquables par les vers que les bois étrangers. Dans l’intérieur du pays, on ignore l’usage des scies.
Non seulement les nombreux troupeaux de moutons et de chèvres détruisent les bois, mais encore les bergers mettent, comme en Algérie, le feu aux forêts pour améliorer les pâturages.
Au Maroc l’élevage surtout est de grande importance, et donne en général de bons résultats. Il y a une quantité de tribus arabes et, dans l’Atlas, quelques tribus berbères qui ne cultivent pas du tout le sol et préfèrent se déplacer avec leurs troupeaux. Comme l’exportation des moutons est interdite et que celle des bœufs n’est permise que de Tanger et sur une échelle restreinte, on n’exporte que des peaux et des laines, le tout en assez grande quantité.
On estime la richesse du pays en animaux domestiques à 40 millions de moutons, 10 à 12 millions de chèvres, 5 à 6 millions de bœufs, un demi-million de chameaux ou de chevaux, et enfin 4 millions de mulets et d’ânes.
Les laines du Maroc sont estimées. Le mouton est généralement blanc et ressemble à celui d’Espagne ; on s’occupe aussi peu d’en améliorer la race que de protéger les animaux contre le froid ou la pluie en hiver et la faim en été, quand les pâturages deviennent maigres ; c’est pourquoi des maladies épizootiques surviennent souvent dans les troupeaux et nuisent au bien-être du pays.
Le cheval berbère est, comme on le sait, plein d’endurance et de vitesse ; mais la race est pourtant visiblement dégénérée. Elle fournit encore une bonne remonte à la cavalerie et vaut certainement mieux que celle des chevaux algériens ou tunisiens. Il n’y a plus de chevaux berbères pur sang que dans les écuries du sultan, surtout à Meknès. On trouve un beau cheval isolé chez beaucoup de cheikhs berbères des vallées de l’Atlas. Ceux que les voyageurs peuvent ordinairement voir, louer ou acheter dans les villes sont des animaux dégénérés, complètement négligés sous tous les rapports. L’exportation des chevaux est strictement interdite, et ceux-là seuls peuvent quitter le pays qui sont destinés à être donnés en présent par le sultan aux souverains européens ou à leurs ambassadeurs. Ce sont généralement de bons chevaux des haras du souverain.
Du reste, l’élevage est pratiqué avec la même simplicité qu’il y a des milliers d’années ; il y a peu d’améliorations à constater. Le lait est consommé par les femmes et les enfants ; le beurre est produit en assez grande quantité, mais on en importe, ou du moins on en importait jadis de grandes masses. On ne fabrique nulle part de fromage.
Pour ce qui concerne la présence des minéraux utiles, le Maroc est l’un des pays les moins connus de la terre. Je n’ai pas entendu parler de minerais d’or ; il doit y avoir de l’argent, surtout dans l’Atlas ; les minerais de fer sont très abondants, en particulier dans l’Atlas méridional, de même que ceux de cuivre et de plomb, très répandus sur les montagnes du Rif comme dans l’Atlas ; on dit aussi qu’il y existe des minerais d’antimoine. Le sel gemme est fort commun, surtout dans les montagnes entre Ouadras et Fez. Une terre à foulon, qui est vendue dans les villes en guise de savon minéral et qui sert à nettoyer les vêtements de laine, est également très abondante ; le lieu d’origine de ce minéral est, dit-on, dans l’Atlas, sur le chemin de Fez au Tafilalet ; il est exporté en Europe par Casablanca ; l’exportation des minerais est interdite.
On prétend que le charbon se trouve également au sud de l’Atlas ; l’apparition de la formation carbonifère sur la lisière nord du Sahara semblerait le prouver. J’ai vu ailleurs, auprès de Tétouan, des traces de charbon dont j’ai parlé en temps et lieu. La présence même de grands dépôts de charbon et de minerais à l’intérieur du Maroc n’aurait aujourd’hui aucune valeur réelle pour le pays : le manque absolu de moyens de transport ne permettrait pas de les utiliser. Le gouvernement marocain n’a aucun goût pour les entreprises minières ; quelques Arabes entreprenants commencèrent des galeries près de Tétouan et en tirèrent du plomb et de l’argent ; mais le gouvernement leur retira leur concession contre payement d’une indemnité, sans cependant l’exploiter lui-même : on a ici une sorte de terreur superstitieuse de tous les travaux souterrains. Ce n’est que dans l’oued Sous qu’une mine de cuivre est exploitée de toute antiquité ; de là est tiré le métal dont sont faits une partie des outils en usage au Maroc, ainsi que les flous (monnaie de billon).
