IV.—SORTILEGES
On appelle sortileges ou malefices toutes pratiques superstitieuses employees dans le dessein de nuire aux hommes, aux animaux ou aux fruits de la terre. On appelle encore malefices les malapies et autres accidents malheureux causes par un art infernal et qui ne peuvent s'enlever que par un pouvoir surnaturel.
Il y a sept principales sortes de malefices employes par les sorciers: 1 deg. ils mettent dans le coeur une passion criminelle; 2 deg. ils inspirent des sentiments de haine ou d'envie a une personne contre une autre; 3 deg. ils jettent des ligatures; 4 deg. ils donnent des maladies; 5 deg. ils font mourir les gens; 6 deg. ils otent l'usage de la raison: 7 deg. ils nuisent dans les biens et appauvrissent leurs ennemis. Les anciens se preservaient des malefices a venir en crachant dans leur sein.
En Allemagne, quand une sorciere avait rendu un homme ou un cheval impotent et maleficie, on prenait les boyaux d'un autre homme ou d'un cheval mort, on les trainait jusqu'a quelque logis, sans entrer par la porte commune, mais par le soupirail de la cave, ou par-dessous terre, et on y brulait ces intestins. Alors la sorciere qui avait jete le malefice sentait dans les entrailles une violente douleur, et s'en allait droit a la maison ou l'on brulait les intestins pour y prendre un charbon ardent, ce qui faisait cesser le mal. Si on ne lui ouvrait promptement la porte, la maison se remplissait de tenebres avec un tonnerre effroyable, et ceux qui etaient dedans etaient contraints d'ouvrir pour conserver leur vie[1]. Les sorciers, en otant un sort ou malefice, sont obliges de le donner a quelque chose de plus considerable que l'etre ou l'objet a qui ils l'otent: sinon, le malefice retombe sur eux. Mais un sorcier ne peut oter un malefice s'il est entre les mains de la justice: il faut pour cela qu'il soit pleinement libre.
[Note l: Bodin, Demonomanie.]
On a regarde souvent les epidemies comme des malefices. Les sorciers, disait-on, mettent quelquefois, sous le seuil de la bergerie ou de l'etable qu'ils veulent ruiner, une touffe de cheveux, ou un crapaud, avec trois maudissons, pour faire mourir etiques les moutons et les bestiaux qui passent dessus: on n'arrete le mal qu'en otant le malefice. De Lancre dit qu'un boulanger de Limoges, voulant faire du pain blanc suivant sa coutume, sa pate fut tellement charmee et maleficiee par une sorciere qu'il fit du pain noir, insipide et infect.
Une magicienne ou sorciere, pour gagner le coeur d'un jeune homme marie, mit sous son lit, dans un pot bien bouche, un crapaud qui avait les yeux fermes; le jeune homme quitta sa femme et ses enfants pour s'attacher a la sorciere; mais la femme trouva le malefice, le fit bruler, et son mari revint a elle[1].
[Note 1: Delrio, Disquisitions magiques.]
Un pauvre jeune homme ayant quitte ses sabots pour monter a une echelle, une sorciere y mit quelque poison sans qu'il s'en apercut, et le jeune homme, en descendant, s'etant donne une entorse, fut boiteux toute sa vie[1].
[Note 1: De Lancre, De l'inconstance, etc.]
Une femme ensorcelee devint si grasse, dit Delrio, que c'etait une boule dont on ne voyait plus le visage, ce qui ne laissait pas d'etre considerable. De plus, on entendait dans ses entrailles le meme bruit que font les poules, les coqs, les canards, les moutons, les boeufs, les chiens, les cochons et les chevaux, de facon qu'on aurait pu la prendre pour une basse-cour ambulante.
Une sorciere avait rendu un macon impotent et tellement courbe, qu'il avait presque la tete entre les jambes. Il accusa la sorciere du malefice qu'il eprouvait; on l'arreta, et le juge lui dit qu'elle ne se sauverait qu'en guerissant le macon. Elle se fit apporter par sa fille un petit paquet de sa maison, et, apres avoir adore le diable, la face en terre, en marmottant quelques charmes, elle donna le paquet au macon, lui commanda de se baigner et de le mettre dans son bain, en disant: Va de par le diable! Le macon le fit, et guerit. Avant de mettre le paquet dans le bain, on voulut savoir ce qu'il contenait: on y trouva trois petits lezards vifs; et quand le macon fut dans le bain, il sentit sous lui comme trois grosses carpes, qu'on chercha un moment apres sans rien trouver[1].
[Note 1: Bodin, Demonomanie.]
Les sorciers mettent parfois le diable dans des noix, et les donnent aux petits enfants, qui deviennent maleficies. Un de nos demonographes (c'est, je pense, Boguet) rapporte que, dans je ne sais quelle ville, un sorcier avait mis sur le parapet d'un pont une pomme maleficiee, pour un de ses ennemis, qui etait gourmand de tout ce qu'il pouvait trouver sans desserrer la bourse. Heureusement le sorcier fut apercu par des gens experimentes, qui defendirent prudemment a qui que ce fut d'oser porter la main a la pomme, sous peine d'avaler le diable. Il fallait pourtant l'oter, a moins qu'on ne voulut lui donner des gardes. On fut longtemps a deliberer, sans trouver aucun moyen de s'en defaire; enfin il se presenta un champion qui, muni d'une perche, s'avanca a une distance de la pomme et la poussa dans la riviere, ou etant tombee, on en vit sortir plusieurs petits diables en forme de poissons. Les spectateurs prirent des pierres et les jeterent a la tete de ces petits demons, qui ne se montrerent plus…
Boguet conte encore qu'une jeune fille ensorcelee rendit de petits lezards, lesquels s'envolerent par un trou qui se fit au plancher.
