I.—POSSEDES.—DEMONIAQUES

Goulart[1] rapporte d'apres Wier[2] plusieurs histoires de demoniaques: "Antoine Benivenius au VIIIe chapitre du Livre des causes cachees des maladies, escrit avoir veu une jeune femme aagee de seize ans dont les mains se retiroyent estrangement si tost que certaine douleur la prenoit au bas du ventre. A son cri effroyable, tout le ventre lui enfloit si fort qu'on l'eust estimee enceinte de huict mois: enfin elle perdoit le soufle et ne pouvant demeurer en place se tourmentait ca et la dedans son lict, mettant quelquefois ses pieds dessus son col, comme si elle eust voulu faire la culebute. Ce qu'elle recommencoit tant et jusque a ce que son mal s'accoisast peu a peu et qu'elle fust aucunemens soulagee. Lors enquise sur ce qui lui estoit avenu, elle confessoit ne s'en ressouvenir aucunement. Mais, dit-il, en cerchant les causes de ceste maladie, nous eusmes opinion qu'elle procedait d'une suffocation de matrice et de vapeurs malignes s'elevant en haut au detriment du coeur et du cerveau. Toutes fois apres nous estre efforcez de la soulager par medicamens et cela ne servant de rien, icelle devint plus furieuse et, regardant de travers, se mit finalement a vomir de longs cloux de fer tout courbez, des aiguilles d'airin picquees dedans de la cire et entrelassees de cheveux, avec une portion de son desjune, si grand qu'homme quelconque n'eust peu l'avaller entier. Ayant en ma presence recommence plusieurs fois tels vomissements, je me doutais qu'elle estoit possedee d'un esprit malin, lequel charmoit les yeux des assistants pendant qu'il remuoit ces choses. Depuis nous l'entendimes faisant des predictions et autres choses qui depassent toute intelligence humaine."

[Note 1: Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 143.]

[Note 2: Illusions et impostures des diables.]

"Meiner Clath, gentilhomme demeurant au chateau de Boutenbrouch situe au duche de Juliers, avoit un valet nomme Guillaume, lequel depuis quatorze ans estoit tourmente et possede du diable, dont ainsi qu'il commencoit quelquefois a se porter mal, a la suscitation de ce malin esprit, il demanda pour confesseur le cure de Saint-Gerard, Barthelemy Paven… lequel etant venu pour jouer son petit rollet… ne put faire du tout le personnage muet. Or ainsi que ce demoniacle avoit la gorge enflee, la face ternie, et que l'on craignoit qu'il n'estouffast, Judith femme de Clath, honneste matrone, ensemble tous ceux de la maison commencent a prier Dieu. Et incontinent il sortit de la bouche de ce Guillaume entre autre barbouilleries, toute la partie du devant des brayes d'un berger, des cailloux dont les uns estoyent entiers et les autres rompus, des petites plotes de fil, une perruque semblable a celle dont les filles ont accoustume d'user, des esguilles, un morceau de la doublure de la saye d'un petit garcon, et une plume de paon, laquelle ce mesme Guillaume avoit tire de la queue de un paon des huict jours auparavant qu'il devint malade. Estant interrogue de la cause de son mal, il respondit qu'il avoit rencontre une femme pres de Camphuse, laquelle luy avoit souffle au visage: et que toute sa calamite ne procedoit d'ailleurs. Toutes fois apres qu'il fust guery il nia que ce qu'il avoit dict fut vray: mais au contraire, il confessa qu'il avoit este induit par le diable a dire ce qu'il avoit dict. D'avantage il ajouta que toutes ces matieres prodigieuses n'avoient pas ete dedans son ventre, ains qu'elles avoyent ete poussees dedans son gosier par le diable, cependant que l'on le regardoit vomir. Satan le deceut par illusions. On pensa plusieurs fois qu'il voulust se tuer on s'en voulust fuir. Un jour, s'estant jette dedans un tect a pourceaux, et garde plus soigneusement que de coustume, il demeura les yeux tellement fermez qu'impossible fut les desclorre. Enfin Gertrude, fille aisnee de Clath, aagee d'onze ans, s'approchant de lui, l'admonesta de prier Dieu que son bon plaisir fust lui rendre la veue. Sur cela Guillaume la requit de prier, ce qu'elle fit, et incontinent elle lui ouvrit les yeux, au grand esbahissement de chacun. Le diable l'exhortoit souvent de ne prester l'oreille ni a sa maitresse, ni aux autres qui lui rompoyent la teste, en lui parlant de Dieu, duquel il ne pouvoit estre aide, puisqu'il estoit mort une fois, ainsi qu'il l'avoit entendu prescher publiquement."

