IV.—METAMORPHOSES DU DIABLE

Le diable apparait sous toutes sortes de figures.

"Que diray-je davantage? lit-on dans l'ouvrage de Le Loyer[1]. Il n'y a sorte de bestes a quatre pieds que le diable ne prenne, ce que les hermites vivans es deserts ont assez eprouve. A sainct Anthoine qui habitoit es deserts de la Thebaide les loups, les lions, les taureaux se presentoient a tous bouts de champ; et puis a sainct Hilarion faisant ses prieres se monstroit tantost un loup qui hurloit, tantost un regnard qui glatissoit, tantost un gros dogue qui abbayoit. Et quoy? le diable n'auroit-il pas ete si impudent mesmes, que ne pouvant gaigner les hermites par cette voye, il se seroit montre, comme il fit a sainct Anthoine, en la forme que Job le depeint sous le nom de Leviathan, qui est celle qui lui est comme naturelle et qu'il a acquise par le peche, voire qui lui demeurera es enfers avec les hommes damnes. Ce n'est point des animaux a quatre pieds seulement que les diables empruntent la figure, ils prennent celles des oyseaux, comme de hiboux, chahuans, mouches, tahons… Quelquefois les diables s'affublent de choses inanimees et sans mouvement, comme feu, herbes, buissons, bois, or, argent et choses pareilles… Je ne veux laisser que quand les esprits malins se monstrent ils ne gardent aucune proportion parce qu'ils sont enormement grands et petits comme ils sont gros et greles a l'extremite."

[Note 1: Discours et histoires des spectres, etc. p. 353.]

"J'ai entendu, dit Jean Wier, cite par Goulart[1], que le diable tourmenta durant quelques annees les nonnains de Hessimont a Nieumeghe. Un jour il entra par un tourbillon en leur dortoir, ou il commenca un jeu de luth et de harpe si melodieux, que les pieds fretilloyent aux nonnains pour danser. Puis il print la forme d'un chien se lancant au lict d'une soupconnee coulpable du peche qu'elles nomment muet. Autres cas estranges y sont advenus, comme aussi en un autre couvent pres de Cologne, le diable se pourmenoit en guises de chiens et se cachant sous les robes des nonnains y faisoit des tours honteux et sales autant en faisoit-il a Hensberg au duche de Cleves sous figures de chats."

[Note 1: Thresor d'histoires admirables, etc.]

"Les mauvais esprits, dit dom Calmet[1], apparoissent aussi quelquefois sous la figure d'un lion, ou d'un chien, ou d'un chat, ou de quelque autre animal, comme d'un taureau, d'un cheval ou d'un corbeau: car les pretendus sorciers et sorcieres racontent qu'au sabbat on le voit de plusieurs formes differentes, d'hommes, d'animaux, d'oyseaux."

[Note 1: Traite sur les apparitions des esprits, t. Ier, p. 44.]

"Le diable n'apparoit aux sorciers dans les synagogues qu'en bouc, dit Scaliger[1]; et en l'Escriture lors qu'il est reproche aux Israelites qu'ils sacrifioient aux demons, le mot porte aux boucs. C'est une chose merveilleuse que le diable apparoisse en cette forme.

[Note 1: Scaligerana, Groeningue, P. Smith, 1669, in-12. 2e
partie, article Azazel.]

"Les diables, dit-il plus loin[1], ne s'addressent qu'aux foibles; ils n'auroient garde de s'addresser a moy, ie les tuerois tous."

[Note 1: Meme ouvrage, article Diable.]

Quelquefois le diable apparait sous la forme empruntee d'un corps mort.