"Il faut bien prendre garde, dit Bodin[1], a la distinction des sortileges, pour juger l'enormite d'entre les sorciers qui ont convention expresse avec le diable et ceux qui usent de ligatures et autres arts de sortileges. Car il y en a qui ne se peuvent oster ni punir par les magistrats, comme la superstition de plusieurs personnes de ne filer par les champs, la crainte de saigner de la narine senestre, ou de rencontrer une femme enceinte devant disne. Mais la superstition est bien plus grande de porter des rouleaux de papier pendus au col ou l'hostie consacree en sa pochette; comme faisoit le president Gentil, lequel fut trouve saisi d'une hostie par le bourreau qui le pendit a Montfaucon; et autres superstitions semblables que l'Ecriture Saincte appelle abominations et train d'Amorrheens. Cela ne se peut corriger que par la parole de Dieu: mais bien le magistrat doit chastier les charlatans et porteurs de billets qui vendent ces fumees la et les bannir du pays. Car s'il est ainsi que les empereurs payens ayant banni ceux qui faisoyent choses qui donnent l'espouvante aux ames superstitieuses, que doyvent faire les chrestiens envers ceux la, ou qui contrefont les esprits comme on fit a Orleans et a Berne? Il n'y a doute que ceux la ne meritassent la mort comme aussi ceux de Berne furent executez a mort: et en cas pareil de faire pleurer les crucifix ainsi qu'on fit a Muret, pres Thoulouse, et en Picardie, et en la ville d'Orleans a Saint-Pierre des Puilliers. Mais quelque poursuite qu'on ait fait, cela est demeure impuni. Or c'est double impiete en la personne des prestres. Et ceste impiete est beaucoup plus grande quand le prestre a paction avec Satan et qu'il fait d'un sacrifice une sorcellerie detestable. Car tous les theologiens demeurent d'accord que le prestre ne consacre point s'il n'a intention de consacrer, encore qu'il prononce les mots sacramentaux.
[Note 1: Demonomanie, livr. IV, ch. IV.]
De fait, il y eut un cure de Sainct-Jean-le-Petit a Lyon, lequel fut brusle vif l'an 1558 pour avoir dit, ce que depuis il confessa en jugement qu'il ne consacroit point l'hostie quand il chantoit messe, pour faire damner les paroissiens, comme il disoit, a cause d'un proces qu'il avoit contre eux… Il s'est trouve en infinis proces que les sorciers bien souvent sont prestres, ou qu'ils ont intelligence avec les prestres: et par argent ou par faveurs, ils sont induits a dire des messes pour les sorciers, et les accommodent d'hosties, ou bien ils consacrent du parchemin vierge, ou bien ils mettent des aneaux, lames characterisees, ou autres choses semblables sur l'autel, ou dessous les linges: comme il s'est trouve souvent. Et n'a pas longtemps qu'on y a surprint un cure, lequel a evade, ayant bon garant, qui lui avoit baille un aneau pour mettre sous les linges de l'autel quand il disoit messe."
"D'apres dom Calmet[1], Aeneas Sylvius Piccolomini, qui fut depuis pape sous le nom de Pie II, ecrit dans son Histoire de Boheme qu'une femme predit a un soldat du roi Wladislas que l'armee de ce prince seroit taillee en pieces par le duc de Boheme; que si le soldat vouloit eviter la mort, il falloit qu'il tuat la premiere personne qu'il rencontreroit en chemin, qu'il lui coupat les oreilles et les mit dans sa poche; qu'avec l'epee dont il l'auroit percee, il tracat sur terre une croix entre les jambes de son cheval, qu'il la baisat, et que montant sur son cheval, il prit la fuite. Le jeune homme executa tout cela. Wladislas livra la bataille, la perdit et fut tue: le jeune soldat se sauva; mais entrant dans sa maison, il trouva que c'etoit, sa femme qu'il avoit tuee et percee de son epee, et a qui il avoit coupe les oreilles."
[Note 1: Traite sur les apparitions des esprits, t. I, p. 100.]
Dom Calmet[1] nous apprend d'apres Frederic Hoffmann[2] que "Une bouchere de la ville de Jenes, dans le duche de Weimar en Thuringe ayant refuse de donner une tete de veau a une vieille femme, qui n'en offroit presque rien, cette vieille se retira, grondant et murmurant entre ses dents. Peu de tems apres, la bouchere sentit de grandes douleurs de tete. Comme la cause de cette maladie etoit inconnue aux plus habiles medecins, ils ne purent y apporter aucun remede; cette femme rendoit de tems en tems par l'oreille gauche de la cervelle, que l'on prit d'abord pour sa propre cervelle. Mais comme elle soupconnait cette vieille de lui avoir donne un sort a l'occasion de la tete de veau, on examina la chose de plus pres, et on reconnut que c'etoit de la cervelle de veau; et l'on se fortifia dans cette pensee, en voyant des osselets de la tete de veau, qui sortoient avec la cervelle. Ce mal dura assez longtems, et enfin la femme du boucher guerit parfaitement. Cela arriva en 1685."
[Note 1: Traite sur les apparitions des esprits, t. I, p. 101.]
[Note 2: De Diaboli potentia in corpora, 1736, p. 382.]
Bodin a escrit livre II, chap. III, de la Demonomanie, dit Guyon[1], que le sieur Nouilles, abbe de l'Isle, et depuis evesque de Dax, ambassadeur a Constantinople, dit qu'un gentilhomme polonois, nomme Pruiski, qui a este ambassadeur en France, luy dit que l'un des grands roys de la chrestiente, voulant scavoir l'yssue de son estat, fit venir un prestre necromantien et enchanteur, lequel dit la messe, et apres avoir consacre l'hostie, trancha la teste a un jeune enfant de dix ans, premier ne, qui estoit prepare pour cest effet, et fit mettre sa teste sur l'hostie, puis disant certaines paroles, et usant de caracteres qu'il n'est besoin scavoir, demanda ce qu'il vouloit. La teste ne respondit que ces deux mots: Vim patior en latin: c'est a dire j'endure violence. Et aussitost le roy entra en furie, criant sans fin: Ostez-moi ceste teste, et mourut ainsi enrage. Depuis que ces choses furent escrites, j'ay demande audit sieur de Dax si ce que Bodin avoit escrit de luy estoit vray, lequel m'asseura qu'ouy, mais quel roy c'estoit, il ne le me voulut jamais dire."
[Note 1: Les diverses lecons de Loys Guyon, t. I, p. 735.]
