II.—ENSORCELES
"On tient, dit Goulart[1], d'apres Vigenere[2], que si les sorciers guerissent (c'est-a-dire dessorcelent) un homme maleficie, et par eux ou autres leurs compagnons ensorcelle, il faut qu'ils donnent le sort a un autre. Cela est vulgaire par leur confession. De fait, j'ay veu un sorcier d'Auvergne prisonnier a Paris, l'an 1569, qui guerissoit les bestes et les hommes quelquefois: et fut trouve saisi d'un grand livre, plein de poils de chevaux, vaches et autres bestes, de toutes couleurs. Quand il avoit jete le sort pour faire mourir quelque cheval, on venoit a lui, et le guerissoit en apportant du poil; puis il donnoit le sort a un autre, et ne prenoit point d'argent; car autrement (comme il disoit) il n'eust pas gueri. Aussi estoit-il habille d'une vieille saye composee de mille pieces. Un jour ayant donne le sort au cheval d'un gentilhomme, on vint a lui. Il guerit le cheval et donna le sort au palefrenier. On retourne afin qu'il guerist l'homme. Il respond qu'on demandast au gentilhomme lequel il aimoit mieux perdre, son homme ou son cheval. Tandis que le gentilhomme fait de l'empesche et qu'il delibere, son homme mourut, et le sorcier fut pris. Il fait a noter que le diable veut toujours gaigner au change, tellement que si le sorcier oste le sort a un cheval, il le donnera a un autre cheval qui vaudra mieux. S'il guerit une femme, la maladie tombera sur un homme. S'il dessorcelle un vieillard, il ensorcellera un jeune garcon. Et si le sorcier ne donne le sort a un autre il est en danger de sa vie. Brief si le diable guerit (en apparence) le corps, il tue l'ame."
[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. II, p. 826.]
[Note 2: Annotation sur la statue d'Esculape, au 2e volume de Philostrate.]
"J'en reciteray quelques exemples, dit Bodin[1]: M. Fournier, conseiller d'Orleans, m'a raconte d'un nomme Hulin Petit, marchand de bois en ceste ville-la, qu'estant ensorcelle a la mort, il envoya querir un qui se disoit guerir de toutes maladies (suspect toutes fois d'estre grand sorcier), pour le guerir: lequel fit response qu'il ne pouvoit le guerir s'il ne donnoit la maladie a son fils, qui estoit encores a la mammelle. Le (malheureux) pere consentit au parricide de son fils; qui fait bien a noter pour conoistre la malice de Satan, et la juste fureur du Souverain sur les personnes qui recourent a cest esprit homicide et a ses instrumens. La nourrisse entendant cela s'enfuit avec son fils, pendant que le sorcier touchoit le pere pour le guerir. Apres l'avoir touche, le pere se trouva gueri. Mais le sorcier demandant le fils, et ne le trouvant point, commence a crier: Je suis mort! ou est l'enfant? Ne l'ayant point trouve, il s'en alla; mais il n'eut pas mis les pieds hors la porte que le diable le tua soudain. Il devint aussi noir que si on l'eust noirci de propos delibere."
[Note 1: Demonomanie, liv. III, ch. II.]
"J'ay sceu aussi qu'au jugement d'une sorciere, accusee d'avoir ensorcelle sa voisine en la ville de Nantes, les juges lui commanderent de toucher celle qui estoit ensorcellee; chose ordinaire aux juges d'Alemagne, et mesmes en la chambre imperiale cela se fait souvent. Elle n'en vouloit rien faire: on la contraignit; elle s'escria: Je suis morte! Ayant touche la femme ensorcellee, soudain elle guerit; et la sorciere tomba roide morte par terre. Elle fut condamnee d'estre bruslee toute morte. Je tiens l'histoire de l'un des juges qui assista au jugement."