"Je ne puis, dit Le Loyer[1], pour verifier que les diables prennent des corps morts qu'ils font cheminer comme vifs, apporter histoire plus recente que celle-ci. Ceux qui ont recueilliz l'histoire de notre temps de la demoniaque de Laon disent qu'un des diables qui etoit au corps d'elle appele Baltazo print le corps mort d'un pendu en la plaine d'Arlon pour tromper le mary de la demoniaque, et la fraude du diable fut descouverte en ceste facon. Le mary estoit ennuye des frais qu'il faisoit procurant la sante de sa femme, n'y pouvant plus fournir. Il s'addresse donc a un sorcier, qui l'asseure qu'il delivrera sa femme des diables desquels elle estoit possedee. Le diable Baltazo est employe par le sorcier et mene au mary qui leur donne a tous a souper, ou se remarque que Baltazo ne but point. Apres le souper, le mary vint trouver le maitre d'escole de Vervin en l'eglise du lieu, ou il vaquoit aux exorcismes sur la demoniaque. Il ne luy cele point la promesse qu'il avoit du sorcier, et reiteree de Baltazo durant le souper qu'il gueriroit sa femme, s'il le vouloit laisser seul avec elle: mais le maitre d'escole avertit le mary de prendre bien garde de consentir cela. Quelque demie heure apres le mary qui s'etoit retire, amene Baltazo dans l'eglise, que l'esprit Baalzebub qui possedoit la femme appela incontinent par son nom, et luy dit quelques paroles. Depuis Baltazo sort de l'eglise, disparoit et ne scait-on ce qu'il devint. Le maistre d'escole qui voit tout cecy, conjure Baalzebub, et le contraint de confesser que Baltazo etoit diable et avoit prins le corps d'un mort, et que si la demoniaque eut este laissee seule, il l'eust emportee en corps et en ame."

[Note 1: Discours et histoires des spectres, visions, etc. p. 244.]

"L'exemple de Nicole Aubry, demoniaque de Laon est plus que suffisant pour montrer ce que je dis, ajoute Le Loyer[1]. Car devant que le diable entrast en son corps, il se presenta a elle en la forme de son pere decede subitement, luy enjoignit de faire dire quelques messes pour son ame, et de porter des chandelles en voyage. Il la suivoit partout ou elle alloit sans l'abandonner. Cette femme simple obeit au diable en ce qu'il lui commandoit, et lors il leve le masque, se montre a elle, non plus comme son pere, mais comme un phantosme hideux et laid, qui luy persuadoit tantost de se tuer, tantost de se donner a luy.—Cela se pouvoit attendre par les reponses que la demoniaque faisoit au diable, luy resistant en ce qu'elle pouvoit.—Je me veux servir de l'histoire de la demoniaque de Laon attestee par actes solennels de personnes publiques, tout autant que si elle estoit plus ancienne. Il y a des histoires plus anciennes qu'elle n'est, ou a peine on pourroit remarquer ce qui s'est veu en ceste femme demoniaque. Ce fut pour nostre instruction que la femme fut ainsi tourmentee au coeur de la France, mais notre libertinisme fut cause que nous ne les peusmes apprendre."

[Note 1: Discours et histoires des spectres, visions, etc., p. 320.]

Bodin[1] fait connaitre une histoire analogue:

[Note 1: Demonomanie, livre III, ch. VI.]

"Pierre Mamor recite, dit-il, qu'a Confolant sur Vienne, apparut en la maison d'un nomme Capland un malin esprit se disant estre l'ame d'une femme trespassee, lequel gemissoit et crioit en se complaignant bien fort, admonestant qu'on fist plusieurs prieres et voyages, et revela beaucoup de choses veritables. Mais quelqu'un lui ayant dit: Si tu veux qu'on te croye dis Miserere mei Deus, secundum magnam misericordiam tuam. Sa reponse fut: Je ne puis. Alors les assisants se mocquerent de lui, qui s'enfuit en fremissant."

Le diable prend meme parfois la forme de personnes vivantes.

Voici par exemple ce que rapporte Loys Lavater[1]:

[Note 1: Trois livres des apparitions des esprits, fantasmes, prodiges, etc., composez par Loys Lavater, plus trois questions proposees et resolues par M. Pierre Martyr. Geneve, Fr. Perrin, 1571, in-12.]