P. Leloyer[1] rappelle encore l'histoire d'une autre tete qui parla apres la separation du corps, dont Pline fait mention. "En la guerre de Sicile entre Octave Cesar qui depuis fut surnomme Auguste et Sextus Pompeius fils de Pompee le Grand, y eut, dit-il, un des gens d'Octave appele Gabinius qui fut prins des ennemis, et eut la teste coupee par le commandement de Sextus Pompeius, de sorte qu'elle ne tenoit plus qu'un petit a la peau. Il est ouey sur le soir qu'il se plaignoit et desiroit parler a quelqu'un. Aussitost une grande multitude s'assemble autour du corps; il prie ceux qui estoient venus de faire parler a Pompee et qu'il estoit venu des enfers pour luy dire chose qui luy importoit. Cela est rapporte a Pompee, il n'y veut aller et y envoye quelqu'un de ses familiers, ausquels Gabinius dit que les dieux d'en bas recevoient les justes complaintes de Pompee et qu'il auroit toute telle issue qu'il souhaitoit. En signe de verite, il dit qu'il devoit aussitost retomber mort qu'il auroit accomply son message. Cela advint et Gabinius tomba a l'heure tout mort comme devant." Il faut, du reste, noter que la prediction de Gabinius ne se realisa pas.
[Note 1: Discours et histoires des spectres, p. 259.]
L. Du Vair[1] raconte que les Biarmes, peuples septentrionaux fort voisins du pole arctique, estans un jour tout prets de combattre contre un tres puissant roy nomme Regner commencerent a s'adresser au ciel avec beaux carmes enchantez et firent tant qu'ils solliciterent les nues a les secourir, et les contraignirent jusqu'a verser une grande violence et quantite de pluie qu'ils firent venir tout a coup sur leurs ennemis. Quant est de commander aux orages et aux vents, Olaues affirme que Henry, roy de Suece, qui avait le bruit d'etre le premier de son temps en l'art magique estoit si familier avec les demons et les avoit tellement a son commandement, que, de quelque coste qu'il tournast son chapeau, tout aussitost le vent qu'il desiroit venait a souffler et halener de cette part-la, et pour cet effet son chappeau fut nomme de tous ceux de la contree le chappeau venteux."
[Note 1: Trois livres des charmes, sorcelages, etc., p. 304.]
D'apres Jean des Caurres[1]: "Olaus le Grand escrit[2] plusieurs moyens d'enchantemens speciaux et observez par les septentrionaux en ces paroles: L'on trouvoit ordinairement des sorciers et magiciens entre les Botniques, peuples septentrionaux, comme si en ceste contree eust este leur propre habitation, lesquels avoient apprins de desguiser leurs faces, et celles d'autruy, par plusieurs representations de choses, au moyen de la grande adresse qu'ils avoient a tromper et charmer les yeux. Ils avoient aussi apprins d'obscurcir les veritables regards par les trompeuses figures. Et non seulement les luicteurs, mais aussi les femmes et jeunes pucelles, ont accoustume selon leur souhait, d'emprunter leur subtile et tenue substance de l'air, pour se faire comme des masques horrides, et pleins d'une ordure plombeuse, ou bien pour faire paroistre leurs faces distinguees par une couleur pasle et contrefaite, lesquelles apres elles deschargent, a la clarte du temps serain, de ces tenebreuses substances qui y sont attachees, et par ce moyen elles chassent la vapeur qui les recouvroit. Il appert aussi qu'il y avoit si grande vertu en leurs charmes, qu'il sembloit qu'elles eussent pouvoir d'attirer du lieu le plus distant, et se rendre visibles a elles seules et toucher une chose la plus esloignee: voire et eust elle este arrestee et garrottee par mille liens[3]. Or font-elles demonstrance de ces choses par telles impostures. Lors qu'elles ont envie de scavoir de l'estat de leurs amis ou ennemis absents en lointaines contrees, a deux cens ou quatre cens lieues, elles s'adressent vers Lappon, ou Finnon, grand docteur en cest art: et apres qu'elles luy ont fait quelques presens d'une robbe de lin, ou d'un arc, elles le prient experimenter en quel pays peuvent estre leurs amis ou ennemis, et que c'est qu'ils font. Parquoy il entre dedans le conclave, accompagne seulement de sa femme et d'un sien compagnon; puis il frappe avec un marteau dessus une grenouille d'airain, ou sur un serpent estendu sur une enclume, et luy baille autant de coups qu'il est ordonne: puis en barbotant quelques charmes, il les retourne ca et la, et incontinent il tombe en extase, et est ravy, et demeure couche peu de temps, comme s'il estoit mort. Ce temps pendant il est garde diligemment par son compaignon de crainte qu'aucune pulce ou mousche vivante, ou autre animal ne le touche. Car par le pouvoir des charmes, son esprit, qui est guide et conduit par le diable, rapporte un anneau, ou un cousteau, ou quelque autre chose semblable, en signe et pour tesmoignage qu'il a faist ce qui lui estoit commande: et alors se relevant, il declare a son conducteur les mesmes signes, avec les circonstances."
[Note 1: Oeuvres morales et diversifiees, p. 394.]
[Note 2: Livre III, ch. XXXIX de l'Histoire des peuples
septentrionaux.]
[Note 3: Saxon le grammairien, au commencement de l'Histoire de
Danemark.]
"Le mesme auteur, au chapitre XVIII du troisieme livre Des vents venaux, escrit le miracle qui ensuit. Les Finnons avoient quelque-fois accoustume, entre les autres erreurs de leur race, de vendre un vent a ceux qui negocioient en leurs havres, lorsqu'ils estoient empeschez par la contraire tempeste des vents. Apres doncques qu'on leur avoit baille le payement, ils donnoient trois noeuds magiques aux acheteurs, et les advertissoient qu'en desnouant le premier ils avoient les vents amiables et doux: et en desnouant le second, ils les avoient plus forts: et la ou ils desnoueroient le troisieme il leur surviendroit une telle tempeste, qu'ils ne pourroient jouyr a leur aise de leur vaisseau, ny jeter l'oeil hors la proue, pour eviter les rochers, ny asseurer le pied en la navire, pour abbatre les voiles, ny mesmes l'asseurer en la poupe pour manier le gouvernail."
