III.—ENLEVEMENTS PAR LE DIABLE
J. Wier[1] rapporte cette histoire d'une femme emportee par le diable:
[Note 1: Histoires, disputes et discours des illusions et impostures des diables, des magiciens, infames, sorciers et empoisonneurs, le tout compris en 5 livres, traduit du latin, de Jean Wier, sans date, vers 1577.]
"L'an 1551 il advint pres Megalopole joignant Wildstat, les festes de la Pentecoste, ainsi que le peuple se amusoit a boire et ivrongner, qu'une femme que estoit de la compagnie, nommoit ordinairement le diable parmy ses jurements, lequel en la presence d'un chacun l'enleva par la porte, et la porta en l'air. Les autres qui estoyent presens sortirent incontinent tous estonnez pour voir ou ceste femme estoit ainsi portee, laquelle ils virent hors du village pendue quelque temps au haut de l'air, dont elle tomba en bas et la trouverent apres morte au milieu d'un champ."
D'apres Textor[1]: "Il y en eut un lequel ayant trop beu, se print a dire, en follastrant, qu'il ne pouvoit avoir une ame, puisqu'il ne l'avoit point veue. Son compagnon l'acheta pour le prix d'un pot de vin, et la revendit a un tiers la present et inconnu lequel tout a l'heure saisit et emporta visiblement ce premier vendeur au grand estonnement de tous."
[Note 1: En son Traicte de la nature du vin, liv I, ch. XIII, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. III, p. 67.]
Crespet[1] cite d'autres exemples d'enlevements par le diable: "Tesmoing, dit-il, ce grand usurier qui dernierement voyant que les bleds estoient a bon prix se desespera et appellant le diable il le veit incontinent a son secours, qui l'emporta au haut d'un chesne et le jectant du haut en bas, lui rompit le col.
[Note 1: De la hayne de Sathan, p. 379.]
"Un autre qui avoit perdu son argent au jeu; apres qu'il eut blaspheme le nom de Dieu et de la Vierge Marie, fut visiblement emporte par le diable, auquel il s'estoit voue."
Chassanion[1] rapporte que "Jean Francois Picus, comte de la Mirande, tesmoigne avoir parle a plusieurs lesquels s'estant abusez apres la veine esperance des choses a venir, furent par apres tellement tourmentez du diable avec lequel ils avoyent fait certain accord, qu'ils s'estimeroyent bien heureux d'avoir la vie sauve. Dit d'avantage que de son temps il y eut un certain magicien, lequel promettoit a un trop curieux et peu sage prince de lui representer comme en un theatre du siege de Troyes, et lui faire voir Achilles et Hector en la maniere qu'ils combattoyent. Mais il ne peut l'executer se trouvant empesche par un autre spectacle plus hideux de sa propre personne. Car il fut emporte en corps et en ame par un diable sans que depuis il soit comparu."
[Note 1: En son Histoire des jugemens de Dieu, liv. I, ch. II, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. II, p. 718.]
Le Loyer[1] raconte encore cette histoire d'un diable noyant un anabaptiste:
[Note 1: Discours et histoires des spectres, etc., p. 332.]
"En Pologne, dit-il, un chef et prince d'anabaptistes invita aucuns de sa secte a son baptesme les assurant qu'ils y verroient merveilles et que le saint esprit descendrait visiblement sur luy. Les invitez se trouvent au baptesme, mais comme cet anabaptiste qui devait etre baptise mettait le pied dans la cuve pleine d'eau, incontinent, non le saint esprit, qui n'assiste point les heretiques, ains l'esprit de septentrion qui est le diable, apparoist visiblement devant tous, prend l'anabaptiste par les cheveux, l'eleve en l'air et tant et tant de fois luy froisse la teste et le plonge en l'eau qu'il le laissa mort et suffoque dans la cuve."
"Nous lisons aussi que le baillif de Mascon, magicien, fut emporte, dit J. des Caurres[1], par les diables a l'heure du disner, il fut mene par trois tours a l'entour de la ville de Mascon, en la presence de plusieurs ou il cria par trois fois: Aydez-moy, citoyens, aidez-moy. Dont toute la ville demeura estonnee, et luy perpetuel compagnon des diables, ainsi que Hugo de Cluny le monstre a plein."
