II.—FOLLETS ET LUTINS
"Les Elfes, dit M. A. Maury[1], attachent souvent leurs services a un homme ou a une famille, et suivant les contrees, ils ont recu dans ce cas des noms differents. On les appelle nis, kobold, en Allemagne; brownie, en Ecosse; cluircaune, en Irlande; le vieillard Tom Gubbe ou Tonttu, en Suede; niss-god-drange, dans le Danemark et la Norwege; duende, trasgo, en Espagne; lutin, goblin ou follet en France; hobgoblin, puck, robin good-fellow, robin-hood, en Angleterre; pwcca, dans le pays de Galles.
[Note 1: Les Fees du moyen age, p. 76.]
En Suisse, des genies familiers sont attaches a la garde des troupeaux; on les appelle servants. Le pasteur de l'Helvetie leur fait encore sa libation de lait.
"Le cluricaune se distingue des Elfes, parce qu'on le rencontre toujours seul. Il se montre sous la figure d'un petit vieillard, au front ride, au costume antique; il porte un habit vert fonce a larges boutons; sa tete est couverte d'un chapeau a bords retrousses. On le deteste a raison de ses mechantes dispositions, et son nom est employe comme expression de mepris. On parvient quelquefois par les menaces ou la seduction a le soumettre comme serviteur; on l'emploie alors a fabriquer des souliers. Il craint l'homme, et lorsque celui-ci le surprend, il ne peut lui echapper. Le cluricaune connait en general, ainsi que les nains, les lieux ou sont enfouis les tresors; et, comme les nains bretons, on le represente avec une bourse de cuir a la ceinture, dans laquelle se trouve toujours un shelling. Quelquefois il a deux bourses, l'une contient alors un coin de cuivre. Le cluricaune aime a danser et a fumer; il s'attache en general a une famille, tant qu'il en subsiste un membre; il a un grand respect pour le maitre de la maison, mais entre dans de violents acces de colere lorsque l'on oublie de lui donner sa nourriture."
"En plusieurs lieux, les servants s'appellent droles, mot qui est la corruption de troll. Les trolls sont, dans certaines legendes, de veritables genies domestiques. Dans le Perche, on trouve des croyances analogues; des servants prennent soin des animaux et promenent quelquefois d'une main invisible l'etrille sur la croupe du cheval[1]. Dans la Vendee, moins complaisants, ils s'amusent seulement a leur tirer les crins[2]. Cependant, en general, les soins de tous ces etres singuliers ne sont qu'a moitie desinteresses, ils se contentent de peu, mais neanmoins ils veulent etre payes de leur peine[3].
[Note 1: Fret, Chroniques percheronnes, tome I, p. 67. L'auteur du Petit Albert, rapporte l'histoire d'un de ces invisibles palefreniers qui, dans un chateau, etrillait les chevaux depuis six ans.]
[Note 2: A. de la Villegille, Notice sur Chavagne en Paillers, p. 30. Mem. des antiq. de France, nouv. serie, tome VI.]
[Note 3: Suivant Shakspeare (Midsummer night's dream, Acte. II,) Robin Good Fellow est charge de balayer la maison a minuit, de moudre la moutarde; mais si l'on n'a pas soin de laisser pour lui une tasse de creme et de lait caille, le lendemain le potage est brule, le feu ne peut pas prendre.]
Don Calmet[1] raconte certains faits singuliers qu'il rapporte aux follets:
[Note 1: Traite sur les apparitions des esprits, t. I, p. 246.]
"Pline[1] le Jeune avoit un affranchi, nomme Marc, homme lettre, qui couchoit dans un meme lit avec son frere plus jeune que lui. Il lui sembla voir une personne assise sur le meme lit, qui lui coupoit les cheveux du haut de la tete; a son reveil il se trouva rase, et ses cheveux jetes par terre au milieu de la chambre. Peu de temps apres, la meme chose arriva a un jeune garcon qui dormoit avec plusieurs autres dans une pension: celui-ci vit entrer par la fenetre deux hommes vetus de blanc, qui lui couperent les cheveux comme il dormoit, puis sortirent de meme par la fenetre; a son reveil, il trouva ses cheveux repandus sur le plancher. A quoi attribuer tout cela, sinon a un follet?