"J'ai aprins a Thoulouse, qu'un escholier du parlement de Bourdeaux voyant son ami travaille d'une fievre quarte a l'extremite, lui conseilla de donner sa fievre a l'un de ses ennemis. Il fit reponse qu'il n'avoit point d'ennemis. Donnez-la donc, dit-il, a vostre serviteur: de quoy le malade ayant fait conscience, enfin le sorcier lui dit: Donnez-la-moi. Le malade respond: Je le veux bien. La fievre empoigne le sorcier qui en mourut, et le malade reschappa."
"C'est aux juges qui commandent, reprend Goulart, d'apres Vigenere, et a ceux qui permettent aux sorciers de toucher les personnes ensorcellees, de penser a leurs consciences. Dieu seul guerit, Satan frappe par les sorciers, Dieu le permettant ainsi. Mais Satan ni ses instrumens ne guerissent point: ains par le courroux redoutable du juste juge, levant le baston de dessus un pour charger sur l'autre, soit au corps, soit a l'ame, comme ces exemples le monstrent. Et ainsi font tousjours mal. Comme aussi Bodin adjouste proprement que les sorciers a l'aide de Satan (auquel ils servent d'instrumens volontaires, et qui ont leur mouvement procedant d'une affection depravee) peuvent nuire et offenser non pas tous, mais seulement ceux que Dieu permet par son jugement secret (soyent bons ou mauvais) pour chastier les uns et esprouver les autres; afin de multiplier en ses esleus sa benediction les ayant trouvez (c'est-a-dire rendus par sa grace tout puissante) fermes et constans. Neantmoins (dit-il) pour monstrer que les sorciers, par leurs maudites execrations et sacrifices detestables, sont ministres de la vengeance de Dieu, prestans la main et la volonte a Satan, je reciteray une histoire estrange. Au duche de Cleves, pres du bourg d'Elten, sur le grand chemin, les gens de pied et de cheval estoyent frappez et battus, et les charettes versees: et ne se voyoit autre chose qu'une main qu'on appeloit Ekerken. Enfin l'on print une sorciere nommee Sybille Dinscops, qui demeuroit es environs de ce pays-la. Et depuis qu'elle fut bruslee on n'y a rien veu. Ce fut l'an 1535."
"Pres le village de Baron en Valois fut jette un bouquet au passage d'un escallier pour entrer d'un mauvais chemin en un champ: si empoisonne mais de sortilege, qu'un chien ayant bondi par-dessus le premier en mourut soudain. Le maistre passa apres; et encore que la premiere furie et vigueur de l'enchantement, pour avoir opere sur cest animal fust aucunement rebouchee, l'homme ne laissa pas pour cela d'entrer en un acces d'ire dont il cuida presque mourir, et en estoit desja en termes, si l'autheur ayant este pris par soupcon n'eus desfait le charme. Il fut tost apres execute dans Paris et confessa a la mort que si l'autre eust leve le bouquet il fut expire sur le champ."
"Je raconteray encore ce que j'ay oui n'y a pas longtemps raconter a monseigneur le duc de Nivernois et a plus de vingt gentils hommes dignes de foy avoir veu de leurs propres yeux, ce qui advint a Neufvy-sur-Loire, ou le sieur et la dame du lieu ayant depose leur procureur fiscal, tost apres une jeune fille qu'ils avoyent de l'aage de quinze a seize ans, se trouva tout a un instant saisie d'une langueur universelle en tous ses membres, si qu'elle sechoit a veue d'oeil, sans que les medecins y peussent non seulement trouver remede d'y donner quelque allegement, mais non pas mesme concevoir aucune occasion apparente d'ou pouvoit prevenir ce mal. Estans doncques venus le pere et la mere comme au dernier desespoir, il leur va tomber en la fantaisie que ce pourroit estre par avanture quelque vengeance de leur procureur, qui avoit une fort estroite communication et accointance avec un berger d'aupres de Sancerre, le plus grand sorcier de tout le Berry: et sur ce soupcon le firent fort bien mettre en cul de fosse; la ou menace d'infinies tortures, il desbagoula enfin que ceste damoiselle avoit este ensorcellee par le berger, lequel avoit fait une image de cire: et a mesure qu'il la molestoit la fille se trouvoit molestee de mesme. Enfin ils dirent a la mere: Madame, il n'y a qu'un seul moyen de la guerir, et faut necessairement que pour la sauver vous vous resolviez de perdre la plus chere chose que vous ayez en ce monde, excepte les creatures raisonnables. En bonne foy, repondit-elle, je vous en diray la pure verite: il n'y a rien que pour le regard j'aime tant que ma guenon. Mais pour garantir ma fille de la langueur ou je la voy, je vous l'abandonne. On ne se donna garde que peu de jours apres on vid la fille s'aider d'un bras, et la guenon demeurer percluse de mesme. Consequemment peu a peu dans la revolution de la lune ceste jeune damoiselle fut du tout guerie, fors sa foiblesse, et la guenon mourut en douleurs extremes."