L’industrie marocaine s’est mieux conservée que dans les autres pays musulmans, par suite de l’isolement systématique du pays des nations civilisées. Pour le même motif, elle est restée stationnaire ; l’ouvrier se sert aujourd’hui encore des instruments en usage il y a un millier d’années, et travaille d’après la même méthode que ses prédécesseurs de l’antiquité, sans changement et sans amélioration. Il est étonnant qu’il puisse arriver à une production comme la sienne ; son goût est inimitable et il est demeuré le même à travers les siècles.
Les tissus, les broderies, les cuirs et les poteries du Maroc sont célèbres. Pour le tissage on se sert de fil de lin, de coton et de laine ; on fabrique aussi des tissus mélangés pour lesquels la soie est achetée en Orient, alors qu’elle pourrait être produite dans le pays. Les haïks blancs du Maroc, dont la chaîne est en soie et le reste en laine fine, sont bien connus ; de même les cuirs de Maroc et de Saffi (maroquin et saffian), ainsi que les objets qui en sont fabriqués.
Les longs fusils entre les mains de tous sont fabriqués et décorés exclusivement à l’intérieur du pays, à Tétouan, Fez, Taroudant (oued Sous) et dans d’autres endroits. Au sud-est de l’Atlas, sur l’ancienne route commerciale de Timbouctou et du Soudan, qui allait par Sous, le Tafilalet et le Touat, on trouve encore des traces intéressantes de l’ancienne industrie métallurgique. Dans l’oued Sous on fabrique encore, en même temps que beaucoup de fausse monnaie de billon marocaine, des fusils avec du fer indigène. Dans le nord du Maroc on commence à tirer cette sorte de marchandise d’Europe, où elle est produite à plus bas prix, grâce au travail des machines. L’industrie métallurgique de l’oued Sous est toujours intéressante : les jolis poignards à lame recourbée, dont le fourreau est garni d’une plaque d’argent ornée de ravissantes arabesques, les fûts de fusil richement décorés, les poires à poudre de forme originale, viennent de l’oued Sous.
Au reste, les produits de l’industrie marocaine ne sont pas assez protégés contre la concurrence européenne par un droit d’entrée de 10 p. 100. Il est très vraisemblable que le Maroc aura le même sort que les autres pays situés hors d’Europe, dont l’industrie, jadis fort développée, disparaît aujourd’hui, à mesure que les relations se multiplient et que les moyens modernes de locomotion rendent l’intérieur de chacun d’eux plus accessible. Déjà on fabrique à Paris et ailleurs des quantités de produits marocains qui sont revendus au Maroc, et surtout à Tanger, comme des marchandises provenant du pays. Les articles industriels sont uniquement fabriqués dans les grandes villes, dont chacune a pour ainsi dire sa spécialité. Ainsi à Rabat ce sont les fabriques de tapis qui dominent, en même temps que les teintureries, qui pourtant en ont disparu en partie ; les tapis de Maroc ou de Rabat se distinguent par un coloris très riche et très chaud et par le manque de symétrie dans la disposition des figures et des dessins. Leur prix est relativement bas, parce qu’ils sont fabriqués en grandes quantités. Tétouan produit surtout des fusils, des objets en cuir de toute espèce et brodés de couleurs variées, ainsi que des soies brochées ; dans les bazars on trouve souvent de vieilles étoffes de soie, couvertes d’un admirable travail de broderie d’or et d’argent ; leurs prix sont relativement élevés. Fez a, outre ses objets en cuir, une réputation particulière pour la poterie ; les couleurs bleues dominent dans les vases de faïence marocaine ; des cruches grossièrement cuites ont une forme très élégante et très gracieuse. On fabrique aussi à Fez les grands plateaux ronds de cuivre jaune, couverts d’arabesques, de devises, etc., qui servent de plateaux à thé. Les bonnets rouges des Mahométans, les tarbouchs, nommés ordinairement fez en Europe, viennent quelquefois de Tunisie ; la plupart de ces bonnets, ainsi que de ceux employés en Turquie et dans l’Asie Mineure, sont fabriqués en Autriche. Marrakech produit beaucoup d’objets en cuir et d’armes, surtout couteaux et poignards.
