IV.—AVERTISSEMENTS

"Souvent Dieu nous fait savoir, dit Gaffarel[1], ce qui doit arriver par quelque signe interieur, soit en veillant, soit en dormant. Ainsi Camerarius pretend qu'il y a des personnes qui sentent la mort de leurs parents, soit devant ou apres qu'ils sont trespassez par une inquietude estrange et non accoustumee, fussent-ils a mille lieues loin d'eux. Feue ma mere Lucrece de Bermond avoit un signe presque semblable: car il ne mouroit aucun de nos parents qu'elle ne songeast en dormant peu de temps auparavant, ou des cheveux, ou des oeufs, ou des dents melees de terre, et cela estoit infaillible et moy mesme lorsqu'elle disoit qu'elle avoit songe telles choses, j'en observois apres l'evenement."

[Note 1: Curiositez inouyes.]

D'apres Taillepied[1], "On a observe es maisons de ville que, quand quelque conseiller devoit mourir, on entendoit du bruit en la place ou il s'asseoit au conseil: comme le mesme advient aux bancs des eglises, ou en autres lieux ou on aura frequente et travaille. Quand quelque moyne ou serviteur de couvent sera malade, on verra de nuit faire une biere en la meme sorte qu'on la feroit par apres. On oit bien souvent es cimetieres de village faire une fosse avec grands soupirs et gemissemens quand quelqu'un doit mourir, et comme elle sera faite le jour suivant. Quelquefois aussi pendant que la lune luisoit on a veu des gens aller en procession apres les funerailles d'un mort. Aucuns disent que quand on voit l'esprit de quelqu'un, et il ne meurt incontinent apres, c'est signe qu'il vivra longtemps, mais il ne se faut pas amuser a telles speculations, ains plustost chascun doit s'apprester comme s'il falloit mourir des demain afin de n'estre abuse."

[Note 1: Traite de l'apparition des esprits, in-12, p. 137.]

Suivant Th. Zuinger[1] "Henry II, roi de France, ayant este deconseille et prie nommement par la reine sa femme de ne point courir la lance le jour qu'il fut blesse a mort, ayant eu la nuict precedente vision expresse et presage du coup, ne voulut pourtant desister, mesme il contraignit le comte, de Montgomerry de venir a la jouste. Comme ils s'apprestoyent a rompre la derniere lance, un jeune garcon qui regardoit d'une fenestre ce passe temps, commence a crier tout haut regardant et monstrant le comte de Montgomerry: Helas! cest homme s'en va tuer le roy."

[Note 1: Theatre de la vie humaine, Ve vol., liv. IV.]

"Suivant Buchanan[1], "Jaques Londin, Escossois, d'honneste maison, ayant este longtemps travaille d'une fievre, le jour devant que Jaques V, roy d'Escosse fut tue, se haussant un peu dedans son lict environ midi, et comme tout estonne, commence a dire tout haut a ceux qui estoyent autour de lui: Sus, sus, secourez le roy: les parricides l'environnent pour le tuer. Un peu apres il se met a pleurer et crier piteusement: Il n'est plus temps de lui aider, le pauvre prince est mort. Incontinent apres, ce malade expira."

[Note 1: Histoire d'Escosse, liv. XVII. cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. II, p. 944.]

"Un autre presage du meurtre de ce prince fut comme conjoint avec le meurtre mesme. Trois domestiques du comte d'Atholie, gentils-hommes bien conus et vertueux, logez non gueres loin de la maison du roy, endormis environ la minuict, il sembla a l'un d'eux couche contre la paroy, nomme Dugal Stuart, que certain personnage s'aprochoit de lui, qui passant la main doucement par dessus la joue et la barbe de Stuart lui disoit: Debout, on veut vous tuer. Il s'esveille, et pensant a ce songe, l'un de ses compagnons s'escrie d'un autre lict: Qui est-ce qui me foule aux pieds? Stuart lui respond: C'est a l'avanture quelque chat qui rode ici la nuict. Alors le troisiesme qui dormoit encor, s'esveillant en sursaut, se jette du lict en bas et demande: Qui m'adonne bien serre sur la joue? Sur ce il lui semble que quelqu'un sautoit avec grand bruit par la porte hors de la chambre. Comme ces trois gentilshommes devisoyent de leurs visions, voici la maison du roy renversee avec grand bruit par violence et de pouldre a canon, dont s'ensuit la mort du prince."