Suivant Bodin[1], "Hippocrates, au livre de l'Epilepsie, qu'il appelle maladie sacree, escrit qu'il y avoit plusieurs imposteurs qui se vantoyent de guerir du mal caduc, disant que c'estoit la puissance des demons: en fouissant en terre, ou jettant en la mer le sort d'expiation, et la plupart n'estoit que belistres. Enfin il adjouste, il n'y a que Dieu qui efface les pechers, qui soit notre salut et delivrance. Et a ce propos Jacques Spranger, inquisiteur des sorciers, escrit qu'il a veu un evesque d'Alemagne, lequel estant ensorcelle fut averti par une vieille sorciere que sa maladie estoit venue par malice, et qu'il n'y avoit moyen de la guerir que par sort, en faisant mourir la sorciere qui l'avoit ensorcele. De quoy estant estonne, il envoye en poste a Rome prier le pape Nicolas V qu'il lui donnast dispense de guerir en ceste sorte: ce que le pape lui accorda, aimant uniquement l'evesque; et portoit la dispense ceste clause, pour fuir de deux maux le plus grand. La dispense venue, la sorciere dit, puisque le pape et l'evesque le vouloyent, qu'elle s'y employeroit. Sur la minuict l'evesque recouvra sante; et au mesme instant la sorciere qui avoit ensorcelle l'evesque fut frappee de maladie dont elle mourut. Aussi void-on que Satan fit que le pape, l'evesque et la sorciere furent homicides: et laissa a tous trois une impression de servir et obeir a ses commandemens: et cependant la sorciere qui mourut ne voulut oncques se repentir, au contraire elle se recommandoit a Satan afin qu'il la guerist. On voit aussi le terrible jugement de Dieu qui se venge de ses ennemis par ses ennemis. Car ordinairement les sorciers descouvrent le malefice, et se font mourir les uns les autres: d'autant qu'il ne chaut a Satan par quel moyen, pourveu qu'il vienne a bout du genre humain, en tuant le corps ou l'ame, ou les deux ensemble. Je diray un exemple avenu en Poictou, l'an 1571. Le roy Charles IX ayant disne commanda qu'on lui amenast le sorcier Trois-Eschelles, auquel il avoit donne sa grace pour accuser ses complices. Il confessa devant le roy, enpresence de plusieurs grands seigneurs, la facon du transport des sorciers, des danses, des sacifices faits a Satan, des paillardises avec les diables en figures d'hommes et de femmes: et que chacun prenoit des pouldres pour faire mourir gens, bestes et fruits. Et comme chacun s'estonnoit de ce qu'il disoit, Gaspar de Colligni, lors amiral de France, qui estoit present, dit qu'on avoit prins en Poictou peu de temps auparavant un jeune garcon accuse d'avoir fait mourir deux gentilshommes. Il confessa qu'il estoit leur serviteur, et que les ayant veu jetter des pouldres aux maisons, et sur des bleds, disant ces mots, Malediction, etc., ayant trouve de ces pouldres il en print, et en jetta sur le lict ou couchoyent les deux gentilshommes, qui furent trouver morts en leur lict, tout enflez, et tout noirs. Il fut absouls par les juges. Trois-Eschelles en raconta lors beaucoup de semblables."