L’architecture a atteint au Maroc un haut degré de perfection, et encore aujourd’hui les monuments sont construits en certains endroits avec l’ampleur de style que nous admirons dans les anciennes constructions mauresques d’Espagne. La pénurie générale a pour résultat d’empêcher l’emploi de grandes sommes à l’ornementation intérieure, sauf dans des cas isolés ; mais l’art n’a pas disparu. Comme partout en Orient, au Maroc on attache peu de prix à l’aspect des maisons ; mais les appartements sont disposés et ornés avec un grand soin. Au milieu des hautes et vastes salles revêtues de faïences, de tentures de velours garnies de broderies d’or et de beaux tapis, s’étalent quelques articles européens, surtout de grands lits de fer et des horloges placées dans de longues et vilaines caisses de bois. Dans presque toutes les villes, chaque maison a sa conduite d’eau, qui permet de l’entretenir très proprement à l’intérieur. Au contraire, les rues sont négligées, et le manque de police municipale s’y fait sentir. Comme on n’emploie pour la construction des maisons que des briques, des pierres et très peu de bois, les incendies sont un fait très rare dans les villes marocaines ; on ignore complètement l’institution des pompiers.
Les Marocains vivent en général sur leur passé ; les constructions nouvelles sont rares dans les villes, et les maisons suffisent largement à la population actuelle. On ne construit plus également de bâtiments publics, de mosquées ; celles qui existent ont déjà des siècles d’existence et datent d’une période où le peuple marocain était encore riche et puissant. Les mosquées n’ont pas, on le sait, les minarets ronds et élancés d’Orient, mais des tours quadrangulaires, consistant en plusieurs étages, dont l’extérieur est orné de briques coloriées et qui sont surmontées de plusieurs globes dorés.
Par suite de la politique arriérée du sultan et de ses conseillers, la situation commerciale n’est pas aussi heureuse qu’elle pourrait l’être dans un pays comme le Maroc. L’importation est pourtant fort importante, et les négociants européens de Tanger, el-Araïch, Rabat, Casablanca, Mogador pourvoient les Marocains de tous les articles nécessaires qu’ils ne peuvent produire ou qu’ils fabriquent à un prix beaucoup trop élevé et de médiocre qualité. Les draps, surtout ceux de couleurs bleue et rouge, toutes sortes d’étoffe de coton, puis des marchandises peu encombrantes, comme le thé de Chine, le café, les bougies, le sucre, etc., sont importés en très grande quantité et expédiés des ports dans l’intérieur par l’intermédiaire des marchands juifs et maures. Le manque de routes, de chemins de fer et de voies navigables rend le transport des marchandises beaucoup plus coûteux ; tout doit être transporté à dos de chameau, de mulet ou d’âne, et ces lourdes caravanes se meuvent très lentement. Du reste, le gain des petits marchands de l’intérieur ne peut être que très minime, car les articles européens sont vendus en partie à des prix surprenants de bon marché, si on tient compte des frais de transport. L’importation s’accroît tous les ans : déjà des Maures sont en relation directe avec les fabriques d’Angleterre et de France et ont voyagé dans ces pays ; mais en général les Juifs espagnols ont entre leurs mains le commerce de gros. Les fabricants européens et les grands négociants peuvent entamer des affaires au Maroc avec plus de sécurité que dans le véritable Orient : au Maghreb il n’y a pas de ces Levantins, Maltais, Grecs et Arméniens qui, en Turquie, en Asie Mineure et en Égypte, ont le monopole du commerce, et dont beaucoup, on le sait, ne jouissent pas d’une bonne réputation.
L’exportation du Maroc est très insignifiante par rapport à la masse des produits du sol, car le gouvernement a interdit la sortie des articles les plus importants et les plus précieux. Les grains, et surtout le froment, cultivés en grande quantité et qui pourraient l’être encore bien davantage, ne peuvent être exportés. Il est difficile de connaître le vrai motif de cette mesure ; si l’on croit prévenir ainsi le manque de ces grains si utiles, la réalité prouve qu’après chaque année un peu sèche une famine éclate dans une partie quelconque du pays. On cherche alors à y remédier, généralement trop tard, et d’une manière toute patriarcale : le sultan ouvre ses silos et fait distribuer ses réserves à bas prix ou même gratuitement. Si les blés pouvaient être exportés, non seulement beaucoup d’argent arriverait dans le pays, mais encore la population agricole serait entraînée à cultiver de plus grandes surfaces, ce qui ferait sentir bientôt la nécessité d’une culture plus éclairée, remplaçant les méthodes primitives actuellement en usage. Un accroissement du bien-être de la population des campagnes serait directement au profit du gouvernement, et augmenterait la capacité imposable ; mais au Maroc on tient, avec un aveuglement et une ténacité incompréhensibles, à des institutions arriérées et au principe des relations minima avec l’étranger. L’interdiction de l’exportation des grains a pu avoir sa raison d’être, il y a des siècles ; aujourd’hui cette raison n’existe plus, et cette défense est devenue un des plus grands obstacles aux progrès du pays.