"Or comme une fois il s'efforcoit de taster impudiquement une chambriere de cuisine, et qu'elle le tancast par son nom, il respondit d'une voix enrouee, qu'il ne se nommoit pas Guillaume mais Beelzebub: a quoi la maistresse respondit: Pense tu donc que nous te craignons? Celui auquel nous nous fions, est infiniment plus fort et plus puissant que tu n'es. Alors Clath lut l'onziesme chapitre de St-Luc ou il est fait mention du diable muet jete dehors par la puissance de nostre Sauveur, et aussi de Beelzebub, prince des diables. A la parfin Guillaume commence a reposer, et dort jusques au matin, comme un homme esvanoui: puis ayant pris un bouillon et se sentant du tout allege, il fut ramene chez ses parents apres avoir remercie ses maistres et sa maistresse, et prie Dieu qu'il voulust les recompenser pour les ennuis qu'ils avoyent receus de ceste affliction. Depuis il se maria, eut des enfants, et ne se sentit plus de tourment du diable."

"L'an 1566, le dix-huictiesme jour de mars, avint en la ville d'Amsterdam en Hollande un cas memorable, duquel M. Adrian Nicolas, chancelier de Gueldres, fit un discours public contenant ce qui s'ensuit: Il y a deux mois ou environ (dit-il), qu'en ceste ville trente enfans commencerent a estre tourmentes d'une facon estrange, comme s'ils eussent este maniaques ou furieux. Par intervalles, ils se jettoyent contre terre et ce tourment duroit demi-heure ou une heure au plus. S'estant relevez debout, ils ne se souvenoyent d'aucun mal ni de chose quelconque facte lors, ains pensoyent avoir dormi. Les medecins, ausquels on recourut, n'y firent rien… Les sorciers ne firent pas davantage, les exorcistes perdirent aussi leur temps. Durant les exorcismes les enfants vomirent force aiguilles, des epingles, des doigtiers a couldre, des lopins de drap, des pieces de pots cassez, du verre, des cheveux et telles autres choses: pour cela toutesfois les enfans ne furent gueris, ains retomberent en ce mal de fois a autre, au grand estonnement de chacun pour la nouveaute d'un si estrange spectacle."

"Jean Laugius, tres docte medecin, escrit au premier livre de ses Espitres estre avenu l'an 1539 a Fugenstal, village de l'evesche d'Eysteten ce qui s'ensuit, verifie par grand nombre de tesmoins. Ulric Neusesser, laboureur demeurant en ce village, estoit miserablement tourmente d'une douleur de flancs. Un jour le chyrurgien ayant fait quelque incision en la peau, l'on en tira un clou de fer: pour cela les douleurs ne s'appaiserent, au contraire accreurent tellement, que le pauvre homme tombe en desespoir, d'un couteau tranchant se coupe la gorge. Comme on voulait le cacher en terre, deux chyrurgiens lui ouvrirent l'estomach en presence de plusieurs et dans icelui trouverent du bois rond et long, quatre cousteaux d'acier les uns aigus, les autres dentelez comme une scie; ensemble deux bastons de fer, chacun de neuf poulces de longueur et un gros toupillon de cheveux: je m'esbahi comment cette ferraille a peu estre amassee dedans la capacite de l'estomach et par quelle ouverture. C'est sans doute par un artifice du diable, lequel suppose dextrement toutes choses, pour se maintenir et faire redouter.

"Antoine Lucquet, chevalier de l'ordre de la Toison, personnage de grande reputation par toute la Flandre, et conseiller au prive conseil de Brabant, outre trois enfans legitimes, eut un bastard, qui print femme a Bruges. Icelle peu apres les noces commenca d'etre miserablement tourmentee par le malin esprit, tellement qu'en quelque part qu'elle fust, mesme au milieu des dames et damoiselles, elle estoit soudain emportee et trainee par les chambres et souventes fois jettee puis en un coin, puis en l'autre, quoi que ceux qui estoient presens taschassent de la retenir et de l'empescher. Mais en ses agitations elle n'estoit pas beaucoup interessee en son corps. Chascun pensoit que ce mal lui eust este procure par une femme autrefois entretenue par son mari, jeune homme de belle taille, gaillard et dispos. En ses entrefaites, elle devint enceinte et ne cessa le malin esprit de la tourmenter. Le terme de l'accouchement venu, il ne se trouve qu'une femme en sa compagnie, laquelle fut incontinent envoyee vers la sage-femme. Cependant il lui fut avis que cette femme, dont j'ai parle, entroit dedans la chambre et lui servoit de sage-femme, dont la pauvre damoiselle fut si esperdue que le coeur lui en faillit. Revenue a soi, elle se trouva deschargee de son fardeau; toutesfois, il n'aparut enfant quelconque dont chascun demeura esperdu. Le jour suivant, l'accouchee trouva en son resveil un enfant emmaillote et couche dedans le lict, qu'elle allaita par deux fois. S'estant peu apres endormie, l'enfant en fut pris de ses costez et oncques depuis ne fut veu. Le bruit courut que l'on avoit trouve dedans la porte quelques billets avec des caracteres magiques."

