I.—NATURE DES ESPRITS
"Il y a, dit un manuscrit de magie[1], plusieurs sortes d'esprits de differents ordres et de differents pouvoirs. Les terrestres sont les gnomes qui sont les gardiens des tresors caches… Les nimphes resident aux eaux. Les silphes habitent dans les airs. Les salamandres habitent dans la region du feu. Il faut noter que tous ces esprits sont sous la domination des sept planetes."
[Note 1: Operations des sept esprits des planetes, manuscrit de la Bibliotheque de l'Arsenal, n deg. 70, p. 1.]
Pour Taillepied[1], les corps des esprits sont de l'air. "Pour resolution donc de ce point, dit-il, il faut conclure que les corps des esprits, quand ils se veulent apparoistre, sont de l'air. Et comme l'eau s'amasse en glace, et quelquefois se durcit et devient cristal, ainsi l'air duquel les esprits s'enveloppent, s'espaissit en corps visible. Que si l'air ne peut suffire, ils peuvent rester parmi quelque chose de vapeur ou d'eau, pour leur donner couleur, comme nous voyons cela advenir en l'arc qui est aux nuees, lequel, comme dit le poete au quatriesme des Eneides:
[Note 1: Traicte de l'apparition des esprits, etc., par F.-N. Taillepied.
Paris, Fr. Julliot, 1617, in-12, p. 186.]
Du clair soleil a l'opposite estant
Mille couleurs diverses va portant.
Il n'est pas bon d'attribuer aux esprits angeliques tant bons que mauvais, les membres de vie, comme les poulmons, le coeur et le foye: car ils ne vestent pas des corps pour les vivifier ains seulement pour se faire voir et s'en servir comme d'instruments. Il est vray qu'ils boyvent et mangent, mais ce n'est pas par necessite, c'est afin que, se manifestant a nous par quelques arguments, ils nous donnent a entendre la volonte de Dieu."
"Loys Vives, au premier livre de la Verite de la religion chrestienne, escrit, dit le meme auteur[1], qu'es terres nouvellement descouvertes n'y a chose si commune que les esprits qui apparoissent environ midy, tant es villes comme aux champs, parlent aux hommes, leur commandent ou defendent quelque chose, les tourmentent, espouvantent et battent aussy… Olaus le Grand, archeveque d'Upsale, escrit au second livre de son Histoire des peuples septentrionaux, chapitre troisieme, qu'il y a en Irlande des esprits qui apparoissent en forme d'hommes qu'on aura cogneus, ausquels ceux du pays touchent en la main avant que de scavoir rien de la mort de ceux qu'ils touchent. Quelques-uns pensent que ce ne sont pas ames des trespassez, ains seulement demons surnommez par les anciens Lemures ou loups garoux, Faunes, Satyres, Larves ou masques, Manes, Penates ou dieux tutelaires et domestiques, Nymphes, Demy-dieux, Luittons, Fees et d'une multitude d'autres noms; mais comme il n'y a point de repugnance que les demons, soient bons ou mauvais, ne se representent aux hommes sous quelque forme visible, aussi, il ne repugne point que les ames separees ne s'apparoissent ainsy, le tout par la permission de Dieu et sa volonte."
[Note 1: Page 100.]
Le comte de Gabalis[1] raconte que "Un jour il fut transporte en la caverne de Typhon, qui n'est pas fort esloignee des sources du Nil du coste de la Libie, par une jeune sylfe qui avoit conceu une forte passion d'amour pour luy; il y trouva une salamandre qui apres un long discours qu'elle luy fit de la nature des estres spirituels et nuisibles, de leur naissance et de leur mort, ajouta: "Je suis sur le poinct de voir finir une vie qui a desja dure 9715 ans et qui doit aller jusqu'a 9720 ans qui est l'aage des demy-dieux; voicy, comte, un present que je vous fais dont vous ne connoistrez bien le prix qu'apres que vous l'aurez garde quelque temps, je vous prie de l'estimer pour l'amour de moy", puis elle disparut. C'estoit des secrets merveilleux escritz sur des escorces d'arbre, en langue egyptienne, que la belle sylfe luy expliqua… et d'ou il pretendoit avoir tire son excellent livre.
[Note 1: Les Sorts egyptiens, manuscrit de la Bibliotheque de l'Arsenal, n deg. 94, preface.]
"Le plus celebre des gnomes, d'apres M. Alf. Maury[1], est Alberick, qui etait commis a la garde du tresor des Niebelungen. Les gnomes fuient la presence du jour, habitent sous les pierres, comme nous l'apprend l'Avismal, et dans les cavernes, ainsi qu'on le dit dans les Niebelungen. Plusieurs legendes racontent comment des gnomes ont ete decouverts sous des pierres, derriere lesquelles ils etaient blottis. Telle est la legende dans laquelle il est question d'un de ces nains, qu'un jeune berger trouva pres de Dresde, sous une pierre, et qu'il employa des lors a garder ses troupeaux."
[Note 1: Les Fees du moyen age, p. 70.]
S'il y a dans le monde des esprits quelques geants, en general ils se presentent plutot sous la forme de nains.
"Dans toutes les contrees septentrionales, les croyances relatives aux Elfes sont associees a d'autres relatives aux nains, dit M. A. Maury[1]. Les legendes sur ces etres singuliers sont fort nombreuses en Allemagne; elles nous les representent comme les genies de la terre et du sol; mais outre les nains proprements dits, les dwergs ou dwerfs et les bergmaennchen, tout le peuple des esprits participe de ce caractere de petitesse. Les Elfes, les Nix, les Trolls nous sont representes comme d'une taille plus qu'enfantine. Les Berstuc, les Koltk[2] n'ont que quelques pouces de hauteur. En Bretagne, il en est de meme des fees ou Korrigans. Mille contes, mille Maehrchen disent comment des laboureurs, des paysans les ont decouverts caches sous une motte de terre reposant a l'ombre d'un brin d'herbe[3]."
[Note 1: Les Fees du moyen age, p. 80.]
[Note 2: Berstuc, Maskrop et Koltk sont les noms que recoivent les nains chez les Wendes. Cf. Mash, Obotritische alterthumer, III, 39. Les nains, sont appeles en danois, dverg; en allemand, zwerg; en vieil allemand, duuerch; en flamand, dwerg; aux iles Feroe, drorg, drorg; en ecossais, duergh; en anglais, dwarf.]
[Note 3: Voyez, par exemple, dans Keightley, la legende de
Reichest, t. I, p. 24.]
D'apres les croyances bretonnes, il existe des genies de la taille des pygmees, doues, ainsi que les fees, d'un pouvoir magique, d'une science prophetique. Mais loin d'etre blancs et aeriens comme celles-ci, ils sont noirs, velus et trapus; leurs mains sont armees de griffes de chat et leurs pieds de cornes de bouc; ils ont la face ridee, les cheveux crepus, les yeux creux et petits, mais brillants comme des escarboucles, la voix sourde et cassee par l'age.