"J'ai oui raconter plusieurs fois, a un bon et docte personnage, dit Goulart[1], qu'estant jeune escholier a Thoulouse, il fut par deux fois voyager es monts Pyrenees. Qu'en ces deux voyages il advint et vid ce qui s'ensuit. En une croupe fort haute et spacieuse de ces monts, se trouve une forme d'autel fort antique, sur quelques pierres duquel sont gravez certains characteres de forme estrange. Autour et non loin de cest autel se trouverent lors d'iceux voyages des pastres et rustiques, lesquels exhorterent et prierent ce personnage et plusieurs autres, tant escholiers que de diverses conditions, de ne toucher nullement cest autel. Enquis pourquoy ils faisoyent cette instance, respondirent qu'il n'importoit d'en approcher pour le voir et regarder de pres tant que l'on voudroit: mais de l'attouchement s'ensuivoyent merveilleux changemens en l'air. Il faisoit fort beau en tous les deux voyages. Mais au premier se trouva un moine en la compagnie, qui se riant de l'advertissement de ces pastres, dit qu'il vouloit essayer que c'estoit de cest enchantement: et tandis que les autres amusoyent ces rustiques, approche de l'autel et le touche comme il voulut. Soudain le ciel s'obscurcit, les tonnerres grondent: le moine et tous les autres gaignent au pied, mais avant qu'ils eussent atteint le bas de la montagne, apres plusieurs esclats de foudre et d'orages effroyables, ils furent moueillez jusques a la peau, poursuivis au reste par les pastres a coups de cailloux et de frondes. Au second voyage le mesme fut attente par un escholier avec mesmes effects de foudres, orages et ravines d'eaux les plus estranges qu'il est possible de penser."
[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. II, p. 776.]
Selon Dom Calmet[1], "Spranger in mallio maleficorum raconte qu'en Souabe un paysan avec sa petite fille agee d'environ huit ans, etant alle visiter ses champs, se plaignait de la secheresse, en disant: Helas, Dieu nous donnera-t-il de la pluie! La petite fille lui dit incontinent, qu'elle lui en feroit venir quand il voudroit. Il repondit: Et qui t'a enseigne ce secret? C'est ma mere, dit-elle, qui m'a fort defendu de le dire a personne. Et comment a-t-elle fait pour te donner ce pouvoir? Elle m'a menee a un maitre, qui vient a moi autant de fois que je l'appelle. Et as-tu vu ce maitre? Oui, dit-elle, j'ai souvent vu entrer des hommes chez ma mere, a l'un desquels elle m'a vouee. Apres ce dialogue, le pere lui demanda comment elle feroit pour faire pleuvoir seulement sur son champ. Elle demanda un peu d'eau; il la mena a un ruisseau voisin, et la fille ayant nomme l'eau au nom de celui auquel sa mere l'avoit vouee, aussi-tot on vit tomber sur le champ une pluie abondante. Le pere convaincu que sa femme etait sorciere, l'accusa devant les juges, qui la condamnerent au feu. La fille fut baptisee et vouee a Dieu; mais elle perdit alors le pouvoir de faire pleuvoir a sa volonte."
[Note 1: Traite sur les apparitions des esprits, t. I, p. 156.]
Bodin[1] dit que "la coustume de trainer les images et crucifix en la riviere pour avoir de la pluye se pratique en Gascongne, et l'ay veu (dit-il) faire a Thoulouse en plein jour par les petits enfans devant tout le peuple, qui appellent cela la tire-masse. Et se trouva quelqu'un qui jetta toutes les images dedans les puits du salin l'an 1557. Lors la pluye tomba en abondance. C'est une signalee meschancete qu'on passe par souffrance et une doctrine de quelques sorciers de ce pais la qui ont enseigne ceste impiete au pauvre peuple."
[Note 1: Demonomanie, liv. II, ch. VIII.]
Jovianus Pontanus[1] parlant des superstitions damnables de quelques Napolitains qui adjoustoyent foi aux sorciers, dict ces mots: "Aucuns des habitans et assiegez dans la ville de Suesse, sortirent de nuict et tromperent les corps de garde, puis traverserent les plus rudes montagnes, et gaignerent finalement le bord de la mer. Ils portoyent quand et eux un crucifix, contre lequel ils prononcerent un certain charme execrable, puis se jetterent dedans la mer, prians que la tempeste troublast ciel et terre. Au mesme temps, quelques prestres de la mesme ville, desireux de s'accommoder aux sorcelleries des soldats en inventerent une autre, esperant attirer la pluye par tel moyen. Ils apporterent un asne aux portes de leur eglise, et lui chanterent un requiem, comme a quelque personne qui eust rendu l'ame. Apres cela, ils lui fourrerent en la gueule une hostie consacree, et apres avoir fait maint service autour de cet asne, finalement l'enterrerent tout vif aux portes de leur dite eglise. A peine avoyent-ils acheve leur sorcellerie, que l'air commenca a se troubler, la mer a estre agitee, le plein jour a s'obscurcir, le ciel a s'eclairer, le tonnerre a esbranler tout: le tourbillon des vents arrachoit les arbres et remplissoit l'air de cailloux et d'esclats volans des rochers: une telle ravine d'eaux survint, et de la pluye en si grande abondance que non seulement les cisternes de Suesse furent remplies, mais aussi les monts et rochers fendus de chaleur servoyent lors de canal aux torrens. Le roy de Naples qui n'esperoit prendre la ville que par faute d'eau, se voyant ainsi frustre leva le siege et s'en revint trouver son armee a Savonne."
[Note 1: Au Ve livre des Histoires de son temps, cite par
Goulart, Thresor des histoires admirables, t. II, p. 1031.]
"Les proces des sorciers et sorcieres, dit Goulart[1], faisans esmouvoir par leurs sorcelleries divers orages et tempestes, proposent infinis estranges exemples de ceci… J'ai oui asseurer a personnage digne de foi que quelques sorciers de Danemarc firent un charme terrible pour empescher que la princesse de Danemarc ne fust menee par mer au roy d'Escosse, a qui elle estoit fiancee, tellement que la flotte qui la conduisoit fut plusieurs fois en danger de naufrage, et poussee loin de sa route, ou force lui fut d'attendre commodite d'une autre navigation. Que ceste conjuration finalement descouverte l'on fit justice des sorciers, lesquels declarerent les malins esprits leur avoir confesse que la piete de la princesse et de quelques bons personnages qui l'accompagnoyent, par l'invocation ardente et continuelle du nom de Dieu, avoit rendu vains tous leurs efforts."
[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. II, p. 1052.]
Jacques d'Autun[1] rapporte un orage extraordinaire accompagne de grele excite en Languedoc par des sorciers l'an 1668.