Goulart[1] fait connaitre, d'apres Wier "les convulsions monstrueuses et innombrables advenues aux nonnains du couvent de Kentorp en la cote de la Marche pres Hammone. Un peu devant leurs acces et durant celui, elles poussoient de leur bouche une puante haleine, qui continuoit parfois quelques heures. En leur mal aucunes ne laissoient d'avoir l'entendement sain, d'ouir et de reconnoistre ceux qui estoyent autour d'elles, encore qu'a cause des convulsions de la langue et des parties servantes a la respiration elles ne peussent parler durant l'acces. Or estoyent les unes plus tourmentees que les autres et quelques-unes moins. Mais ceci leur estoit commun, qu'aussitost que l'une estoit tourmentee, au seul bruit les autres separees en diverses chambres estoyent tourmentees aussi. Ayant envoye vers un devin, qui leur dit qu'elles avoient ete empoisonnees par leur cuisiniere nommee Else Kamense, le diable empoignant ceste occasion commenca a les tourmenter plus que devant et les induisit a s'entremordre, entrebattre et se jeter par terre les unes les autres. Apres qu'Else et sa mere eurent este bruslees, quelques-uns des habitants de Hammone commencerent a estre tourmentez du malin esprit. Le pasteur de l'eglise en appela cinq en son logis afin de les instruire et fortifier contre les impostures de l'ennemi. Ils commencerent a se mocquer du pasteur et a nommer certaines femmes du lieu, chez lesquelles ils disoyent vouloir aller, montez sur des boucs, qui les y porteroient. Incontinent l'un d'eux se met a chevauchon sur une escabelle, s'escriant qu'il alloit et estoit porte la. Un autre se mettant a croupeton se recourba du tout en devant puis se roula vers la porte de la chambre, par laquelle soudain ouverte il se jetta et tomba du haut en bas des degres sans se faire mal."

[Note 1: Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 143.]

"Les nonnains du couvent de Nazareth, a Cologne, dit le meme auteur[1], furent presque tourmentees comme celles de Kentorp. Ayant este par long espace de temps tempestees en diverses sortes par le diable, elles le furent encore plus horriblement l'an 1564, car elles estoyent couchees par terre et rebrassees comme pour avoir compagnie d'hommes. Durant laquelle indignite leurs yeux demeuroyent clos, qu'elles ouvroyent apres honteusement et comme si elles eussent endure quelque grieve peine. Une fort jeune fille nommee Gertrude, aagee de quatorze ans, laquelle avoit este enfermee en ce couvent ouvrit la porte a tout ce malheur. Elle avoit souvent este tracassee de ces folles apparitions en son lict, dont ses risees faisoient la preuve quoiqu'elle essayat parfois d'y remedier mais en vain. Car ainsi qu'une siene compagne gisoit en une couchette tout expres pour la deffendre de ceste apparition, la pauvrette eut frayeur, entendant le bruit qui se faisoit au lict de Gertrude, de laquelle le diable print finalement possession, et commenca de l'affliger par plusieurs sortes de contorsions… Le commencement de toute cette calamite procedoit de quelques jeunes gens desbauchez, qui ayant prins accointance par un jeu de paulme proche de la, avec une ou deux de ces nonnains, estoyent depuis montez sur les murailles pour jouyr de leurs amours."

[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 153.]

