III.—PRESAGES DE MORT

Goulart[1], d'apres un livre intitule la Mort du roi a fait un chapitre entier sur les avertissements merveilleux et predictions de diverses sortes de la mort du roi Henri IV; on y trouve ceux-ci:

[Note 1: Thresor des histoires admirables t. IV, p. 436.]

"On ne parloit en ce temps-la que de quelque grand accident qui devoit arriver. On rappeloit la memoire de plusieurs predictions sur les cometes, les eclipses et les conjonctions des planetes superieures. Leovice avoit conjure les rois qui estoient sous le Belier et la Balance de penser a eux. L'estoile veue l'annee precedente en plain midi avoit este consideree par les mathematiciens comme un signal de quelque sinistre effect. La riviere de Loire s'estoit desbordee en pareille fureur qu'au temps de la mort violente de Henri II et Henri III. Les saisons perverties, l'extreme froid, l'extreme chaleur, et ces montagnes de glace que l'on vid sur les rivieres de Loire et de Saone, mettoyent les esprits en pareilles apprehensions. On avoit fait courir par Paris des vers de la Samaritaine du Pont-Neuf a l'imitation des centuries de Nostradamus, qui parloit clairement de la mort du roi.

"L'arbre plante en la cour du Louvre, le premier jour de mai tomba de soi-mesme, sans effort et contre toute apparence, la teste devers le petit degre. Bassompierre voyant cela dit au duc de Guise, avec lequel il estoit apuye sur les barres de fer du petit perron au devant de la chambre de la roine, qu'en Alemagne et en Italie on prendroit ceste cheute a mauvais signes, et pour le renversement de l'arbre dont l'ombre servoit a tout le monde. Le roi estimant qu'ils parloyent d'autre chose, porta sa teste tout bellement entre les leurs, escouta ce discours, et leur dit: Il y a vingt ans que j'ai les oreilles battues de ces presages. Il n'en sera que ce qu'il plaira a Dieu.

"Plusieurs choses furent prinses et remarquees a Sainct-Denis pour mauvais augure. Le roi et la roine dirent que leur sommet avoit este rompu par une orfraye, oiseau nocturne et funebre, qui avoit crouasse toute la nuict sur la fenestre de leur chambre. La pierre qui sert a l'ouverture de la cave ou sont enterrez les rois, se trouva ouverte. La curiosite, qui s'amuse a toutes choses, prit a mauvais signe que le cierge de la roine s'esteignit de soi-mesme; et que si elle n'eust porte sa main a sa couronne, elle fust tombee deux fois. Le mesme jour du jeudi 13, ce mesme prince considerant les theatres si bien peuplez et en si bon ordre, dit que cela le faisoit souvenir du jour du jugement et que l'on seroit bien estonne si le juge se presentoit."

"L'empereur Maximilien Ier et Philippe Ier, son fils, roy d'Espagne, dit Hedion en sa Chronique[1], estans en leur cabinet au palais de Brusselles, pour resoudre de quelque afaire d'importance, un vent se leve lequel arrache et jette hors de la paroy entre les deux princes une assez grosse pierre, laquelle Philippe leve de terre: et comme il continuoit de parler a son pere, un tourbillon survint qui lui fit tomber ceste pierre des mains, laquelle se brisa sur le planche. C'est un presage, dit alors Philippe a Maximilien, que vous serez bien-tost pere de mes enfans. Peu de semaines apres, Philippe, jeune prince, mourut, laissant ses pupilles a l'empereur Maximilien son pere."

[Note 1: Cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t.
II, p. 915.]

Selon Paul Jove[1], "Le pape Adrian VI s'acheminant d'Espagne a Rome pour son premier exploit voulut voir a Saragousse les os et reliques d'un sainct: ce qui fit dire a plusieurs qu'Adrian mourroit bien tost. Il avint alors aussi qu'une riche lampe de cristal, en l'eglise de ce sainct, se brisa soudainement, dont toute l'huile fut versee sur Adrian et sur quelques prestres autour de lui, dont leurs habillemens furent gastez. Arrive a Rome, le palais ou il demeuroit fut embrase et consomme en un instant. Il canoniza Benno, evesque aleman, et Antonin, archevesque de Florence: mais il les suivit bientost et mourut apres icelles canonizations, que l'on tient pour presages de mort prochaine aux papes qui les font."