[Note 1: L'incredulite scavante et la credulite ignorante, etc., par Jacques d'Autun, predicateur capucin. Lyon, Jean Geste, 1674, in-4 deg., p. 857]
"Sur les trois heures apres midi le onziesme du mois de juin s'esleva, dit-il, un tourbillon de vent si impetueux qu'il desracinoit les arbres et faisoit trembler les maisons aux environs de Langon; ce furieux orage semblait devoir s'appaiser par une pluye assez mediocre, laquelle peu apres fut meslee de grelle grosse comme des oeufs de poule et ce qui fit l'admiration des curieux, qui en firent ramasser plusieurs pieces, est qu'elles etaient herissees et pointues comme si a dessein on les eut travaillees pour leur donner cette figure; d'autres ressemblaient parfaitement a de gros limacons avec leur coquille, la teste, le col et les cornes dehors; l'on voyoit en d'autres des grenouilles et des crapaux si bien tailles, que l'on eut dit qu'un sculpteur s'etoit applicque a les faconner; mais ce qui surprit davantage en ce spectacle d'horreur, est que cette gresle changeoit de figure selon la difference des insectes, que le demon vouloit probablement representer: car l'on vit gresler des serpens ou de la gresle en forme de serpens de la longueur d'un demy pied: certes la gresle qui fit trembler toute l'Egypte laquelle sainct Augustin attribue a l'operation des demons, n'avoit rien de si effroyable; l'on trouva des pieces de ce funeste meteore qui representoient la main d'un homme avec deux ou trois doigts distinctement formez, d'autres estoient taillees en estoiles a trois et a cinq pointes: enfin en quelque endroit, comme au port de Saincte-Marie, il tomba de la gresle d'une si prodigieuse grosseur que les animaux et les hommes qui en estoient frappez expiroient sur le champ… On trouva un cheveu blanc dans tous les grains de grelle qui furent ouverts et dans tous le cheveu blanc etoit de la meme longueur."
L'Espagnol Torquemada formule ainsi la biographie d'une fameuse sorciere du moyen age:
"Aucuns parlent, dit-il, d'une certaine femme nommee Agaberte, fille d'un geant qui s'appelait Vagnoste, demeurant aux pays septentrionaux, laquelle etait grande enchanteresse. Et la force de ses enchantements etait si variee, qu'on ne la voyait presque jamais en sa propre figure: quelque fois c'etait une petite vieille fort ridee, qui semblait ne se pouvoir remuer, ou bien une pauvre femme malade et sans forces; d'autres fois elle etait si haute qu'elle paraissait toucher les nues avec sa tete. Ainsi elle prenait telle forme qu'elle voulait aussi aisement que les auteurs decrivent Urgande la meconnue. Et, d'apres ce qu'elle faisait, le monde avait opinion qu'en un instant elle pouvait obscurcir le soleil, la lune et les etoiles, aplanir les monts, renverser les montagnes, arracher les arbres, dessecher les rivieres, et faire autres choses pareilles si aisement qu'elle semblait tenir tous les diables attaches et sujets a sa volonte."
Les magiciens et les devins emploient une sorte d'anatheme pour decouvrir les voleurs et les malefices: voici cette superstition. Nous prevenons ceux que les details pourraient scandaliser, qu'ils sont extraits des grimoires. On prend de l'eau limpide; on rassemble autant de petites pierres qu'il y a de personnes soupconnees; on les fait bouillir dans cette eau; on les enterre sous le seuil de la porte par ou doit passer le voleur ou la sorciere, en y joignant une lame d'etain sur laquelle sont ecrits ces mots: Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat. On a eu soin de donner a chaque pierre le nom de l'une des personnes que l'on a lieu de soupconner. On ote le tout de dessus le seuil de la porte au lever du soleil; si la pierre qui represente le coupable est brulante, c'est deja un indice. Mais, comme le diable est sournois, il ne faut pas s'en contenter; on recite donc les sept Psaumes de la penitence, avec les litanies des saints: on prononce ensuite les prieres de l'exorcisme, contre le voleur ou la sorciere; on ecrit son nom dans un cercle; on plante sur ce nom un clou d'airain, de forme triangulaire, qu'il faut enfoncer avec un marteau dont le manche soit en bois de cypres, et on dit quelques paroles prescrites rigoureusement a cet effet[1]. Alors le voleur se trahit par un grand cri.
[Note 1: Justus es Domine, et justa sunt judicia tua.]
S'il s'agit d'une sorciere, et qu'on veuille seulement oter le malefice pour le rejeter sur celle qui l'a jete, on prend, le samedi, avant le lever du soleil, une branche de coudrier d'une annee, et on dit l'oraison suivante: "Je te coupe, rameau de cette annee, au nom de celui que je veux blesser comme je te blesse." On met la branche sur la table, en repetant trois fois une certaine priere[1] qui se termine par ces mots: Que le sorcier ou la sorciere soit anatheme, et nous saufs[2]!
[Note 1: Comme la premiere, c'est une inconvenance. On ajoute aux paroles saintes du signe de la croix: Droch, Mirroch, Esenaroth, Betubaroch, Assmaaroth, qu'on entremele de signes de croix.]
[Note 2: Wierus, De Praestig. daem., lib. V, cap. V.]
Bodin et de Lancre content[1] qu'en 1536, a Casal, en Piemont, on remarqua qu'une sorciere, nommee Androgina, entrait dans les maisons, et que bientot apres on y mourait. Elle fut prise et livree aux juges; elle confessa que quarante sorcieres, ses compagnes avaient compose avec elle le malefice. C'etait un onguent avec lequel elles allaient graisser les loquets des portes; ceux qui touchaient ces loquets mouraient en peu de jours.
[Note 1: Demonomanie, liv. IV, ch. IV. Tableau de l'inconstance, etc., liv. II, disc. IV.]
"La meme chose advint a Geneve en 1563, ajoute de Lancre, si bien qu'elles y mirent la peste, qui dura plus de sept ans. Cent soixante-dix sorcieres furent executees a Rome pour cas semblable sous le consulat de Claudius Marcellus et de Valerius Flaccus: mais la sorcellerie n'etant pas encore bien reconnue, on les prenait simplement alors pour des empoisonneuses…"
On remarquait, dit-on, au dix-septieme siecle, dans la foret de Bondi, deux vieux chenes que l'on disait enchantes. Dans le creux de l'un de ces chenes on voyait toujours une petite chienne d'une eblouissante blancheur. Elle paraissait endormie, et ne s'eveillait que lorsqu'un passant s'approchait; mais elle etait si agile, que personne ne pouvait la saisir. Si on voulait la surprendre, elle s'eloignait de quelques pas, et, des qu'on s'eloignait, reprenait sa place avec opiniatrete. Les pierres et les balles la frappaient sans la blesser; enfin on croyait dans le pays que c'etait un demon, ou l'un des chiens du grand veneur, ou du roi Arthus, ou encore la chienne favorite de saint Hubert, ou enfin le chien de Montargis, qui, present a l'assassinat de son maitre dans la foret de Bondi, revela le meurtrier, et vengea l'homicide au XIVe siecle. On disait aussi que des sorciers faisaient assurement le sabbat sous les deux chenes.