"Les tourmens que les diables firent a quelques nonnains enfermees a Wertet en la comte de Horne, sont esmerveillables. Le commencement vint (a ce qu'on dit) d'une pauvre femme, laquelle durant le caresme emprunta des nonnains une quarte de sel pesant environ trois livres, et en rendit deux fois autant, un peu devant Pasques. Des lors elles commencerent a trouver dedans leur dortoir des petites boules blanches semblables a de la dragee de sucre, salees au goust, dont toutefois on ne mangea point, et ne scavoit-on d'ou elles venoient. Peu de temps apres elles s'apperceurent de quelque chose qui sembloit se plaindre comme feroit un homme malade; elles entendirent aussi une fois admonnestant quelques nonnains de se lever et venir a l'aide d'une de leurs soeurs malade: mais elles ne trouverent rien, y estant courues. Si quelques fois elles vouloient uriner en leur pot de chambre, il leur estoit soudainement oste tellement qu'elles gastoyent leur lict. Par fois elles en estoyent tirees par les pieds, trainees assez loin et tellement chatouillees par les plantes, qu'elles en pasmoyent de rire. On arrachoit une partie de la chair a quelques-unes, aux autres on retournoit s'en devant derriere les jambes, les bras et la face. Quelques-unes ainsi tourmentees vomissoyent grande quantite de liqueur noire, comme ancre, quoi que auparavant elles n'eussent mange six sepmaines durant que du jus de raiforts, sans pain. Ceste liqueur estoit si amere et poignante qu'elle leur eslevoit la premiere peau de la bouche, et ne scavoit-on leur faire sauce quelconque qui peust les mettre en appetit de prendre autre chose. Aucunes estoient eslevees en l'air a la hauteur d'un homme, et tout soudain rejettees contre terre. Or comme quelques-uns de leurs amis jusques au nombre de treize fussent entrez en ce couvent pour resjouir celles qui sembloyent soulagees et presque gueries, les unes tomberent incontinent a la renverse hors de la table ou elles estoyent, sans pouvoir parler, ni conoistre personne, les autres demeurerent estendues comme mortes, bras et jambes renversees. Une d'entre elles fut soulevee en l'air, et quoi que les assistans s'efforcassent l'empescher et y missent la main, toutes fois elle leur estoit arrachee maugre eux, puis tellement rejettee contre terre qu'elle sembloit morte. Mais se relevant puis apres, comme d'un somme profond, elle sortoit du refectoir n'ayant aucun mal. Les unes marchoyent sur le devant des jambes, comme si elles n'eussent point eu de pieds, et sembloit qu'on les trainast par derriere, comme dedans un sac deslie. Les autres grimpoyent au faiste des arbres comme des chats, et en descendoyent a l'aise du corps. Il advint aussi comme leur abbesse parloit a madame Marguerite, comtesse de Bure, qu'on lui pinca fort rudement la cuisse, comme si la piece en eust este emportee, dont elle s'ecria fort. Portee incontinent en son lict, la playe fut veue livide et noire, dont toutes fois elle guerit. Cette bourrellerie de nonnains dura trois ans a descouvert, depuis on tint cela cache.

"Ce qui advint jadis aux nonnains de Brigitte en leur couvent pres de Xante, convient a ce que nous venons de reciter. Maintenant elles tressailloyent ou beeloyent comme brebis, ou faisoyent des cris horribles. Quelques fois elles estoyent poussees hors de leurs chaires au temple ou la mesmes on leur attachoit la voile dessus la teste: et quelques fois leur gavion estoit tellement estouppe qu'impossible leur estoit d'avaler aucune viande. Ceste estrange calamite dura l'espace de dix ans en quelques-unes. Et disoit-on qu'une jeune nonnain, esprise de l'amour d'un jeune homme en estoit cause, pour ce que ses parens le lui avoyent refuse en mariage. Et que le diable prenant la forme de ce jeune homme s'estoit monstre a elle en ses plus ardentes chaleurs, et lui avoit conseille de se rendre nonnain, comme elle fit incontinent. Enfermee au couvent, elle devint comme furieuse et monstra a chacun des horribles et estranges spectacles. Ce mal se glissa comme une peste en plusieurs autres nonnains. Cette premiere sequestree s'abandonna a celui qui la gardoit et en eust deux enfans. Ainsi Satan dedans et dehors le couvent fit ses efforts detestables."

"Cardon rapporte qu'un laboureur… vomissait souventes fois du voirre[1], des cloux et des cheveux, et (qu'apres sa guerison) il sentait dedans son corps une grande quantite de voirre rompu: lequel faisoit un bruit pareil a celuy qui se fait par plusieurs pieces de voirre rompu enfermees en un sac. Il dit encore qu'il se sentoit fort travaille de ce bruit et que de dix-huit en dix-huit nuicts sur les sept heures, encore qu'il n'observast le nombre d'icelles, si est-ce qu'il avoit senti par l'espace de dix-huit ans qu'il y avoit qu'il estoit guari, autant de coups en son coeur, comme il y avoit d'heures a sonner: ce qu'il endurait non sans un grand tourment."