[Note 1: Demonomanie, liv. III, ch. V.]
Le vendredi, 1er mai 1705, a cinq heures du soir, Denis Milanges de la Richardiere, fils d'un avocat au parlement de Paris, fut attaque, a dix-huit ans, de lethargies et de demences si singulieres, que les medecins ne surent qu'en dire. On lui donna de l'emetique, et ses parents l'emmenerent a leur maison de Noisy-le-Grand, ou son mal devint plus fort; si bien qu'on declara qu'il etait ensorcele.
On lui demanda s'il n'avait pas eu de demeles avec quelque berger; il conta que le 18 avril precedent, comme il traversait a cheval le village de Noisy, son cheval s'etait arrete court dans la rue de Feret, vis-a-vis la chapelle, sans qu'il put le faire avancer; qu'il avait vu sur ces entrefaites un berger qu'il ne connaissait pas, lequel lui avait dit: Monsieur, retournez chez vous, car votre cheval n'avancera point.
Cet homme, qui lui avait paru age d'une cinquantaine d'annees, etait de haute taille, de mauvaise physionomie, ayant la barbe et les cheveux noirs, la houlette a la main, et deux chiens noirs a courtes oreilles aupres de lui.
Le jeune Milanges se moqua du propos du berger. Cependant il ne put faire avancer son cheval et il fut oblige de le ramener par la bride a la maison, ou il tomba malade. Etait-ce l'effet de l'impatience et de la colere? ou le sorcier lui avait-il jete un sort?
M. de la Richardiere le pere fit mille choses en vain pour la guerison de son fils. Comme un jour ce jeune homme rentrait seul dans sa chambre, il y trouva son vieux berger, assis dans un fauteuil, avec sa houlette et ses deux chiens noirs. Cette vision l'epouvanta; il appela du monde; mais personne que lui ne voyait le sorcier. Il soutint toutefois qu'il le voyait tres bien; il ajouta meme que ce berger s'appelait Danis, quoiqu'il ignorat qui pouvait avoir revele son nom. Il continua de le voir tout seul. Sur les six heures du soir, il tomba a terre en disant que le berger etait sur lui et l'ecrasait; et, en presence de tous les assistants, qui ne voyaient rien, il tira de sa poche un couteau pointu, dont il donna cinq ou six coups dans le visage du malheureux par qui il se croyait assailli.
Enfin, au bout de huit semaines de souffrances, il alla a Saint-Maur, avec confiance qu'il guerirait ce jour-la. Il se trouva mal trois fois; mais apres la messe, il lui sembla qu'il voyait saint Maur debout, en habit de benedictin, et le berger a sa gauche, le visage ensanglante de cinq coups de couteau, sa houlette a la main et ses deux chiens a ses cotes. Il s'ecria qu'il etait gueri, et il le fut en effet des ce moment.
Quelques jours apres, chassant dans les environs de Noisy, il vit effectivement son berger dans une vigne. Cet aspect lui fit horreur; il donna au sorcier un coup de crosse de fusil sur la tete: Ah! monsieur, vous me tuez! s'ecria le berger en fuyant; mais le lendemain il vint trouver M. de la Richardiere, se jeta a ses genoux, lui avoua qu'il s'appelait Danis, qu'il etait sorcier depuis vingt ans, qu'il lui avait en effet donne le sort dont il avait ete afflige, que ce sort devait durer un an; qu'il n'en avait ete gueri au bout de huit semaines qu'a la faveur des neuvaines qu'on avait faites; que le malefice etait retombe sur lui Danis, et qu'il se recommandait a sa misericorde. Puis, comme les archers le poursuivaient, le berger tua ses chiens, jeta sa houlette, changea d'habits, se refugia a Torcy, fit penitence et mourut au bout de quelques jours…
Le pere Lebrun, qui rapporte[1] longuement cette aventure, pense qu'il peut bien y avoir la sortilege. Il se peut aussi, plus vraisemblablement, qu'il n'y eut qu'hallucination.
[Note 1: Histoire des pratiques superstitieuses, t. I, p. 281.]