Comme produits des champs et des jardins, on ne peut exporter que des pois, des haricots, des oranges et des légumes frais.
Il est également interdit de faire sortir du Maroc des chevaux, des mulets, des ânes, des moutons et des chèvres ; en ce qui concerne les bœufs, les représentants des États européens ont depuis quelques années obtenu l’autorisation d’en exporter, mais avec certaines restrictions. Jamais un négociant européen ou indigène ne reçoit d’autorisation de ce genre ; c’est toujours le consul d’un État. Ce fonctionnaire, qui ne peut s’occuper lui-même de commerce, quand il est consul de profession, cède cette permission à ceux de ses compatriotes qui la sollicitent ; il est évident que de très nombreux abus doivent se produire ainsi. Les permissions d’exportation, données d’ordinaire pour quelques années seulement, sont limitées de telle sorte qu’un nombre fixé à environ 6000 par an ne puisse être dépassé.
L’administration de la garnison de Gibraltar a, du reste, conclu avec le gouvernement marocain une convention d’après laquelle, chaque jour, un chiffre fixé de bœufs tués à Tanger est transporté de là à Gibraltar pour approvisionner la forteresse ; cette dernière en est complètement réduite aux vivres qui viennent du dehors. Des légumes secs, des œufs, du beurre, des poulets, etc., sont quotidiennement transportés de Tanger à Gibraltar.
Les peaux, les cornes et les os peuvent être exportés ; pour ces derniers articles, il existait jusque dans ces derniers temps, et il existe peut-être encore, cette restriction, que l’autorisation avait été donnée à un ou plusieurs négociants pour peu de temps, une ou deux années.
L’interdiction d’exporter les chevaux a probablement sa raison d’être dans l’intérêt de l’armée ; on craint, non sans motif, qu’il ne se produise bientôt un manque de ces animaux : au contraire, on devrait permettre la sortie des moutons et des chèvres sans avoir à en redouter le moindre inconvénient.
La laine des moutons forme l’un des plus importants articles d’exportation.
L’exploitation des forêts de chênes-lièges, encore très nombreuses en certains endroits, est interdite, et une source importante de revenus est ainsi fermée au peuple. Une suppression subite de cette interdiction aurait, de plus, l’inconvénient d’amener un véritable gaspillage des arbres et de détruire bientôt les forêts. Cette sorte d’industrie devrait être organisée et contrôlée de telle sorte que seuls les arbres d’un certain âge fussent écorcés à des intervalles de temps fixés. Mais le gouvernement est trop indifférent pour songer à une réglementation semblable.
Il est absolument incompréhensible que le palmier nain, qui croît dans les espaces incultes de l’intérieur du pays, ne puisse être exporté ; la population pauvre et peu valide pourrait se créer de petits gains en le récoltant ; cette plante fibreuse est employée à des usages industriels en Espagne et partout où elle pousse.
Si l’on cultivait au Maroc la noix de terre (arachide), ce serait encore une source fructueuse de revenus pour le pays. Les grandes plaines de l’intérieur y sont très favorables, et sa culture est très simple et très aisée. En Espagne ce fruit oléagineux, fort utile, est cultivé, mais il sert généralement à faire des confitures à cause de son goût d’amande. La vigne serait également bonne à planter au Maroc, car, partout où les figuiers poussent, le sol est favorable à cette plante ; en effet, depuis longtemps l’Algérie fournit, on le sait, de grandes quantités de bon vin. Il y aurait encore là une source de profits importants pour le Maroc, même en se contentant de la simple vente du raisin. De même qu’en Algérie, la culture du tabac serait profitable dans le pays voisin. Il y a donc une foule de productions que le Maroc pourrait fournir et qui amélioreraient la condition d’une population appauvrie.
La marine marocaine est entièrement anéantie. Il n’y a pas de marine marchande, et les restes des navires de guerre pourrissent à Larache (el-Araïch) ; même les pirates du Rif semblent, depuis la guerre de 1859-1860 avec l’Espagne, avoir renoncé à leur métier de corsaires. Ils se bornent aujourd’hui à transporter les bois de construction de leurs forêts, dans de petits bâtiments plats, jusqu’à Tanger ou à quelques ports de l’océan Atlantique. Leurs bateaux, non pontés, ne peuvent tenir la haute mer, et ces gens ne possèdent aucune connaissance nautique. Quand un bâtiment porte le pavillon marocain, il est généralement armé par des négociants européens, et monté par un équipage de même origine. Le sultan ne possède plus, comme je l’ai dit, que quelques allèges placées dans certains ports et qui travaillent pour son compte.