[Note 1: Oeuvres morales et diversifiees et histoires, p. 392.]
"Un homme de guerre voyageant par le marquisat de Brandebourg, a ce que rapporte Simon Goulart[1], d'apres J. Wier[2], se sentant malade et arreste a une hostellerie, bailla son argent a garder a son hostesse. Quelques jours apres estant gueri il le redemanda a ceste femme, laquelle avoit deja delibere avec son mari de le retenir, par quoy elle lui nia le depost, et l'accusa comme s'il lui eust fait injure: le passant au contraire, se courroucoit fort, accusant de desloyaute et larcin cette siene hostesse. Ce que l'hoste ayant entendu, maintint sa femme, et jetta l'autre hors de sa maison, lequel cholere de tel affront tire son espee et en donne de la pointe contre la porte. L'hoste commence a crier au voleur, se complaignant qu'il vouloit forcer sa maison. Ce qui fut cause que le soldat fut pris, mene en prison, et son proces fait par le magistrat, prest a le condamner a mort. Le jour venu que la sentence devoit estre prononcee et executee le diable entra en la prison, et annonca au prisonnier qu'il estoit condamne a mourir; toutefois que s'il vouloit se donner a lui, il lui promettoit de le garantir de tout mal. Le prisonnier fit response qu'il aimoit mieux mourir innocent que d'estre delivre par tel moyen. Derechef le diable lui ayant represente le danger ou il estoit, et se voyant rebute, fit neantmoins promesse de l'aider pour rien et faire tant qu'il le vengeroit de ses ennemis. Il lui conseilla donc lorsqu'il seroit appele en jugement de maintenir qu'il etoit innocent et de prier le juge de lui bailler pour advocat celui qu'il verroit la present avec un bonnet bleu: c'est assavoir lui qui plaideroit la cause. Le prisonnier accepte l'offre et le lendemain, amene au parquet de justice, oyant l'accusation de ses parties et l'advis du juge, requiert (selon la coustume de ces lieux la), d'avoir un advocat qui remonstrast son droit: ce qui lui fut accorde. Ce fin Docteur es loix commence a plaider et a maintenir subtilement sa partie, alleguant qu'elle estoit faussement accusee, par consequent mal jugee; que l'hoste lui detenoit son argent et l'avoit force; mesmes il raconta comme tout l'affaire estoit passe, et declaira le lieu ou l'argent avoit este serre. L'hoste au contraire se defendoit, et nioit tant plus impudemment, se donnant au diable, et priant qu'il l'emportast, s'il estoit ainsi qu'il l'eust pris. Alors ce Docteur au bonnet bleu, laissant les plaids, empoigne l'hoste, l'emporte dehors du parquet, et l'esleve si haut en l'air que depuis on ne peut scavoir qu'il estoit devenu." Paul Eitzen[3] dit que ceci avint l'an 1541 et que ce soldat revenoit de Hongrie.
[Note 1: Thresor d'histoires admirables, tome I, p. 285.]
[Note 2: Au IVe livre de Praestigiis Daemonum, ch. XX.]
[Note 3: Au VIe livre de ses Morales, ch. XVIII.]
Les memes auteurs nous font encore connaitre les deux histoires suivantes:
"Un autre gentilhomme coustumier de se donner aux diables, allant de nuict par pays, accompagne d'un valet, fut assailli d'une troupe de malins esprits, qui vouloyent l'emmener a toute force. Le valet desireux de sauver son maistre, commence a l'embrasser. Les diables se prennent a crier: "Valet lasche prise"; mais le valet perseverant en sa deliberation, son maistre eschappa."