Un jeune garcon de dix a douze ans, dont les parents habitaient la lisiere de la foret, faisait ordinairement de petits fagots a quelque distance de la. Un soir qu'il ne revint pas, son pere, ayant pris sa lanterne et son fusil, s'en alla avec son fils aine battre le bois. La nuit etait sombre. Malgre la lanterne, les deux bucherons se heurtaient a chaque instant contre les arbres, s'embarrassaient dans les ronces, revenaient sur leurs pas et s'egaraient sans cesse. "Voila qui est singulier, dit enfin le pere; il ne faut qu'une heure pour traverser le bois, et nous marchons depuis deux sans avoir trouve les chenes; il faut que nous les ayons passes."
En ce moment, un tourbillon ebranlait la foret. Ils leverent les yeux, et virent, a vingt pas, les deux chenes. Ils marcherent dans cette direction; mais a mesure qu'ils avancent, il semble que les chenes s'eloignent: la foret parait ne plus finir; on entend de toutes parts des sifflements, comme si le bois etait rempli de serpents; ils sentent rouler a leurs pieds des corps inconnus; des griffes entourent leurs jambes et les effleurent; une odeur infecte les environne; ils croient sentir des etres impalpables errer autour d'eux…
Le bucheron, extenue de fatigue, conseille a son fils de s'asseoir un instant; mais son fils n'y est plus. Il voit a quelques pas, dans les buissons, la lumiere vacillante de la lanterne; il remarque le bas des jambes de son fils, qui l'appelle; il ne reconnait pas la voix. Il se leve; alors la lanterne disparait; il ne sait plus ou il se trouve; une sueur froide decoule de tous ses membres; un air glace frappe son visage, comme si deux grandes ailes s'agitaient au-dessus de lui. Il s'appuie contre un arbre, laisse tomber son fusil, recommande son ame a Dieu, et tire de son sein un crucifix; il se jette a genoux et perd connaissance.
Le soleil etait leve lorsqu'il se reveilla; il vit son fusil brise et macere comme si on l'eut mache avec les dents; les arbres etaient teints de sang; les feuilles noircies; l'herbe dessechee; le sol couvert de lambeaux; le bucheron reconnut les debris des vetements de ses deux fils, qui ne reparurent pas. Il rentra chez lui epouvante. On visita ces lieux redoutables. On y verifia toutes les traces du sabbat; on y revit la chienne blanche insaisissable. On purifia la place; on abattit les deux chenes, a la place desquels on planta deux croix, qui se voyaient encore il y a peu de temps; et, depuis, cette partie de la foret cessa d'etre infestee par les demons[1].
[Note 1: Infernaliana, p. 152.]
Ce que les sorciers appellent main de gloire est la main d'un pendu, qu'on prepare de la sorte: On la met dans un morceau de drap mortuaire, en la pressant bien, pour lui faire rendre le peu de sang qui pourrait y etre reste; puis on la met dans un vase de terre, avec du sel, du salpetre, du zimax et du poivre long, le tout bien pulverise. On la laisse dans ce pot l'espace de quinze jours; apres quoi on l'expose au grand soleil de la canicule, jusqu'a ce qu'elle soit completement dessechee; si le soleil ne suffit pas, on la met dans un four chauffe de fougere et de verveine. On compose ensuite une espece de chandelle avec de la graisse de pendu, de la cire vierge et du sesame de Laponie; et on se sert de la main de gloire comme d'un chandelier, pour tenir cette merveilleuse chandelle allumee. Dans tous les lieux ou l'on va avec ce funeste instrument, ceux qui y sont demeurent immobiles, et ne peuvent non plus remuer que s'ils etaient morts. Il y a diverses manieres de se servir de la main de gloire; les scelerats les connaissent bien; mais, depuis qu'on ne pend plus chez nous, ce doit etre chose rare.
Deux magiciens, etant venus loger dans un cabaret pour y voler, demanderent a passer la nuit aupres du feu, ce qu'ils obtinrent. Lorsque tout le monde fut couche, la servante, qui se defiait de la mine des deux voyageurs, alla regarder par un trou de la porte pour voir ce qu'ils faisaient. Elle vit qu'ils tiraient d'un sac la main d'un corps mort, qu'ils en oignaient les doigts de je ne sais quel onguent, et les allumaient, a l'exception d'un seul qu'ils ne purent allumer, quelques efforts qu'ils fissent, et cela parce que, comme elle le comprit, il n'y avait qu'elle des gens de la maison qui ne dormit point; car les autres doigts etaient allumes pour plonger dans le plus profond sommeil ceux qui etaient deja endormis. Elle alla aussitot a son maitre pour l'eveiller, mais elle ne put en venir a bout, non plus que les autres personnes du logis, qu'apres avoir eteint les doigts allumes, pendant que les deux voleurs commencaient a faire leur coup dans une chambre voisine. Les deux magiciens, se voyant decouverts, s'enfuirent au plus vite, et on ne les trouva plus[1].
[Note 1: Delrio, Disquisitions magiques.]
Il y avait autrefois beaucoup d'anneaux enchantes ou charges d'amulettes. Les magiciens faisaient des anneaux constelles avec lesquels on operait des merveilles. Cette croyance etait si repandue chez les paiens, que les pretres ne pouvaient porter d'anneaux, a moins qu'il ne fussent si simples qu'il etait evident qu'ils ne contenaient point d'amulettes[1].
[Note 1: Aulu-Gelle, lib. X, cap. XXV.]
Les anneaux magiques devinrent aussi de quelque usage chez les chretiens et meme beaucoup de superstitions se rattacherent au simple anneau d'alliance. On croyait qu'il y avait dans le quatrieme doigt, qu'on appela specialement doigt annulaire ou doigt destine a l'anneau, une ligne qui correspondait directement au coeur; on recommanda donc de mettre l'anneau d'alliance a ce seul doigt. Le moment ou le mari donne l'anneau a sa jeune epouse devant le pretre, ce moment, dit un vieux livre de secrets, est de la plus haute importance. Si le mari arrete l'anneau a l'entree du doigt et ne passe pas la seconde jointure, la femme sera maitresse; mais s'il enfonce l'anneau jusqu'a l'origine du doigt, il sera chef et souverain. Cette idee est encore en vigueur, et les jeunes mariees ont generalement soin de courber le doigt annulaire au moment ou elles recoivent l'anneau de maniere a l'arreter avant la seconde jointure.