[Note 1: En sa Vie d'Adrian VI, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. II, p. 945.]

D'apres Sabellic[1], Philebert de Chalon, prince d'Aurange, ayant assiege Florence, entendit que secours venoit aux Florentins. Sur ce il resoud d'aller au devant: et comme il vouloit monter a cheval, fait assembler autour de lui les capitaines, et commande qu'on apporte des flaccons et des tasses, les faisant emplir de vin, afin que tous beussent par ensemble. Comme les uns et les autres estoient prests a boyre, voici une pluye impetueuse et soudaine, le ciel estant fort serein auparavant, laquelle arrouse abondamment le prince et ses capitaines, qui beuvoyent en pleine campagne. Incontinent chacun dit son avis de ceste avanture. Le prince rioit a gorge desployee: A ce que je voy, dit-il, compagnons, nous ne parlerons que bien trempez a nos ennemis, puisque Dieu a voulu si benignement verser de l'eau en nostre vin. Ce furent ses derniers propos: car tost apres ayant charge et rompu ce secours il fut au combat transperce d'un boulet, dont il mourut."

[Note 1: Supplement au XIIIe livre, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. II, p. 943.]

Joach. Camerarius[1] et Abr. Bucolcer[2], racontent ce qui suit selon Goulart[3]: "Guillaume Nesenus, personnage excellent en scavoir et crainte de Dieu, s'estant jette dedans une barque de pescheur en temps d'este, pour traverser l'Elbe, riviere qui passe a Witeberg en Saxe, comme c'estoit sa coustume de s'esbatre quelques fois a passer ainsi ceste riviere, et conduire lui-mesme sa barque, alla heurter alors contre un tronc d'arbre cache dedans l'eau, qui renversa la barque, et Nesenus au fond dont il ne peut eschapper, ains fut noye. Cela avint sur le soir. Le mesme jour, un peu apres disne, comme Camerarius sommeilloit, avis lui fut qu'il entroit une barque de pescheur et qu'il tomboit en l'eau. Sur ce arriva vers lui, Philippe Melanchthon son familier ami, auquel il fit en riant le conte de ce sien songe, tenant sa vision pour chose vaine… Melanchthon et Camerarius devisans ensemble de ce songe et triste accident, se ramentierent l'un a l'autre ce qui leur estoit advenu et a Nesenus peu de jours auparavant. Ils faisoyent eux trois quelque voyage en Hesse, et ayans couche en une petite ville nommee Trese, le matin passerent un ruisseau proche de la, pour y abreuver leurs chevaux. Comme ils estoyent en l'eau, Nesenus decouvre en un costeau proche de la trois corbeaux croquetans, battans des aisles et sautelans. Sur ce il demande a Melanchthon que lui sembloit de cela? Melanchthon respondit promptement: Cela signifie que l'un de nous trois mourra bien tost. Camerarius confesse que ceste response le poignit jusques au coeur, et le troubla grandement; mais Nesenus ne fit qu'en secouer la teste, et poursuivit son chemin alaigrement. Camerarius adjouste qu'il fut en termes de demander a Melanchthon la raison de cette sienne conjecture; et que tost apres Melanchthon lui dit que, se sentant foible et valetudinaire, il ne pouvoit estimer que sa vie deut estre gueres plus longue. Et je ne ramentoy point ces choses, dit-il, comme si j'attribuois quelque efficace au vol et mouvement des oiseaux, ni ne fay point de science des conjectures qu'on voudroit bastir la dessus: comme aussi je scay que Melanchthon ne s'en est jamais soucie. Mais j'ai bien voulu faire ce recit pour monstrer que parfois on void avenir des choses merveilleuses dont il ne faut pas se mocquer, et qui apres l'evenement suggerent diverses pensees a ceux qui les voyent ou en entendent parler."

[Note 1: Vie de Ph. Melanchthon.]

[Note 2: Indices chronologiques, an 1524.]

[Note 3: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 373.]