D'apres le petit livre intitule la Mort du roi, cite par Goulart[1], "Le vendredi quatorziesme jour de may 1610, une religieuse de l'abbaye de Sainct-Paul en Picardie, soeur de Villers Hodan, gouverneur de Dieppe, estant en quelque indisposition, fut visitee en sa chambre par son abbesse, soeur du cardinal de Sourdi, et apres qu'elles se furent entretenues de paroles propres a leur condition, elle s'escria sans trouble ni sans les agitations et frayeurs propres aux enthousiastes: Madame, faites prier Dieu pour le roi: car on le tue. Et un peu apres: Helas! il est tue! En la conference des paroles et de l'acte on a trouve que tout cela n'avoit eu qu'une mesme heure."

[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. IV.]

On lit dans une lettre de Mme de Sevigne au president de Monceau que, trois semaines avant la mort du grand Conde, pendant qu'on l'attendait a Fontainebleau, M. de Vernillon, l'un de ses gentilshommes, revenant de la chasse sur les trois heures, et approchant du chateau de Chantilly (sejour ordinaire du prince), vit, a une fenetre de son cabinet, un fantome revetu de son armure, qui semblait garder un homme enseveli; il descendit de cheval et s'approcha, le voyant toujours; son valet vit la meme chose et l'en avertit. Ils demanderent la clef du cabinet au concierge; mais ils en trouverent les fenetres fermees, et un silence qui n'avait pas ete trouble depuis six mois. On conta cela au prince, qui en fut un peu frappe, qui s'en moqua cependant, ou parut s'en moquer, mais tout le monde sut cette histoire et trembla pour ce prince, qui mourut trois semaines apres.

On sait que le duc de Buckingham, favori de Jacques Ier, roi d'Angleterre, fut assassine en 1628 par Felton, officier a qui il avait fait des injustices. Quelque temps avant sa mort, Guillaume Parker, ancien ami de sa famille, apercut a ses cotes en plein midi le fantome du vieux sir George Villiers, pere du duc, qui depuis longtemps ne vivait plus. Parker prit d'abord cette apparition pour une illusion de ses sens; mais bientot il reconnut la voix de son vieil ami, qui le pria d'avertir le duc de Buckingham d'etre sur ses gardes, et disparut. Parker, demeure seul, reflechit a cette commission, et, la trouvant difficile, il negligea de s'en acquitter. Le fantome revint une seconde fois et joignit les menaces aux prieres, de sorte que Parker se decida a lui obeir; mais il fut traite de fou, et Buckingham dedaigna son avis.

Le spectre reparut une troisieme fois, se plaignit de l'endurcissement de son fils, et tirant un poignard de dessous sa robe: "Allez encore, dit-il a Parker; annoncez a l'ingrat que vous avez vu l'instrument qui doit lui donner la mort."

Et de peur qu'il ne rejetat ce nouvel avertissement, le fantome revela a son ami un des plus intimes secrets du duc. Parker retourna a la cour. Buckingham, d'abord frappe de le voir instruit de son secret, reprit bientot le ton de raillerie, et conseilla au prophete d'aller se guerir de sa demence. Neanmoins, quelques semaines apres, le duc de Buckingham fut assassine.