[Note 1: Plin. l. VII. Epist. 27 et suiv.]
"Tritheme dans sa chronique d'Hirsauge[1], sous l'an 1130, raconte qu'au diocese d'Hildesheim en Saxe, on vit assez longtemps un esprit qu'ils appeloient en allemand Heidekind, comme qui diroit genie champetre: Heide signifie vaste campagne, Kind, enfant. Il apparoissoit tantot sous une forme, tantot sous une autre; et quelquefois sans apparoitre il faisoit plusieurs choses qui prouvoient et sa presence et son pouvoir. Il se meloit quelquefois de donner des avis importants aux puissances: souvent on l'a vu dans la cuisine de l'eveque aider les cuisiniers et faire divers ouvrages. Un jeune garcon de cuisine qui s'etoit familiarise avec lui lui ayant fait quelques insultes, il en avertit le chef de cuisine, qui n'en tint compte; mais l'Esprit s'en vengea cruellement: ce jeune garcon, s'etant endormi dans la cuisine, l'Esprit l'etouffa, le mit en pieces et le fit cuire. Il poussa encore plus loin sa fureur contre les officiers de la cuisine et les autres officiers du prince. La chose alla si loin qu'on fut oblige de proceder contre lui par censures, et de le contraindre par les exorcismes a sortir du pays.
[Note 1: Chronic. Hirsaug., ad ann. 1130.]
"Olaus Magnus dit que dans la Suede et dans les pays septentrionaux, on voyait autrefois des esprits familiers qui, sous la forme d'hommes ou de femmes, servaient des particuliers.
"Un nouveau voyage des pays septentrionaux, imprime a Amsterdam en 1708, dit que les peuples d'Islande sont presque tous sorciers; qu'ils ont des demons familiers qu'ils nomment Troles, qui les servent comme des valets, qui les avertissent des accidents ou des maladies qui leur doivent arriver: ils les reveillent pour aller a la peche quand il y fait bon, et s'ils y vont sans l'avis de ces genies, ils ne reussissent pas.
"Le pere Vadingue rapporte d'apres une ancienne legende manuscrite, dit dom Calmet[1], qu'une dame nommee Lupa, avoit eu pendant treize ans un demon familier qui lui servoit de femme de chambre, et qui la portoit a beaucoup de desordres secrets, et a traiter inhumainement ses sujets. Dieu lui fit la grace de reconnoitre sa faute, et d'en faire penitence par l'intercession de saint Francois d'Assise et de saint Antoine de Padoue, en qui elle avoit toujours eu une devotion particuliere."
[Note 1: Traite sur l'apparition des esprits, t. Ier, p. 252.]
"Cardan parle d'un demon barbu de Niphus qui lui faisait des lecons de philosophie.
"Le Loyer raconte que dans le temps qu'il etudioit en droit a Toulouse, il etoit loge assez pres d'une maison ou un follet ne cessoit toute la nuit de tirer de l'eau d'un puits et de faire crier la poulie. D'autres fois il sembloit tirer sur les degres quelque chose de pesant; mais il n'entroit dans les chambres que tres rarement et a petit bruit."
"On m'a raconte plusieurs fois qu'un religieux de l'ordre de Citeaux avoit un genie familier qui le servoit, accommodoit sa chambre, et preparoit toutes choses lorsqu'il devoit revenir de campagne. On y etoit si accoutume, qu'on l'attendoit a ces marques, et qu'il arrivoit en effet. On assure d'un autre religieux du meme ordre qu'il avoit un esprit familier qui l'avertissoit non seulement de ce qui se passoit dans la maison, mais aussi de ce qui arrivoit au dehors; et qu'un jour, il fut eveille par trois fois, et averti que des religieux s'etoient pris de querelles et etoient prets a en venir aux mains, il y accourut et les arreta.