Au temps de sa splendeur, le Maroc faisait partie de ces pays de pirates qui régnaient dans la Méditerranée et répandaient partout la terreur par l’audace de leurs expéditions et la cruauté avec laquelle ils traitaient leurs esclaves. On pouvait alors parler d’une flotte marocaine, et les États européens, jusqu’à la Scandinavie, devaient consentir à payer au sultan un tribut annuel pour que leurs navires pussent fréquenter sans danger la Méditerranée. Quelques puissances ont payé ce tribut, sous forme de présents, jusque très avant dans notre siècle. Ces temps sont passés pour toujours : le seul bâtiment arborant encore aujourd’hui le pavillon rouge-vif du Maroc est le bateau de la Santé dans le port de Tanger.
Les relations des ports entre eux et avec l’Algérie leur voisine, ainsi qu’avec l’Espagne et l’Angleterre, assez rapprochées du Maroc, sont assurées exclusivement par des compagnies de navigation européennes, dont beaucoup y touchent dès aujourd’hui.
Le Maroc a ses monnaies à lui, mais les pièces espagnoles y sont plus répandues. On reçoit partout le douro d’Espagne et la peseta, ainsi que les pièces de 2 et de 2 1/2 pesetas, toutes très communes. Les pièces de 5 francs françaises le sont aussi. La différence entre un douro d’Espagne et un napoléon s’élève à 1 réal vellon. Les pièces de 20 francs françaises circulent également. Le thaler de Marie-Thérèse n’est pas en usage au Maroc, pas plus que dans le Sahara occidental, tandis que les monnaies espagnoles ont cours jusqu’à Timbouctou.
Il existe des monnaies d’argent indigènes, quoiqu’elles ne soient pas fort nombreuses. Elles sont de forme carrée et ont environ la valeur d’une pièce de 50 centimes.
Dans les petites transactions la monnaie de cuivre marocaine, flous, joue un grand rôle ; il y en a des quantités énormes. Ce sont des pièces de cuivre fondu, d’un mauvais travail ; sur l’une des faces sont inscrits le lieu de la fabrication et l’année ; sur l’autre, un monogramme, le sceau de Salomon bien connu, qui sert fréquemment à l’ornementation (le Chalsem Sidna Sliman). Les Marocains se servent, on le sait, des chiffres en usage chez nous, qu’ils ont pris aux Portugais ; nous les nommons arabes, quoique les Arabes d’Orient ne les connaissent point d’ordinaire et se servent d’autres signes, qu’ils nomment chiffres hindous.
Le flous marocain se présente en pièces de 1, 2, 4 « fils » ; ces dernières sont les plus répandues. Voici les équivalents du flous en monnaies européennes : 6 flous valent 1 blanquillo ; 4 blanquillos valent 1 once ; 11 onces ont la valeur de 1 réal vellon d’Espagne, et 44 onces correspondent à 1 peseta d’Espagne, c’est-à-dire à peu près 1 franc. D’après cela 1 douro d’Espagne vaut 220 onces ou 5280 flous.
Jadis le Maroc a frappé aussi des monnaies d’or, mais il a employé du métal si fin, que ces monnaies ont été rachetées pour être exportées, de sorte qu’on n’en trouve plus en circulation et que les seules qui existent encore sont conservées çà et là comme curiosités par des Juifs. Le papier-monnaie est tout à fait inconnu.
Il est évident que les restrictions apportées au commerce ne pourront durer longtemps encore au Maroc ; ce pays sera forcément attiré de plus en plus dans le mouvement commercial universel, comme c’est déjà le cas pour d’autres États mahométans. Cette circonstance, que le Maroc ouvre encore un large champ à l’importation des marchandises européennes, surtout à l’exportation de produits naturels, et que ces opérations promettent des résultats fructueux, cette circonstance, dis-je, attirera bientôt davantage l’attention des centres commerciaux sur ce dernier boulevard d’un isolement contraire à tout progrès. Des représentants de presque toutes les nations de l’Europe s’y trouveront rassemblés. Mais alors une question surgira : celle de savoir quel pays possédera une influence prépondérante au Maroc. Autrefois l’Angleterre, grâce à un représentant fort habile, avait le plus de succès à la cour du sultan, et l’on dit qu’il n’y avait rien que le ministre résident anglais de Tanger ne pût obtenir. Son pays a forcé le Maroc à la reconnaissance en lui avançant une grosse somme après sa guerre avec les Espagnols, pour que ceux-ci évacuassent l’une des villes les plus industrieuses de l’empire. La politique anglaise doit être particulièrement goûtée à Fez, parce qu’elle encourage les Marocains dans leur entêtement à maintenir l’ancien système d’isolement. Les motifs qui guident l’Angleterre doivent surtout tenir à ce qu’elle ne verrait pas du tout d’un œil indifférent l’important port de Tanger tomber entre les mains d’une puissance européenne.