"J'ai oui dire a un homme prudent et honnorable baillif d'une seigneurie dependante du Zurich, qui affirmoit qu'un jour d'este allant de grand matin se promener par les prez, accompagne de son serviteur, il vid un homme qu'il cognoissoit bien, se meslant meschamment avec une jument: de quoy merveilleusement estonne retourna soudainement, et vint frapper a la porte de celuy qu'ils pensoyent avoir veu, ou il trouva pour certain qu'il n'avoit bouge de son lict. Et si ce bailli, n'eust diligemment seu la verite, un bon et honneste personnage eust este emprisonne et gehenne. Je recite ceste histoire, afin que les juges soyent bien avisez en tels cas. Chunegonde, femme de l'empereur Henry second, fut soupeconnee d'adultere, et le bruit courut qu'elle s'accointoit trop familierement d'un gentilhomme de la cour. Car on avoit veu souvent la forme d'iceluy (mais c'estoit le diable qui avoit pris ce masque) sortant de la chambre de l'empereur. Elle monstra peu apres son innocence en marchant sur des grilles de fer toutes ardentes (comme la coutume estoit alors) et ne se fit aucun mal."

"En l'ile de Sardaigne, dit P. de Lancre[1] et en la ville de Cagliari, une fille de qualite, de fort riche et honnorable maison, ayant veu un gentilhomme d'une parfaicte beaute et bien accompli en toute sorte de perfections s'amouracha de luy, et y logea son amitie avec une extreme violence. (Elle sut dissimuler et le gentilhomme ne s'apperceut de rien). Un mauvais demon pipeur, plus instruit en l'amour et plus affronteur que luy, embrassant cette occasion, recognut aisement que cette fille esprise et combatue d'amour seroit bientot abbatue… Et pour y parvenir plus aisement, il emprunta le masque et le visage du vray gentilhomme, prenant sa forme et figure, et se composa du tout a sa facon, si bien qu'on eut dit que c'estoit non seulement son portrait, mais un autre luy-meme. Il la vit secretement et parla a elle, lui feignit des amours et des commoditez pour se voir. De maniere que le mauvais esprit qui trouve les sinistres conventions les meilleures abusa non seulement de la simplicite de ceste jeune fille, ains encore du sacrement de mariage par le moyen duquel la pauvre damoyselle pensoit aucunement couvrir sa faute et son honneur. De sorte que, l'ayant espouse clandestinement, adjoustant mal sur mal, comme plusieurs s'attachent ordinairement ensemble pour mieux assortir quelque faict execrable tel que celuy-ci, ils jouyrent de leurs amours quelques mois, pendant lesquels cette fille faussement contente cachoit le plus possible ses amours… Il advint, que sa mere luy donna quelque chose sainte qu'elle portoit par devotion, qui lui servit d'antidote contre le demon et contre son amour, brouillant ses entrees et troublant ses commoditez. Le diable lui avait recommande de ne pas lui envoyer de messager, mais la jalousie la poussant, elle en envoya un au gentilhomme pour le prier de se rendre aupres d'elle, lui reprocha son abandon, etc. Le gentilhomme tout etonne lui declara qu'elle a ete pipee et etablit qu'a l'epoque du pretendu mariage il etait absent. La damoyselle reconnut alors l'oeuvre du demon et se retira dans un monastere pour le reste de sa vie."

[Note 1: Tableau de l'inconstance des mauvais anges, p. 218.]