Au recit de Zuinger[1], "La peste estant fort aspre es environs du Rhin l'an 1364, plusieurs mourans a Basle avoyent ceste coustume par presage merveilleux au fort de la maladie, et quelques heures devant que rendre l'ame, d'appeller par nom et surnom quelqu'un de leurs parens, allies, voisin ou amis. Ce nomme tomboit tost apres malade, et faisoit le mesme, ainsi cest appel continuoit du troisiesme au quatriesme, et consequemment: en telle sorte qu'on eust dit que ces malades estoyent les huissiers de Dieu pour adjourner ceux que la providence designoit a comparoir en personne devant lui."

[Note 1: En son Theatre de la vie humaine, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. II, p. 446.]

D'apres Camerarius,[1] "Les comtes de Vesterbourg ont pres du Rhin un chasteau basti en lieu fort haut esleve. La peste y estant survenue, les comtes s'en retirerent pour aller quelques jours en air meilleur et plus asseure, ou ils sejournerent trop peu. De retour, comme ils montoyent au chasteau, et approchoyent de la porte, la cloche de l'horloge posee en une haute tour sonne onze heures en lieu de trois ou quatre apres midi. Cest accident extraordinaire occasiona les comtes de s'enquerir du portier paravant laisse seul au chasteau pour le garder, que vouloit dire ce changement. Il protesta n'en scavoir rien, veu qu'on avoit laisse l'horloge plusieurs jours, sans qu'aucun y eust touche. Incontinent la peste se renouvella, laquelle emporta les comtes et toutes les personnes rentrees avec eux au chasteau: le nombre fut d'onze, autant que l'horloge, avoit sonne de coups."

[Note 1: Au IIIe vol. de ses Meditations historiques, liv. I, ch. XV, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. III, p. 318.]

"En la seigneurie de l'archevesque et electeur de Treves, se void, dit Camerarius[1], un vivier ou estang en lieu conu de ceux du pays, duquel quand il sort quelque poisson de grandeur desmesuree, et qui se monstre, on tient que c'est un certain presage de la mort de l'electeur, et que par longue suite d'annees on a verifie ceste avanture. En la baronnie de Hohensax, en Suisse, quand un de la famille doit mourir, des plus hautes montagnes qui separent la baronnie d'avec le canton d'Appenzel, tombe une fort grosse pierre de rochers avec tant de bruit que le roulement d'icelle est entendu clairement pres et loin, jusques a ce qu'elle s'arreste en la plaine du chasteau de Fontez."

[Note 1: En ses Meditations historiques, vol. III, liv. I, ch. XV, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables. t. III, p. 318.]

Taillepied[1] cite ce fait rapporte par Leon du Vair: "Que dirai-je du monastere de Saint-Maurice, qui est situe es confins et limites de Bourgongne, pres le fleuve du Rhosne? Il y a la dedans un vivier, auquel selon le nombre de moines, on met aussi tant de poissons: que s'il arrive que quelqu'un des religieux tombe malade, on verra aussi sur le fil de l'eau un de ces poissons qui nagera comme estant demy-mort, et si ce religieux doit aller de vie a trespas, ce poisson mourra deux ou trois jours devant luy."

[Note 1: Traite de l'apparition des esprits, p. 139.]

"Le sixiesme jour d'avril 1490, dit Goulart[1], Mathias, roi de Hongrie, surnomme la frayeur des Turcs, mourut d'apoplexie a Vienne, en Austriche. Tous les lyons que l'on gardoit en des lieux clos a Bude moururent ce jour la. Un peu devant le trespas du prince Jean Casimir, comte palatin du Rhin et administrateur de l'electoral, le lyon qu'il faisoit soigneusement nourrir mourut: ce que le prince prit pour presage de son deslogement. Un cheval que Louis, roi de Hongrie, montoit, perit soudain, un peu devant la bataille de Varne, en laquelle ce jeune prince demoura. Car ayant este mis en route, et voulant se sauver a travers un marests, le cheval qui le portoit ne peut l'en desgager, ains y enfondra et perdit son maistre. Le frere Battory, roi de Pologne, estant mort en Transsilvanie, le cheval du roi mourut soudain, et quelques jours apres vindrent nouvelles du trespas du prince decede fort loin de la."