Paul Jove[1] rapporte que "Des chevaliers de Rhodes rendirent l'isle et la ville au Turc le jour de Noel, l'an 1521. En mesme instant de ceste reddition, comme le pape Adrian VI entroit en sa chapelle a Rome pour chanter messe, ayant fait le douziesme pas, une grosse pierre du portail de ceste chapelle se dissoult et tombe soudainement sur deux suisses de la garde du pape, qui tout a l'instant en furent escrasez sur la place."

[Note 1: En la Vie d'Adrian VI, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. III, p. 327.]

Cardan[1] raconte que "Baptiste, son parent, estudiant a Pavie, s'esveilla de nuict, et delibera prendre son fusil pour allumer la chandelle. En ces entrefaictes il entend une voix disant: Adieu, mon fils, je m'en vay a Rome, et lui sembla qu'il voyoit une tres grande lumiere, comme d'un fagot de paille tout en feu. Tout estonne il se cache sous la coultre de son lict, et y demeure le reste de la nuict et la matinee, jusques a ce que ses compagnons retournent de la lecon. Ils frapent a la porte de la chambre, dont leur ayant fait ouverture, et raconte son songe, il adjouste en pleurant que c'estoyent nouvelles de la mort de sa mere. Eux n'en firent que secoueer les oreilles. Mais le lendemain il receut nouvelle que sa mere estoit decedee en la mesme heure qu'il avoit veu ceste grande lumiere, en un lieu eloigne d'environ une journee a pied loin de Pavie."

[Note 1: De la variete des choses, Ve livre, chap. LXXXIV, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. II, p. 1012.]

D'apres Zuinger[1], "Jean Huber, docte medecin en la ville de Basle, estant en l'article de la mort, avis fut la nuict a Jean Lucas Isel, honnorable citoyen de Basle, demeurant lors a Besancon, lequel ne scavoit du tout rien de ceste maladie, qu'il voyoit son lict couvert de terre fraischement fossoyee, laquelle voulant secouer, apres avoir jette bas la couverte, il vid (ce lui sembloit) Huber couche tout de son long sous les linceux, en un clin d'oeil transforme en petit enfant. La nuict du lendemain il eut une autre vision: car il sembla qu'il oyoit divers piteux cris de personnes qui plouroyent le trespas de Hubert, lequel vrayement estoit mort en ces entrefaictes. Isel esveille receut au bout de quelques jours nouvelles de la mort de Huber."

[Note 1: En son Theatre de la vie humaine, Ve vol., liv. IV, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. II, p. 1044.]

D'apres des Caurres[1], "Possidonius historien, raconte de deux amis et compagnons d'Arcadie, qui est une partie d'Achaie en la Grece, que venans en la cite de Megara apres Athenes, l'un logea a l'hostellerie, l'autre pour espargner logea a un cabaret. Celuy qui etoit au grand logis, la nuict en dormant vit son compagnon qui le prioit luy venir secourir, car son tavernier estoit apres a le tuer. Quoy oyant, son compagnon s'esveilla et estimant que ce fut un songe, se remist en son lict. Et si tost apres qu'il fut endormy, voicy derechef son compagnon qui lui apparut, disant que puisqu'il ne l'avoit secouru en sa vie, qu'il luy aidast a venger sa mort contre le tavernier qui l'avoit meurdry, lequel avoit mis son corps sur une charrette couverte de fumier, a fin que le matin il envoyast par son chartier comme on a accoustume a vuider le fumier, et luy dit qu'il se trouvast le matin a la porte, la ou il trouveroit le corps, ce qui fut faict. Le chartier gagna au pied, et le cabaretier perdit la vie."

[Note 1: Oeuvres morales et diversifiees, p. 377.]