Wier[1] raconte cette histoire d'une jeune fille servante d'une religieuse de noble maison, a qui le diable voulut jouer un mauvais tour. "Un paysan lui avoit promis mariage; mais il s'amouracha d'une autre: dont ceste-ci fut tellement contristee, qu'estant allee environ une demie lieue loin du couvent, elle rencontra le diable en forme d'un jeune homme, lequel commenca a deviser familierement avec elle, lui descouvrant tous les secrets du paysan, et les propos qu'il avoit tenus a sa nouvelle amie: et ce afin de faire tomber cette jeune fille en desespoir et en resolution de l'estrangler. Estans parvenus pres d'un ruisseau, lui print l'huile qu'elle portoit, afin qu'elle passast plus aisement la planche, et l'invita d'aller en certain lieu qu'il nommoit; ce qu'elle refusa, disant: Que voulez-vous que j'aille faire parmi ces marest et etangs? Alors il disparut, dont la fille conceut tel effroy qu'elle tomba pasmee: sa maistresse, en estant avertie la fit rapporter au couvent dedans une lictiere. La elle fut malade, et comme transportee d'entendement, estant agitee de facon estrange en son esprit, et parfois se plaignoit estre miserablement tourmentee du malin, qui vouloit l'oster de la et l'emporter par la fenestre. Depuis elle fut mariee a ce paysan et recouvra sa premiere sante."

[Note 1: Histoires, disputes et discours des illusions et
impostures des diables
.]

Le meme auteur[1] rapporte cette histoire singuliere d'une metamorphose du diable:

[Note 1: Histoires des impostures des diables, p. 196.]

"La femme d'un marchand demeurant a deux ou trois lieues de Witemberg, vers Slesic, avoit, dit-il, accoustume pendant que son mary estoit alle en marchandise, de recevoir un amy particulier. Il advint donc pendant que le mary etoit aux champs que l'amoureux vint veoir sa dame, lequel apres avoir bien beu et mange, il faict son devoir, comme il luy sembloit, il apparut sur la fin en la forme d'une pie montee sur le buffet, laquelle prenoit conge de la femme en cette maniere: Cestuy-ci a este ton amoureux. Ce qu'ayant dit, la pie disparut, et oncques depuis ne retourna."

Bouloese rapporte cette singuliere aventure arrivee a Laon[1]:

[Note 1: Le Tresor et entiere histoire de la triomphante victoire du corps de Dieu sur l'esprit en colere de Beelzebub, obtenue a Laon l'an 1566, par Bouloese. Paris, Nic. Chesneau, 1578, in-4 deg..]

"Lors ce medecin reforme, sans en communiquer au catholique, ne perdant cette occasion de bouche ouverte, tira de sa gibessiere une petite phiole de verre contenant une liqueur d'un rouge tant couvert qu'a la chandelle il apparoissoit noir, et luy jetta en la bouche. Et Despinoys esmeu par la puanteur, haulsant la main droicte au devant s'escria disant: Fy, fy, Monsieur nostre maistre que luy avez-vous donne? Et en tomba sur sa main de ce rendue pour un temps fort puante (dont par apres il fut contraint de manger avec la gauche tenant cependant la droicte derriere le dos) comme aussi toute la chambre fut remplie de cette puantueur. Le corps devint roide comme une buche, sans mouvement ny sentiment quelconque. Dont ce medecin reforme fort etonne, dist que c'estoit une convulsion. Et retira une autre bouteille pleine de liqueur blanche, qu'il disoit notre eau de vie avec la quintessence de romarin pour faire revenir a soy la patiente, et faire cesser la convulsion. Et pour exciter la patiente lui feist frotter et battre les mains en criant: Nicole, Nicole, il faut boire. Cependant une beste noire (avec reverence semblable a un fouille-merde: aussi a Vrevin s'etait montree une autre sorte de grosse mouche a vers que par ses effets l'on a jugee estre ce maistre mouche Beelzebub), beste noire que peu apres appela le diable escarbotte, fut veue et se pourmena sur le chevet du lict et sur la main du dict Despinoys en l'endroit de la susdite puante liqueur respandue… Toutefois ce medecin disant estre une ordure tombee du ciel du lit, secoua, mais en vain, pour en faire tomber d'autres. Et se voyant ne pouvoir exciter la patiente et avoir este reprins d'avoir jete en la bouche d'icelle, ceste liqueur tant puante, print une chandelle et s'en alla."