"On nous a raconte plus d'une fois qu'a Paris, dans un seminaire, il y avoit un jeune ecclesiastique qui avoit un genie qui le servoit, lui parloit, arrangeoit sa chambre et ses habits. Un jour le superieur passant devant la chambre de ce seminariste l'entendit qui parloit avec quelqu'un; il entra, et demanda avec qui il s'entretenoit: le jeune homme soutint qu'il n'y avoit personne dans sa chambre, et en effet le superieur n'y vit et n'y decouvrit personne; cependant comme il avoit oui leur entretien, le jeune homme lui avoua qu'il avoit depuis quelques annees un genie familier, qui lui rendoit tous les services qu'auroit pu faire un domestique, et qui lui avoit promis de grands avantages dans l'etat ecclesiastique. Le superieur le pressa de lui donner des preuves de ce qu'il disoit: il commanda au genie de presenter une chaise au superieur; le genie obeit. L'on donna avis de la chose a Monseigneur l'archeveque, qui ne jugea pas a propos de la faire eclater. On renvoya le jeune clerc, et on ensevelit dans le silence cette aventure si singuliere."
"Guillaume, eveque de Paris[1], dit qu'il a connu un baladin qui avoit un esprit familier qui jouoit et badinoit avec lui, et qui l'empechoit de dormir, jettant quelque chose contre la muraille, tirant les couvertures du lit, ou l'en tirant lui-meme lorsqu'il etoit couche. Nous scavons par le rapport d'une personne fort sensee qu'il lui est arrive en campagne et en plein jour de se sentir tirer le manteau et les bottes, et jetter a bas le chapeau; puis d'entendre des eclats de rire et la voix d'une personne decedee et bien connue qui sembloit s'en rejouir."
[Note 1: Guillelm. Paris, 2 part. quaest. 2, c. 8.]
"Voici, rapporte dom Calmet[1], une histoire d'un esprit, dont je ne doute non plus que si j'en avois ete temoin, dit celui qui me l'a ecrite. Le comte Despilliers le pere, etant jeune, et capitaine des cuirassiers, se trouva en quartier d'hiver en Flandre. Un de ses cavaliers vint un jour le prier de le changer d'hote, disant que toutes les nuits il revenoit dans sa chambre un esprit qui ne le laissoit pas dormir. Le comte Despilliers renvoya son cavalier, et se mocqua de sa simplicite. Quelques jours apres le meme cavalier vint lui faire la meme priere; et le capitaine pour toute reponse voulut lui decharger une volee de coups de baton, qu'il n'evita que par une prompte fuite. Enfin il revint une troisieme fois a la charge, et protesta a son capitaine qu'il ne pouvoit plus resister, et qu'il seroit oblige de deserter si on ne le changeoit de logis. Despilliers qui connoissoit le cavalier pour brave soldat et fort raisonnabe lui dit en jurant: Je veux aller cette nuit coucher avec toi et voir ce qui en est. Sur les dix heures du soir, le capitaine se rend au logis de son cavalier, et ayant mis ses pistolets en bon etat sur la table, se couche tout vetu, son epee a cote de lui, pres de son soldat, dans un lit sans rideaux. Vers minuit, il entend quelque chose qui entre dans la chambre et qui en un instant met le lit sans dessus dessous et enferme le capitaine et le soldat sous le matelas et la paillasse. Despilliers eut toutes les peines du monde a se degager, et a retrouver son epee et ses pistolets, et s'en retourna chez lui fort confus. Le cavalier fut change de logis des le lenmain, et dormit tranquillement chez un nouvel hote. M. Despilliers racontoit cette aventure a qui vouloit l'entendre; c'etoit un homme intrepide et qui n'avoit jamais scu ce que c'etoit que de reculer. Il est mort marechal de camp des armees de l'empereur Charles VI et gouverneur de la forteresse de Segedin. M. son fils m'a confirme depuis peu la meme aventure comme l'ayant apprise de son pere."
[Note 1: Traite sur les apparitions des esprits, t. I, p. 267.]