La France a les yeux fixés sur le Maroc, qui est d’une grande importance pour elle, comme le plus proche voisin de l’Algérie. Elle songe à se créer un grand empire colonial en Afrique ; la Tunisie et l’Algérie, au sud le Sénégal, où l’influence française s’étend chaque jour davantage, sont déjà entre ses mains : il suffirait d’y joindre le Maroc, qui est enfermé entre ces divers pays, pour créer un domaine imposant. Les vues de la France dans ce sens ne me semblent pourtant pas particulièrement heureuses. Pour obtenir au Maroc une influence prépondérante, il faudrait entreprendre une guerre qui exigerait d’énormes sacrifices en argent et en hommes ; l’issue ne serait pas douteuse si le Maroc ne recevait aucun secours, mais la France se créerait pour des années un foyer de soulèvements constants. En outre, il faut se demander si d’autres pays, comme l’Angleterre et l’Espagne, verraient tranquillement les Français entrer dans Fez.
Quant à ce qui concerne l’Espagne, elle croit avoir le plus de droits sur le Maroc. Le peu de distance entre ces deux pays (Tanger et Tarifa ne sont qu’à quelques milles l’un de l’autre) ; la circonstance que les Espagnols s’y sont établis depuis longtemps ; que, parmi les Européens y vivant, ils sont les plus nombreux ; que leur monnaie y est répandue partout ; que la langue castillane est presque autant parlée dans les ports que l’arabe ; qu’enfin leurs missionnaires sont les seuls prêtres chrétiens de tout l’empire, et que l’Espagne y entretient depuis longtemps deux églises catholiques (à Tétouan et à Tanger) : toutes ces circonstances réunies sont des motifs pour qu’elle prétende à la possession du Maroc.
Cet empire a dû jusqu’ici son indépendance aux trois États que je viens de nommer et, comme aucun d’eux ne renoncera sans doute volontairement à son prétendu droit, le Maroc pourra conserver encore quelque temps ses sultans et sa mauvaise administration.
La valeur des colonies pour une grande puissance s’est accrue plus que jamais dans ces derniers temps, et tous les peuples maritimes s’empressent de faire des annexions aussi vite que possible. En particulier la répartition de l’Afrique marche très vite, et l’on y dispose de vastes territoires avant qu’ils soient même superficiellement étudiés.
L’Allemagne et l’Autriche ne jouent dans cette partie de la terre qu’un rôle passif ; ce dernier peuple s’occupe surtout des pays ses voisins au sud-est de l’Europe, afin d’y faire prévaloir son influence ; l’Allemagne a jusqu’ici dédaigné de se mêler aux questions d’outre-mer[24].
L’industrie, qui souffre vivement de l’excès de production, a pourtant besoin de nouveaux débouchés ; en outre l’Allemagne est forcée de voir émigrer chaque année une partie de sa population. Dans ces derniers temps, les demandes de possessions coloniales se sont fait entendre toujours plus haut en ce pays, et, dans l’ardeur de ce nouveau zèle, des souhaits extraordinaires y ont été émis. On ne s’explique pas toujours très nettement si l’on veut des colonies commerciales ou des pays dans lesquels puisse se déverser le courant de l’émigration.
De différents côtés on a prétendu que, si l’Allemagne voulait acquérir une grande influence dans la Méditerranée, elle devrait d’abord fonder des dépôts de charbon, et que le Maroc y serait parfaitement approprié. Je ne crois pas qu’un gouvernement prudent puisse s’exposer au danger de provoquer ainsi la résistance et la jalousie de l’Angleterre ou des puissances méditerranéennes. Il faut laisser les pays d’Afrique placés sur la Méditerranée aux États de l’Europe leurs voisins, comme c’est dans la nature des choses, et leur abandonner la tâche d’y répandre la civilisation occidentale.