[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. III. p. 316]

D'apres Joach. Camerarius[1], "Maurice, electeur de Saxe, prince vaillant et excellent, eut divers presages de sa mort peu de jours avant la bataille donnee l'an 1553, entre lui et Albert, marquis de Brandebourg, lequel il mit en route. La teste d'une siene statue de pierre fut emportee d'un coup de fouldre, sans que les statues des autres electeurs eslevees en lieu public en une ville de Saxe nommee Berlin, fussent tant soit peu atteintes de cest esclat. Un vent impetueux s'esleva le jour precedent la bataille, lequel arracha et deschira deux grands pavillons de l'electeur, en l'un desquels on faisoit sa cuisine, en l'autre se dressoyent les tables pour ses repas ordinaires. Au mesme temps il plut du sang aupres de Lipsic."

[Note 1: En sa harangue funebre sur la mort de Maurice, electeur de
Saxe.]

"En l'eglise cathedrale de Mersburg, pres de Lipsic, dit Goulart[1], y a un evesque et des chanoines ausquels il estoit loisible de se marier. Ils ont laisse en icelle de grands et riches joyaux donnez des longtemps, et ont fait conscience de s'en accommoder. Pour la garde du temple il y a ordinairement quelques hommes qui tour a tour veillent en icelui tant de jour que de nuict. Iceux rapporterent avoir observe de fort longtemps et entendu de leurs devanciers gardes que trois semaines avant le deces de chascun chanoine de nuict se fait un grand tumulte dedans le temple: et comme si quelque puissant homme donnoit de toute sa force quelques coups de poing clos sur la chaire du chanoine qui doit mourir; laquelle ces gardes marquent incontinent: et le lendemain venu en avertissent le chapitre. C'est un adjournement personnel a ce chanoine, lequel meurt dedans trois semaines apres."

[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 549.]

Suivant un petit ouvrage anonyme[1], "Les Espagnols parlent d'une cloche en Arragon par eux appellee la cloche du miracle, en une colline pres de Villela, laquelle (disent-ils) contient dix brasses de tour, sonne parfois, mais rarement, de soi-mesme, sans estre agitee par aucun instrument ni moyen visible ou sensible, comme de mains d'hommes, de violence des vents, de tremblement de terre, ou autres semblables agitations. Elle commence en tintant, puis sonne a volee, par intervalles d'heures et de jours. Les Portugais disent qu'elle sonna lors que le roi Sebastien fit le voyage d'Afrique et en l'an 1601 depuis le 13 de juin jusques au 24, a diverses reprises. On dit qu'elle sonna lorsque Alphonse V, roi d'Arragon, alla en Italie pour prendre possession du royaume de Naples, en la mort de Charles V, en une extreme maladie du roi Philippe II arreste a Badajos et au trespass de la roine Anne, sa derniere femme."

[Note 1: Histoire de la paix, imprimee a Paris par Jean Richer, 1607, p. 233 et 234.]

Taillepied[1] rapporte certains presages qui precedent l'execution des condamnes: "Il advient aussi beaucoup de choses estranges es chateaux ou sera emprisonne quelque malfaicteur digne de mort: car on y oira de nuict de grands tintamarres, comme si l'on vouloit sauver par force le prisonnier, et semblera que les portes doivent etre forcees; mais en allant voir que c'est, on ne trouvera personne, et le prisonnier n'en aura rien senty, ny ouy. On dit aussi que les bourreaux scavent souventes fois quand ils doivent executer quelque malfaicteur a mort: car leurs epees desquelles ils font justice leur en donnent quelque signe. Beaucoup de choses adviennent touchant ces pauvres miserables qui se tuent eux-memes. Il a fallu souvent les mener bien loing pour les jecter dans quelque grand'eau: adonc si les chevaux qui les tiraient les descendoient de quelque montagne, a grand'peine en pouvaient-ils venir a bout; et au contraire s'il falloit monter ils estoient contraints de courir, tant cela les poussoit fort."

[Note 1: Traite de l'apparition des esprits, p. 138.]