Les Anglaises, qui observent la meme superstition, font le plus grand cas de l'anneau d'alliance a cause de ses proprietes. Elles croient qu'en mettant un de ces anneaux dans un bonnet de nuit, et placant le tout sous leur chevet, elles verront en songe le mari qui leur est destine.
Les Orientaux reverent les anneaux et les bagues, et croient aux anneaux enchantes. Leurs contes sont pleins de prodiges operes par ces anneaux. Ils citent surtout, avec une admiration sans bornes, l'anneau de Salomon, par la force duquel ce prince commandait a toute la nature. Le grand nom de Dieu est grave sur cette bague, qui est gardee par des dragons, dans le tombeau inconnu de Salomon. Celui qui s'emparerait de cet anneau serait maitre du monde et aurait tous les genies a ses ordres.
A defaut de ce talisman prodigieux, ils achetent a des magiciens des anneaux qui produisent aussi des merveilles.
Henri VIII benissait des anneaux d'or qui avaient disait-il, la propriete de guerir de la crampe[1].
[Note 1: Misson, Voyage d'Italie, t. III, p. 16, a la marge.]
Les faiseurs de secrets ont invente des bagues magiques qui ont plusieurs vertus. Leurs livres parlent de l'anneau des voyageurs. Cet anneau, dont le secret n'est pas bien certain, donnait a celui qui le portait le moyen d'aller sans fatigue de Paris a Orleans, et de revenir d'Orleans a Paris dans la meme journee.
Mais on n'a pas perdu le secret de l'anneau d'invisibilite. Les cabalistes ont laisse la maniere de faire cet anneau, qui placa Gyges au trone de Lydie. Il faut entreprendre cette operation un mercredi de printemps, sous les auspices de Mercure, lorsque cette planete se trouve en conjonction avec une des autres planetes favorables, comme la Lune, Jupiter, Venus et le Soleil. Que l'on ait de bon mercure fixe et purifie: on en formera une bague ou puisse entrer facilement le doigt du milieu; on enchassera dans le chaton une petite pierre que l'on trouve dans le nid de la huppe, et on gravera autour de la bague ces paroles: Jesus passant + au milieu d'eux + s'en alla[1]; puis ayant pose le tout sur une plaque de mercure fixe, on fera le parfum de Mercure; on enveloppera l'anneau dans un taffetas de la couleur convenable a la planete, on le portera dans le nid de la huppe d'ou l'on a tire la pierre, on l'y laissera neuf jours; et quand on le retirera, on fera encore le parfum comme la premiere fois; puis on le gardera dans une petite boite faite avec du mercure fixe, pour s'en servir a l'occasion. Alors on mettra la bague a son doigt. En tournant la pierre au dehors de la main, elle a la vertu de rendre invisible aux yeux des assistants celui qui la porte; et quand on veut etre vu, il suffit de rentrer la pierre en dedans de la main, que l'on ferme en forme de poing.
[Note 1: Saint Luc, ch. IV, verset 30.]
Porphyre, Jamblique, Pierre d'Apone et Agrippa, ou du moins les livres de secrets qui leur sont attribues, soutiennent qu'un anneau fait de la maniere suivante a la meme propriete. Il faut prendre des poils qui sont au dessus de la tete de la hyene et en faire de petites tresses avec lesquelles on fabrique un anneau, qu'on porte aussi dans le nid de la huppe. On le laisse la neuf jours; on le passe ensuite dans des parfums prepares sous les auspices de Mercure (planete). On s'en sert comme de l'autre anneau, excepte qu'on l'ote absolument du doigt quand on ne veut plus etre invisible.
Si, d'un autre cote, on veut se precautionner contre l'effet de ces anneaux cabalistiques, on aura une bague faite de plomb raffine et purge; on enchassera dans le chaton l'oeil d'une belette qui n'aura porte des petits qu'une fois; sur le contour on gravera les paroles suivantes: Apparuit Dominus Simoni. Cette bague se fera un samedi, lorsqu'on connaitra que Saturne est en opposition avec Mercure. On l'enveloppera dans un morceau de linceul mortuaire qui ait enveloppe un mort; on l'y laissera neuf jours; puis, l'ayant retiree, on fera trois fois le parfum de Saturne, et on s'en servira.
Ceux qui ont imagine ces anneaux ont raisonne sur l'antipathie qu'ils supposaient entre les matieres qui les composent. Rien n'est plus antipathique a la hyene que la belette, et Saturne retrograde presque toujours a Mercure; ou, lorsqu'ils se rencontrent dans le domicile de quelques signes du zodiaque, c'est toujours un aspect funeste et de mauvais augure[1].
[Note 1: Petit Albert.]
On peut faire d'autres anneaux sous l'influence des planetes, et leur donner des vertus au moyen de pierres et d'herbes merveilleuses. "Mais dans ces caracteres, herbes cueillies, constellations et charmes, le diable se coule," comme dit Leloyer, quand ce n'est pas simplement le demon de la grossiere imposture. "Ceux qui observent les heures des astres, ajoute-t-il, n'observent que les heures des demons qui president aux pierres, aux herbes et aux astres memes."—Et il est de fait que ce ne sont ni des saints ni des coeurs honnetes qui se melent de ces superstitions.
On appelle amulettes certains remedes superstitieux que l'on porte sur soi ou que l'on s'attache au cou pour se preserver de quelque maladie ou de quelque danger. Les Grecs les nommaient phylacteres, les Orientaux talismans. C'etaient des images capricieuses (un scarabee chez les Egyptiens), des morceaux de parchemin, de cuivre, d'etain, d'argent, ou encore de pierres particulieres ou l'on avait trace de certains caracteres ou de certains hieroglyphes.