D’un autre côté, considérer le Maroc comme approprié aux émigrants allemands, c’est-à-dire surtout à des cultivateurs, n’est pas plus exact. Il est vrai qu’il y a dans ce pays de grands espaces incultes ; mais la population sera assez dense pour les cultiver, aussitôt qu’il existera un gouvernement intelligent et juste qui garantira la propriété et ne fera pas courir risque au travailleur laborieux de se voir enlever son gain. Si l’interdiction d’exporter les divers produits du sol était levée, une vie plus active se développerait dans la population, car elle aurait la perspective de tirer un bon parti de ses récoltes.
Introduire au Maroc, en grand nombre, des cultivateurs allemands, serait une entreprise malheureuse, qui aurait des suites aussi tristes pour les deux pays. En outre, les circonstances climatiques sont telles, que le paysan allemand aurait peine à y travailler ; l’absence de pluies pendant un hiver empêche toute récolte l’été suivant, et la misère la plus affreuse serait alors le partage des émigrants, comme elle l’a été souvent des Marocains.
Ainsi les aspirations coloniales de l’Allemagne doivent, au moins pour ce qui concerne l’agriculture, prendre une autre direction que celle du Maroc. Tous les Allemands peuvent, par contre, faire du commerce au Maroc sans que ce pays dépende du leur.
Il y a dans le commerce un principe, c’est que celui-là gagne le plus qui livre réellement les meilleures marchandises à plus bas prix ; si l’industrie allemande réussit à remplir ces conditions, elle aura au Maroc un bon débouché, que le pays soit indépendant ou sous la domination de l’une des grandes puissances européennes.
Quant à l’instruction publique, il y a dans les villes de nombreuses écoles, et la population mauresque sait en très grande partie lire et écrire. Mais la masse du peuple des campagnes, aussi bien parmi les Arabes nomades que parmi les Berbères, n’a aucune instruction.
En dehors des écoles de théologie de Tétouan, de Marrakech et surtout de Fez, qui sont attachées aux mosquées et entretenues par des fondations, il n’y a pas d’écoles supérieures dans le pays. Dans les villes, les quartiers (haoumât) subventionnent quelquefois des écoles élémentaires, dans lesquelles on n’apprend qu’à lire et à écrire ou à réciter des maximes du Coran.
Les Juifs espagnols ont un degré d’instruction relativement plus élevé, parce qu’ils ont fondé de nombreuses écoles et que presque chacun d’eux sait lire et écrire. Les communautés les plus riches, celles de Tétouan et de Tanger, ont des professeurs sortis des collèges et des universités européennes, et qui sont ordinairement envoyés au Maroc par l’Alliance israélite. Cette association a beaucoup fait pour les Juifs espagnols du Maroc, et a contribué réellement à améliorer leur situation. Si elle n’a pu arriver à leur épargner toutes les petites humiliations auxquelles ils sont constamment exposés (sortir pieds nus de la mellah, habiter dans un quartier fermé, etc.), elle a pourtant réussi à rendre un peu plus sûres leur vie et leurs propriétés. La sécurité des Juifs est en général complète, et les confiscations de biens par un gouverneur ou par le sultan ont lieu plus rarement. Dans les ports et à Kasr el-Kebir, les mellahs sont déjà supprimées : Juifs et Mahométans vivent au contact les uns des autres.
Les sciences et certains arts sont enseignés, il est vrai, dans les écoles de théologie de Fez et de Marrakech, mais d’une manière beaucoup trop superficielle et toujours en tenant compte du Coran. La médecine, la chimie, l’astronomie et les mathématiques en sont toujours au point que ces sciences avaient atteint lors de la domination des Arabes en Espagne et quand ce peuple représentait alors la civilisation. La médecine est limitée à la connaissance de quelques simples, à l’application de ventouses, à la réduction des fractures, à l’extraction des dents et à d’autres opérations externes, pour lesquelles les instruments les plus grossiers et les plus primitifs sont en usage. L’anatomie n’est pas et ne peut être enseignée dans les circonstances actuelles, et les phénomènes physiologiques du corps humain sont inconnus des Marocains. La superstition est fort répandue, et la plupart des malades se contentent encore d’amulettes, de devises du Coran et d’autres moyens magiques. En général il n’y a que peu de maladies au Maroc, et les affections contagieuses introduites de l’Occident, telles que la syphilis, la variole, etc., y sont pour la plupart incurables.
Les moyens secrets pour augmenter, conserver ou rendre la force virile jouent un grand rôle chez les Mahométans. Dans mon voyage à travers ces pays, je fus souvent consulté et je pus rendre partout des services ; mais j’étais surtout interrogé à propos de ce que je viens de dire, et mes connaissances médicales perdaient évidemment beaucoup de leur prestige quand je déclarais ne rien pouvoir contre l’âge et ses suites.