[Note 1: Verre.]

"J'ay veu plusieurs fois, dit Goulart[1], une demoniaque, nommee George, qui par l'espace de trente ans fut par intervalles frequens tourmentee du malin esprit, tellement que parfois en ma presence elle s'enfloit, et demeuroit si pesante que huict hommes robustes ne pouvoyent la souslever de terre. Puis un peu apres, exhortee au nom de Dieu de s'accourager, certain bon personnage lui tendant la main, elle se relevoit en pieds, et s'en retournoit courbee et gemissante chez soy. En tels acces oncques elle ne fit mal a personne quelconque fust de nuict, fust de jour, et si demeuroit avec un sien parent qui avoit force petits enfans tellement accoustumez a cette visitation, que soudain qu'ils l'entendoyent se tordre les bras, fraper des mains, et tout son corps enfler d'estrange sorte, ils se rangeoyent en certain endroit de la maison pour recommander ceste patiente a Dieu. Leurs prieres n'estoyent jamais vaines. La trouvant un jour en certaine autre maison du village ou elle demeuroit, je l'exhortoy a patience… Elle commence a rugir de facon estrange, et de promptitude merveilleuse me lance sa main gauche, dont elle m'empoigne les deux poings, me serrant aussi ferme que si j'eusse ete lie de fortes cordes. J'essaye me despetrer, mais en vain, quoy que je fusse aussi robuste qu'un autre. Elle ne me fit aucune nuisance, ni ne me toucha de la main droite. Ayant este retenu d'elle autant de temps que j'ai employe a descrire son histoire, elle me lasche soudain, me demandant pardon. Je la recommande a Dieu, puis la conduisis paisiblement en son logis… Quelques jours devant son trespas, ayant este fort tourmentee elle s'alicta, saisie d'une fievre lente. Alors la fureur du malin esprit fut tellement bridee et limitee, que la patiente fortifiee extraordinairement en son ame par l'espace de dix ou douze jours ne cessa de louer Dieu, qui l'avoit soutenue si misericordieusement en son affliction, consolant toutes personnes qui la visitoyent… Je puis dire que Satan fut mis sous les pieds de ceste patiente, laquelle deceda fort paisiblement en l'invocation de son sauveur."

[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. II, p. 791.]