"En Saxe, une jeune fille fort riche promit mariage a un beau jeune homme mais pauvre. Lui prevoyant que les richesses et la legerete du sexe pourroyent aisement faire changer d'avis a ceste fille, lui descouvrit franchement ce qu'il en pensoit. Elle au contraire commence a lui faire mille imprecations, entre autres celle qui s'ensuit: Si j'en epouse un autre que le diable m'emporte le jour des nopces. Qu'avient-il? Au bout de quelque temps l'inconstante est fiancee a un autre, sans plus se soucier de celui-ci, qui l'admonneste doucement plus d'une fois de sa promesse, et de son horrible imprecation. Elle hochant la teste a telles admonitions s'appreste pour les espousailles avec le second: mais le jour des nopces, les parens, allies et amis faisans bonne chere, l'espousee esveillee par sa conscience se monstroit plus triste que de coustume. Sur ce voici arriver en la cour du logis ou se faisoit le festin, deux hommes de cheval, qu'on ameine en haut, ou ils se mettent a table, et apres disne, comme l'on commencoit a danser, on pria l'un d'iceux (comme c'est la coustume du pays d'honorer les estrangers qui se rencontrent en tels festins) de mener danser l'espousee. Il l'empoigne par la main et la pourmeine par la salle: puis en presence des parens et amis, il la saisit criant a haute voix, sort de la porte de la salle, l'enleve en l'air, et disparoit avec son compagnon et leurs chevaux. Les pauvres parens et amis l'ayans cherchee tout ce jour, comme il continuoyent le lendemain, esperans la trouver tombee quelque part, afin d'enterrer le corps, rencontrent les deux chevaliers, qui leur rendirent les habits nuptiaux avec les bagues et joyaux de la fille, adjoutans que Dieu leur avoit donne puissance sur ceste fille et non sur les acoustremens d'icelle, puis s'esvanouirent."
Goulard repete aussi cette attaque du diable rapportee par Alexandre d'Alexandrie[1]:
[Note 1: Au IIe livre de ses Jours geniaux.]
"Un mien ami, homme de grand esprit, et digne de foy estant un jour a Naples chez un sien parent, entendit de nuit la voix d'un homme criant a l'aide, qui fut cause qu'il aluma la chandelle, et y courut pour voir que c'estoit. Estant sur le lieu, il vid un horrible fantosme, d'un port effroyable et du tout furieux, lequel vouloit a toute force entrainer un jeune homme. Le pauvre miserable crioit et se defendoit, mais voyant aprocher celui-ci soudain il courut au devant, l'empoigne par la main et saisit sa robe le plus estroitement qu'il lui fut possible et apres s'estre long temps debattu commence a invoquer le nom et l'aide de Dieu et eschappe, le fantosme disparoissant. Mon ami meine en son logis ce jeune homme, pretendant s'en desfaire doucement, et le renvoyer chez soy. Mais il ne sceut obtenir ce poinct, car le jeune homme estoit tellement estonne qu'on ne pouvoit le rassurer, tressaillant sans cesse de la peur qu'il avoit pour si hideuse rencontre. Ayant enfin reprins ses esprits, il confessa d'avoir mene jusques alors une fort mechante vie, este contempteur de Dieu, rebelle a pere et a mere, ausquels il avoit dit et fait tant d'injures et outrages insupportables qu'ils l'avoyent maudit. Sur ce il estoit sorti de la maison et avoit rencontre le bourreau susmentionne."
Goulart[1] raconte encore d'autres histoires d'enlevements par le diable d'apres divers auteurs:
[Note 1: Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 538.]
"Un docteur de l'academie de Heidelberg ayant donne conge a certain sien serviteur de faire un voyage en son pays, au retour comme ce serviteur aprochoit de Heidelberg, il rencontre un reitre monte sur un grand cheval, lequel par force l'enleve en croupe, en tel estat il essaye d'empoigner son homme pour se tenir plus ferme; mais le reitre s'esvanouit. Le serviteur emporte par le cheval bien haut en l'air, fut jette bas pres d'un pont hors la ville, ou il demeura quelques heures sans remuer pied ni main: enfin revenu a soi, et entendant qu'il estoit pres de son lieu, reprint courage, se rendit au logis, ou il fut six mois entiers attache au lict, devant que pouvoir se remettre en pied[1]."
[Note 1: Extrait du Mirabiles Historiae de spectris, Leipzig, 1597.]