"Durant nos dernieres guerres, dit Goulart[1], un conseiller en la ville de Montpeslier, personnage honorable, estant avec d'autres au temple, priant Dieu, eut une vision soudaine de tous les endroits de sa maison: il lui sembla qu'un sien petit fils unique tomboit d'une haute gallerie en la basse cour de son logis. Il se leve en sursaut, va chez soi au grand pas, demande son enfant, le trouve sain et sauf, raconte son extase, commet des lors une chambriere pour garder ce petit fils et de nuict et de jour. Trois mois apres, ceste chambriere infiniment soigneuse de l'enfant se trouva avec icelui en la gallerie, et n'ayant fait que tourner le dos, l'enfant tombe en la basse cour et est trouve roide mort. Le conseiller esperdu se prend a sa femme, qui n'en pouvoit mais, et la tanse fort asprement. Quatre jours apres, comme ceste mere desolee ouvre certain cabinet, un fantosme tout tel que son fils mort, se presente a elle riant et feignant vouloir l'embrasser. Lors elle s'escrie: Ha! Satan, tu veux me tenter. Mon Dieu, assiste a ta servante. Ces mots proferes, le fantosme s'esvanouit."

[Note 1: Thresor des histoires admirables, tome III, p. 328.]

Les sorcieres ont eu quelquefois des corneilles a leur service, comme on le voit par la legende qui suit, et qui, conservee par Vincent Guillerin[1], a inspire plus d'une ballade sauvage, en Angleterre et en Ecosse.

[Note 1: Spect. hist. lib. XXVI.]

"Une vieille Anglaise de la petite ville de Barkley exercait en secret au XIe siecle, la magie et la sorcellerie avec grande habilete. Un jour, pendant qu'elle dinait, une corneille qu'elle avait aupres d'elle et dont personne ne soupconnait l'emploi, lui croassa je ne sais quoi de plus clair qu'a l'ordinaire. Elle palit, poussa de profonds soupirs et s'ecria: "J'apprendrai aujourd'hui de grands malheurs."

"A peine achevait-elle ces mots, qu'on vint lui annoncer que son fils aine et toute la famille de ce fils etaient morts de mort subite. Penetree de douleur, elle assembla ses autres enfants, parmi lesquels etait un bon moine et une sainte religieuse; elle leur dit en gemissant:

"Jusqu'a ce jour, je me suis livree, mes enfants, aux arts magiques. Vous fremissez; mais le passe n'est plus en mon pouvoir. Je n'ai d'espoir que dans vos prieres. Je sais que les demons sont a la veille de me posseder pour me punir de mes crimes. Je vous prie, comme votre mere, de soulager les tourments que j'endure deja. Sans vous, ma perte me parait assuree, car je vais mourir dans un instant. Renfermez mon corps dans une peau de cerf, dans une biere de pierre recouverte de plomb que vous lierez par trois tours de chaine. Si, pendant trois nuits, je reste tranquille, vous m'ensevelirez la quatrieme, quoique je craigne que la terre ne veuille point recevoir mon corps. Pendant cinquante nuits, chantez des psaumes pour moi, et que pendant cinquante nuits on dise des messes."

"Ses enfants troubles executerent ses ordres; mais ce fut sans succes. La corneille, qui sans doute n'etait qu'un demon, avait disparu. Les deux premieres nuits, tandis que les clercs chantaient des psaumes, les demons enleverent, comme s'ils eussent ete de paille, les portes du caveau et emporterent les deux chaines qui enveloppaient la caisse: la nuit suivante, vers le chant du coq, tout le monastere parut ebranle par les demons qui entouraient l'edifice. L'un d'entre eux, le plus terrible, parut avec une taille colossale, et reclama la biere. Il appela la morte par son nom; il lui ordonna de sortir. "Je ne le puis, repondit le cadavre, je suis liee."

"Tu vas etre deliee," repondit Satan; et aussitot il brisa comme une ficelle la troisieme chaine de fer qui restait autour de la biere: il decouvrit d'un coup de pied le couvercle, et prenant la morte par la main, il l'entraina en presence de tous les assistants. Un cheval noir se trouvait la, hennissant fierement, couvert d'une selle garnie partout de crochets de fer; on y placa la malheureuse et tout disparut; on entendit seulement dans le lointain les derniers cris de la sorciere."