Goulart[1] raconte que "il y avoit a Leuenstcet, village appartenant au duc de Brunswick, une jeune fille nommee Marguerite Achels, aagee de vingt ans, laquelle demeuroit avec sa soeur. Un jour de juin, voulant nettoyer quelques souliers, elle prit l'un de ses cousteaux de demi pied de longueur et comme elle commencoit, assise en un coin de chambre, et encore toute faible d'une fievre qui l'avoit tenue long-temps, entra soudain une vieille, qui l'interrogua si elle avoit encore la fievre, et comment elle se portoit de sa maladie, puis sortit sans dire mot. Apres que les souliers eurent este nettoyes, cette fille laisse tomber le couteau en son giron lequel depuis elle ne put retrouver, encore qu'elle le cerchast diligemment; ce qui l'effroya, mais encores plus quand elle descouvrit un chien noir couche dessous la table qu'elle chassa, esperant trouver son cousteau. Le chien tout irrite commence a lui monstrer les dents et grondant se lance en rue, puis s'enfuit. Il sembla incontinent a cette fille qu'elle sentit je ne scay quoi, qui lui descendoit par derriere le lez du dos comme quelque humeur froide, et soudain elle s'esvanouit demeurant ainsi jusques au troisiesme jour suivant, qu'elle commenca a respirer un petit et a prendre quelque chose pour se sustanter. Or estant diligemment interroguee de la cause de sa maladie, elle respondit scavoir certainement que le couteau tombe en son giron estoit entre dedans son coste gauche, et qu'en ceste partie elle sentoit douleur. Et encore que ses parents lui contredissent, d'autant qu'ils attribuoyent cette indisposition a un humeur melancholique, et qu'elle resvoit a raison de sa maladie, de ses longues abstinences et autres accidens, si ne cessa-elle point de persister en ses plaintes, larmes et veilles continuelles, tellement qu'elle en avoit le cerveau trouble et estoit quelquefois l'espace de deux jours sans rien prendre, encore qu'on l'en priast par douceur, et quelquefois on la contraignoit par force. Or avoit-elle ses acces plus forts en un temps qu'en l'autre, tellement que son repos duroit peu a raison des continuelles douleurs qui la tourmentoyent: tellement qu'elle estoit contrainte de se tenir toute courbee sur un baston. Et ce qui plus augmentoit son angoisse et diminuoit son allegement, estoit que veritablement, elle croyoit que le cousteau fut en son corps et qu'en cela chacun lui contredisoit opiniatrement, et lui proposoit l'impossibilite, jugeant qu'elle avoit la phantasie troublee, attendu que rien n'apparaissoit qui peust les induire a tel avis, sans que ses continuelles larmes et plaintes, esquelles on la vit continuer pendant l'espace de quelques mois et jusques a ce qu'il apparut au coste gauche un peu au-dessus de la ratelle, entre les deux dernieres costes que nous nommons fausses, une tumeur de la grosseur d'un oeuf, en forme de croissant, laquelle accreut et diminua, selon que l'enfleure apparut et print fin. Alors ceste pauvre malade leur dit: Jusques a present vous n'avez voulu croire que le cousteau fut en mon corps, mais vous verrez bientot comme il est cache en mon coste. Ainsi le trentieme de juin, a scavoir environ treize mois accomplis de cette affliction, sortit si grande abondance de boue hors de l'ulcere, qui s'estoit fait en ce coste, que l'enflure vint a diminuer, et lors parut la pointe du couteau que la fille desiroit arracher: toutes fois elle en fut empeschee par ses parens, lesquels envoyerent chercher le chirurgien du duc Henri, qui pour lors estoit au chasteau de Wolfbutel. Ce chirurgien venu le quatriesme jour de juillet, pria le cure de consoler, instruire et accourager la fille, et de prendre garde aussi a ses reponses, pour autant que chacun la reputoit demoniaque. Elle condescendit a estre gouvernee par le chirurgien, non sans opinion que la mort soudaine s'en ensuivroit. Le chirurgien, voyant la pointe du cousteau qui se monstroit sous les costes le tint avec ses instruments et le trouva semblable a l'autre, qui estoit reste dans la gaine, et fort use environ le milieu du tranchant. Depuis l'ulcere fut gueri par le chirurgien."

[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 155.]

Melanchthon[1] cite par Goulart[2] rapporte "qu'il y avoit une fille au marquisat de Brandebourg, laquelle en arrachant des poils du vestement de quelque personnage que ce fust, ces poils estoyent incontinent changez en pieces de monnoye du pays, lesquelles ceste fille maschoit avec un horrible craquement de dents. Quelques-uns luy ayant arrache de ces pieces d'entre les mains trouverent que c'estoyent vrayes pieces de monnoye, et les gardent encore. Au reste cette fille estoit fort tourmentee de fois a autre: mais au bout de quelques mois elle fut du tout guerie et a vescu depuis en bonne sante; on fit souvent prieres pour elle, et s'abstint-on expressement de toutes autres ceremonies."

[Note 1: En ses Epitres.]

[Note 2: Thresor des histoires admirables.]

"J'ay entendu, rapporte le meme auteur au meme endroit[1], qu'en Italie y avoit une femme fort idiote, agitee du diable, laquelle enquise par Lazare Bonami, personnage assiste de ses disciples, quel estoit le meilleur vers de Virgile, repondit tout soudain:

[Note 1: Cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t.
I, p. 143.]

Discite justitiam moniti et non temnere divos.

C'est, adjousta-t-elle le meilleur et le plus digne vers que Virgile fit oncques: va-t-en et ne retourne plus ici pour me tenter."

Une nommee Louise Maillat, petite demoniaque qui vivait en 1598, perdit l'usage de ses membres; on la trouva possedee de cinq demons qui s'appelaient loup, chat, chien, joly, griffon. Deux de ces demons sortirent d'abord par sa bouche en forme de pelotes de la grosseur du poing; la premiere rouge comme du feu, la seconde, qui etait le chat, sortit toute noire; les autres partirent avec moins de violence. Tous ces demons etant hors du corps de la jeune personne firent plusieurs tours devant le foyer et disparurent. On a su que c'etait Francoise Secretain qui avait fait avaler ces diables a cette petite fille dans une croute de pain de couleur de fumier[1].

[Note 1: M. Garinet, Hist. de la Magie en France, p. 162.]