Comme cette superstition est nee d'un attachement excessif a la vie et d'une crainte puerile de tout ce qui peut nuire, le christianisme n'est venu a bout de le detruire que chez les fideles[1]. Des les premiers siecles de l'Eglise, les Peres et les conciles defendirent ces pratiques du paganisme. Ils representerent les amulettes comme un reste idolatre de la confiance qu'on avait aux pretendus genies gouverneurs du monde. Le cure Thiers[2] a rapporte un grand nombre de passage des Peres a ce sujet, et les canons de plusieurs conciles.
[Note 1: Bergier, Dictionnaire theologique.]
[Note 2: Traite des superstitions, liv. V, ch. 1.]
Les lois humaines condamnerent aussi l'usage des amulettes. L'empereur Constance defendit d'employer les amulettes et les charmes a la guerison des maladies. Cette loi, rapportee par Ammien Marcellin, fut executee si severement, que Valentinien fit punir de mort une vieille femme qui otait la fievre avec des paroles charmees, et qu'il fit couper la tete a un jeune homme qui touchait un certain morceau de marbre en prononcant sept lettres de l'alphabet pour guerir le mal d'estomac[1].
[Note 1: Voyez Ammien-Marcellin, lib. XVI, XIX, XXIX, et le P.
Lebrun, liv. III, ch. 2.]
Mais comme il fallait des preservatifs aux esprits fourvoyes, qui forment toujours le plus grand nombre, on trouva moyen d'eluder la loi. On fit des talismans et des amulettes avec des morceaux de papier charges de versets de l'Ecriture sainte. Les lois se montrerent moins rigides contre cette singuliere coutume, et on laissa aux pretres le soin d'en moderer les abus.
Les Grecs modernes, lorsqu'ils sont malades, ecrivent le nom de leur infirmite sur un morceau de papier de forme triangulaire qu'ils attachent a la porte de leur chambre. Ils ont grande foi a cette amulette.
Quelques personnes portent sur elles le commencement de l'Evangile de saint Jean comme un preservatif contre le tonnerre; et ce qui est assez particulier, c'est que les Turcs ont confiance a cette meme amulette, si l'on en croit Pierre Leloyer.
Une autre question est de savoir si c'est une superstition de porter sur soi les reliques des saints, une croix, une image, une chose benite par les prieres de l'Eglise, un Agnus Dei, etc., et si l'on doit mettre ces choses au rang des amulettes, comme le pretendent les protestants.—Nous reconnaissons que si l'on attribue a ces choses la vertu surnaturelle de preserver d'accidents, de mort subite, de mort dans l'etat de peche, etc., c'est une superstition. Elle n'est pas du meme genre que celle des amulettes, dont le pretendu pouvoir ne peut pas se rapporter a Dieu; mais c'est ce que les theologiens appellent vaine observance, parce que l'on attribue a des choses saintes et respectables un pouvoir que Dieu n'y a point attache. Un chretien bien instruit ne les envisage point ainsi; il sait que les saints ne peuvent nous secourir que par leurs prieres et par leur intercession aupres de Dieu. C'est pour cela que l'Eglise a decide qu'il est utile et louable de les honorer et de les invoquer. Or c'est un signe d'invocation et de respect a leur egard de porter sur soi leur image ou leurs reliques; de meme que c'est une marque d'affection et de respect pour une personne que de garder son portrait ou quelque chose qui lui ait appartenu. Ce n'est donc ni une vaine observance ni une folle confiance d'esperer qu'en consideration de l'affection et du respect que nous temoignons a un saint, il intercedera et priera pour nous. Il en est de meme des croix et des Agnus Dei.
On lit dans Thyraeus[1] qu'en 1568, dans le duche de Juliers, le prince d'Orange condamna un prisonnier espagnol a mourir; que ses soldats l'attacherent a un arbre et s'efforcerent de le tuer a coups d'arquebuse; mais que les balles ne l'atteignirent point. On le deshabilla pour s'assurer s'il n'avait pas sur la peau une armure qui arretat le coup; on trouva une amulette portant la figure d'un agneau; on la lui ota, et le premier coup de fusil l'etendit raide mort.
[Note 1: Disp. de Daemoniac. pars III, cap. XLV.]
On voit, dans la vieille chronique de dom Ursino, que quand sa mere l'envoya, tout petit enfant qu'il etait, a Saint-Jacques de Compostelle, elle lui mit au cou une amulette que son mari avait arrachee a un chevalier maure. La vertu de cette amulette etait d'adoucir la fureur des betes cruelles. En traversant une foret, une ourse enleva le prince des mains de sa nourrice et l'emporta dans sa caverne. Mais, loin de lui faire aucun mal, elle l'eleva avec tendresse; il devint par la suite tres fameux sous le nom de dom Ursino, qu'il devait a l'ourse, sa nourrice sauvage, et il fut reconnu par son pere, a qui la legende dit qu'il succeda sur le trone de Navarre.
Les negres croient beaucoup a la puissance des amulettes. Les Bas-Bretons leur attribuent le pouvoir de repousser le demon. Dans le Finistere, quand on porte un enfant au bapteme, on lui met au cou un morceau de pain noir, pour eloigner les sorts et les malefices que les vieilles sorcieres pourraient jeter sur lui.
Helinand conte qu'un soldat nomme Gontran, de la suite de Henry, archeveque de Reims, s'etant endormi en pleine campagne, apres le diner, comme il dormait la bouche ouverte, ceux qui l'accompagnaient et qui etaient eveilles, virent sortir de sa bouche une bete blanche semblable a une petite belette, qui s'en alla droit a un ruisseau assez pres de la. Un homme d'armes la voyant monter et descendre le bord du ruisseau pour trouver un passage tira son epee et en fit un petit pont sur lequel elle passa et courut plus loin…
Peu apres, on la vit revenir, et le meme homme d'armes lui fit de nouveau un pont de son epee. La bete passa une seconde fois et s'en retourna a la bouche du dormeur, ou elle rentra…
Il se reveilla alors; et comme on lui demandait s'il n'avait point reve pendant son sommeil, il repondit qu'il se trouvait fatigue et pesant, ayant fait une longue course et passe deux fois sur un pont de fer.
Mais ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'il alla par le chemin qu'avait suivi la belette; qu'il becha au pied d'une petite colline et qu'il deterra un tresor que son ame avait vu en songe.
Le diable, dit Wierus, se sert souvent de ces machinations pour tromper les hommes et leur faire croire que l'ame, quoique invisible, est corporelle et meurt avec le corps; car beaucoup de gens ont cru que cette bete blanche etait l'ame de ce soldat, tandis que c'etait une imposture du diable…