En fait de médecine, les Juifs espagnols sont aussi arriérés, et la superstition domine chez eux comme parmi les Arabes ; ce n’est que dans quelques villes de la côte, où les Européens séjournent, que la situation est un peu meilleure.
Au Maroc l’hygiène est négligée de la manière la plus grave. On ne se préoccupe en rien de l’entretien des villes, et, quand on pénètre dans celles de l’intérieur, on rencontre assez souvent, sur les places, des cadavres d’animaux en putréfaction. C’est vraiment un contresens que le Maure, si finement doué pour la décoration de ses appartements, pour l’élégance des vêtements, et surtout enclin à une vie tranquille, distinguée et digne, ne s’occupe pas de la bonne tenue des villes, quand ce ne serait cependant que par pure esthétique.
Les conduites d’eau qui existent dans la plupart des villes ne servent pas à leur propreté ; leur disposition et la manière dont on en use sont, au contraire, telles, qu’elles seules rendent l’eau désagréable et malsaine. Il n’existe, à ma connaissance, de bains publics qu’à Fez et à Marrakech.
Dans cette dernière ville, un petit quartier situé en dehors de l’enceinte reçoit les lépreux ; je n’ai pas constaté que cette maladie fût particulièrement fréquente au Maroc. On n’a aucun moyen curatif contre les ophtalmies, qui ne sont pas rares, et elles empirent de telle sorte que souvent la cécité en est la conséquence.
Il y a des cas de folie ; si le pauvre être qui en est atteint est tranquille, on le laisse circuler librement ; mais les fous furieux sont jetés en prison comme de vulgaires criminels, y sont enchaînés et ne tardent pas à mourir.
Dans tout l’empire il n’y a pas un seul hôpital public subventionné par l’État ou par une ville ; à Tanger seulement, la colonie européenne en entretient un, qui est attenant à l’église de la Mission espagnole et ne reçoit que les Européens tombés malades dans le pays.
La chimie enseignée dans les écoles supérieures du Maroc n’est qu’une véritable alchimie, comme elle florissait chez nous au moyen âge ; son principal but est encore de produire de l’or ou d’en faire avec d’autres métaux. Les serpents, les scorpions, d’autres reptiles y jouent un rôle.
L’astronomie est toujours aussi au point où elle était au moyen âge et se borne à la connaissance des constellations ; tandis que les mathématiques enseignent seulement à mesurer les figures géométriques et à déterminer les hauteurs solaires.
On s’occupe également d’architecture ; comme on le sait, les Arabes ont y obtenu de grands résultats : ils bâtissent encore aujourd’hui d’après les mêmes règles et le même style qu’il y a des siècles.
La philosophie et la poésie sont étroitement unies à la religion et ont pour base le Coran. Des jeux de mots, joliment écrits, toutes sortes de figures formées de signes d’écriture, qui reproduisent un verset du Coran ou une sentence mystique, quand on a deviné leur sens, sont les thèmes favoris des poètes. Les lettrés du Maroc ne font plus de poèmes épiques ou lyriques, ou de drames ; il n’y a pas de théâtre, et le peuple s’amuse des récits de conteurs ambulants, qui tirent leurs sujets d’Orient, des contes des Mille et une nuits, etc.
La jurisprudence et le droit marocain reposent uniquement sur les lois ajoutées au Coran. Le Maroc moderne n’a pas d’historiens. Les sciences naturelles y sont inconnues, ou réduites à la connaissance de quelques plantes médicinales.
La musique et le chant sont très pratiqués, et on les entend toujours avec plaisir, mais les musiciens ne connaissent pas l’usage des notes. La peinture et la sculpture sont absolument inconnues ; la représentation des figures humaines étant surtout interdite par le Coran, tout l’art du peintre se borne à reproduire des signes d’écriture, en les ornant considérablement, en les contournant et en les revêtant de couleurs variées.
Les habitants du Maroc se trouvent donc dans un état de demi-civilisation, qui répond à peu près à celui de notre moyen âge. Mais alors les sciences et les arts étaient cultivés à la cour des califes : il y avait des historiens et des géographes, des poètes et des philosophes, et ils ont laissé des œuvres qui devaient exciter l’admiration générale. Les Maures actuels vivent des restes de cette civilisation. Ils n’ont pas su la conserver, encore moins l’accroître, et leur organisation despotique ainsi que leur fanatisme, qui écartent tout étranger, doivent leur valoir le nom de barbares. Dans les circonstances présentes, l’Islam veut dire stationnement et barbarie, tandis que le Christianisme représente la civilisation et le progrès.
FIN DU PREMIER VOLUME.