"Pres de Torge en Saxe, certain gentilhomme se promenant dans la campagne, rencontre un homme lequel le salue, et lui offre son service. Il le fait son palefrenier. Le maistre ne valoit gueres. Le valet estoit la meschancete mesme. Un jour le maistre ayant a faire quelque promenade un peu loin, il recommande ses chevaux, specialement un de grand prix a ce valet, lequel fut si habile que d'enlever ce cheval en une fort haute tour. Comme le maistre retournoit, son cheval qui avoit la teste a la fenestre le reconnut, et commence a hennir. Le maistre estonne, demande qui avoit loge son cheval en si haute escuirie. Ce bon valet respond que c'estoit en intention de le mettre seurement afin qu'il ne se perdist pas, et qu'il avoit soigneusement execute le commandement de son maistre. On eut beaucoup de peine a garrotter la pauvre beste et la devaler avec des chables du haut de la tour en bas. Tost apres quelques uns que ce gentilhomme avoit volez, deliberans de le poursuivre en justice, le palefrenier lui dit: Maistre, sauvez-vous, lui monstrant un sac, duquel il tira plusieurs fers arrachez par lui des pieds des chevaux, pour retarder leur course au voyage qu'ils entreprenoyent contre ce maistre: lequel finalement attrappe et serre prisonnier, pria son palefrenier de lui donner secours. Vous estes, respond le valet, trop estroitement enchaisne; je ne puis vous tirer de la. Mais le maistre faisant instance, enfin le valet dit: Je vous tireray de captivite moyennant que vous ne fassiez signe quelconque des mains pour penser vous garantir. Quoi accorde, il l'empoigne avec les chaines, ceps et manottes, et l'emporte par l'air. Ce miserable maistre esperdu de se voir en campagne si nouvelle pour lui conmence a s'escrier: Dieu eternel, ou m'emporte-on? Tout soudain le valet (c'est-a-dire Satan) le laisse tomber en un marest. Puis se rendant au logis, fait entendre a la damoiselle l'estat et le lieu ou estoit son mari, afin qu'on l'allast desgager et delivrer."
Des Caurres[1] raconte que "a la montagne d'Ethna, non gueres loin de l'ile de Luppari, montagne qu'on appelle la gueule d'enfer, Dieu monstra la peine des damnez. Il y a si long temps qu'elle brusle et tout demeure en son entier, comme fera enfer, quand elle auroit autant entier que toute l'Italie, elle devroit estre consommee. On entend la cris et complainctes, et les ennemis et mauvais esprits meinent la grand bruict, et suscitent de grandes tempestes sur la mer pres de ceste montagne. De nostre temps un prelat apres son trespas, fut trouve en chemin par ses amis, lequel se disoit estre damne et qu'il s'en alloit en ceste montaigne. Il n'y a pas encor longtemps qu'une nef de Sicile aborda la, en laquelle y avoit un pere gardien de ce pays-la avec son compagnon, le Diable luy dit qu'il le suivist pour faire quelque chose que Dieu avoit ordonne. Et soudain fut porte par luy en une cite assez loin de la. Et quand il fut la, le mauvais esprit le conduit au sepulchre de l'Evesque du lieu, qui estoit mort depuis trois mois: Et lui commanda de despouiller ses habillemens episcopaux, et lui dit apres: Ces habillemens soyent a toy, et le corps a moy comme est son ame; dans une demie heure, ledit religieux fut rapporte audit navire, et racompta ce qu'il avoit veu. Pour verifier cecy le patron du navire fit voile vers ceste cite: le sepulchre fut ouvert et trouverent que le corps n'y estoit point. Et ceux qui l'avoient revestu apres sa mort recogneurent les dicts habillemens episcopaux. Un homme de bien, et grand prescheur d'Italie, a mis cecy en escript, qui a cogneu ces gens-la."
[Note 1: Oeuvres morales et diversifiees, p. 378.]
"En ce mesme temps, continue des Caurres, y avoit en Sicile un jeune homme addonne a toute volupte, a jeux, et reniemens: lequel le vice-roy de Sicile, envoya un soir, en un monastere pour querir une salade d'herbes: en chemin soudain il fut ravy en l'air, et on ne le vit plus. Un peu de temps apres un navire passoit aupres de ceste montagne, et voicy une voix qui appelle par deux fois le patron du navire, et voyant qu'il ne respondoit point pour la troisieme, ouit que s'il n'arrestoit il enfondroit le navire. Le patron demande ce qu'il vouloit, qui respondit: Je suis le diable, et di au vice-roy qu'il ne cerche plus un tel jeune homme, car je l'ay emporte, et est icy avec nous: voicy la ceinture de sa femme qu'il avoit prinse pour jouer; laquelle ceinture il jette sur le navire."